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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

« Ces petits riens qui me venaient de vous » – Texte de Trados

Ces petits riens qui me venaient de vous

Ce sont ces petits riens que j’ai mis bout à bout,

Ces petits riens qui me venaient de vous.

Gainsbourg

Le bruit dans la salle à manger provenait de la vieille cheminée. Purement décorative avec son manteau en pierre du Gard chargé de bibelots, elle ne servait plus depuis longtemps pour chauffer. Après le décès d’Isabelle, sa mère, Simone ne descendait que quelques jours en été, par habitude, dans sa vieille maison natale. Le bas de la hotte était d’ailleurs bouché pour éviter des courants d’air.

Intriguée elle rassembla ses cheveux grisonnants en un chignon approximatif, se courba pour passer la tête au-dessus des chenets, se tordant le cou vers le haut tout en maintenant ses lunettes. Mais c’était tout noir.

D’ailleurs le calme était rétabli. Elle revint au fauteuil, en se tenant les reins, pour reprendre sa lecture, estimant que ce n’était qu’un épisode anodin. Il est courant à la campagne que des meubles craquent, des volets battent, des planchers grincent.

Ce phénomène anormal reprit un peu plus tard, comme si quelque chose se débattait à l’intérieur. Un gros morceau de plâtre tomba dans l’âtre, suivi d’une poussière noirâtre. Simone se leva comme mue par un ressort. Debout et maintenant inquiète, elle n’osait plus s’approcher. Elle perçut une désagréable odeur de fumée froide et de suie humide.

C’est alors qu’un oiseau sortit en trombe de la cheminée. Elle le vit arriver, énorme, droit sur elle. Elle hurla. Elle avait depuis son enfance la phobie incurable de tout ce qui vole, chauve-souris, oiseaux et même insectes. Elle se débattit, fouettant frénétiquement l’air de son magazine pour le chasser, et réalisa que ce n’était qu’un moineau, qui apeuré s’éleva en direction des chambres par l’escalier.

Le cœur battant, Simone prit son courage à deux mains pour monter à sa suite. Elle ouvrit les fenêtres pour que l’intrus s’échappe. Puis elle battit des mains, tapa des pieds, en vain.
À première vue le moineau était introuvable.

Toutes les portes étant ouvertes il pouvait être entré n’importe où. Elle le découvrit enfin dans la chambre de sa mère, où il se tenait perché, immobile, sur l’armoire en face du lit.

Simone resta de longues minutes à l’entrée de la chambre, également figée sur place, en s’apaisant progressivement.

L’oiseau la fixait de son œil rond, cerclé d’un fin liseré clair. Puis il penchait et tournait la tête, pour l’examiner de son autre œil, comme pour l’appeler ou la faire réagir.

La question sortit dans un sanglot « Maman ? C’est toi maman ? ».

Elle n’obtint qu’un pépiement en réponse. Puis le moineau s’ébroua, les plumes frissonnantes. Il plana jusqu’à la table de nuit, à gauche du lit – du côté de maman – pour se poser sur l’abat-jour de sa lampe de chevet.

« Tu m’as fait peur, tu sais. Mais comme je suis contente. »

Simone pleurait maintenant doucement. Après le décès accidentel de son père quand elle n’était qu’adolescente, restée vieille fille, elle avait eu une relation fusionnelle avec sa mère, progressivement altérée puis interrompue par la maladie d’Alzheimer. Elle se sentait tellement seule depuis son départ.

Simone entendit dans sa tête la chanson de Barbara, que sa mère aimait tant fredonner :

C’est alors que je l’ai reconnu
Surgissant du passé, il m’était revenu

Dis l’oiseau, oh dis emmène-moi
Retournons au pays d’autrefois
Comme avant dans mes rêves d’enfant …

« Tu peux partir maintenant. Mais reviens me voir quand tu veux … ou quand tu peux. Je laisserai toujours la fenêtre de ta chambre entrouverte. »

Alors, comme l’aigle noir, le moineau dans un bruissement d’aile prit son vol pour regagner le ciel.

À compter de ce jour, Simone prêta attention à tous les signes qui lui étaient envoyés, plus rien n’était considéré comme anodin.

Elle réalisa qu’elle n’était pas simplement sous l’influence de son subconscient, de son imaginaire. Elle communiquait bel et bien, d’une certaine façon, avec l’au-delà.

C’était inespéré mais un peu effrayant. Ayant entendu dire que cela pouvait être dangereux sans connaissances préalables, elle se documenta toute seule sur le surnaturel, la vie après la mort. Elle découvrit tout et n’importe quoi sur Internet, puis trouva quelques livres essentiels chez un libraire spécialisé. Elle ne parla à personne de sa quête, même pas à René, son frère ainé. Il était trop cartésien, il se serait moqué d’elle.

Son quotidien avait évidemment changé, elle n’était plus aussi seule :

Chaque fois qu’elle achetait des roses, elle en plaçait quelques unes devant la photo de ses parents, sa mère les adorait. Et ces roses semaine après semaine ne se fanaient pas, elles gardaient leur forme, leurs pétales, comme momifiées. Avant elle aurait pensé simplement avoir un talent particulier, comme certains ont la main verte.

Maintenant elle souriait si la radio se mettait toute seule en marche. Au lieu d’être étonnée elle écoutait attentivement la chanson émise, y cherchant un message.

Une colombe vint régulièrement la visiter derrière sa fenêtre, allant jusqu’à frapper le carreau du bec pour attirer son attention. Mais il n’y eut plus de vol intempestif qui aurait pu l’effrayer.

Un jour qu’elle tournait en vain sans pouvoir se garer, elle demanda tout haut « Maman, trouves-moi une place s’il te plait. »

Presque aussitôt un clignotant s’activa quelques mètres plus loin, une place se libérait. Ce qu’elle prit sur le coup comme une simple coïncidence n’en était apparemment pas une, car une semaine plus tard, dans les mêmes circonstances, elle redemanda – juste pour voir – et le « miracle » urbain se répéta. Elle cessa d’en faire un jeu, de crainte d’abuser. Elle ne s’en servirait plus qu’en cas de réelle urgence.

La médiumnité de Simone resta ainsi au stade intuitif pendant plus d’un an.

Puis une nuit elle fit un rêve très réaliste, précis au niveau des couleurs : encore gamine elle était en train de peindre – enfin de gribouiller et barbouiller – à côté de son papa.

Elle se souvenait vaguement que son père, à l’époque, peignait souvent. Marcel avait fait les Beaux-arts avant de troquer une potentielle vie d’artiste et de bohème pour une activité plus sûre et plus lucrative, après avoir rencontré Isabelle et conçu René.

D’ailleurs certains de ses tableaux décoraient toujours son appartement et la maison dans le midi.

Se sentant un peu honteuse de ne s’être focalisée que sur sa mère, Simone entreprit de faire le tour de tous ces tableaux portant son sigle, deux M entrelacés. Il y avait quelques natures mortes, des paysages qu’elle ne reconnut pas pour la plupart, et finalement une scène à laquelle elle n’avait jamais prêté attention et qui l’estomaqua. C’était une oliveraie avec un mazet typique. Elle y reconnut les couleurs de son rêve, le rouge-orangé des tuiles ensoleillées, le vert et l’argent des feuilles bruissant sous le vent, le bleu du ciel limpide. Assez loin sur la droite un peintre avec canotier, vu de dos devant son chevalet, semblait montrer quelque chose avec son pinceau à une fillette, en robe vichy rouge et blanc, assise sur un tabouret à son côté. Son petit visage était représenté de trois-quarts, mais Simone se reconnut sans peine.

C’était un autre signe, une invite qu’elle n’avait pas su voir jusqu’alors.

En réaction elle décida de se mettre à la peinture. Elle alla fouiller dans son garage, des reliques familiales s’y étaient entassées, que sa mère puis elle n’avaient jamais eu le courage de mettre au rebut.

Elle y récupéra d’abord le grand chevalet de bois tout moucheté, il avait vécu mais n’était pas bancal, et une grande palette qui ressemblait à un tableau d’avant-garde avec son relief et ses dégradés de couleurs. Les tubes de peinture étaient en piteux état, et désormais impossibles à ouvrir, mais les soies du jeu de pinceaux trouvé dans un cylindre restaient impeccables, son père devait les nettoyer soigneusement après usage.

Elle alla ensuite acheter tout le complément nécessaire dans un magasin pour loisirs créatifs proche, en se faisant conseiller par une vendeuse compétente et encourageante. Elle lui proposa des supports pour débutants, mais Simone insista pour pendre ce qu’utilisait habituellement son père (elle avait vérifié en retournant les tableaux), des toiles en lin au grain fin, aux formats 12P et 12F, qu’elle trouva d’ailleurs bien grandes dans leur état de virginité.

Elle sursauta à la dernière prescription de la vendeuse : « Il vous faudra aussi un médium ». Elle sourit intérieurement pendant l’explication de l’utilité de cet additif.

Simone planta le chevalet dans le salon, avec un bon éclairage venant de sa droite (elle était gauchère), et disposa tout l’attirail à côté sur une petite table bien protégée.

Elle resta bloquée un long moment, comme un écrivain devant sa page blanche.

Par où commencer ?

Elle pensa alors à ajouter une ambiance musicale pour déclencher l’inspiration, et choisit tout naturellement un CD de chansons d’Alain Barrière, qu’elle n’écoutait jamais elle-même mais que son père passait en boucle, selon sa mère.

Elle perçut au bout d’un moment une idée générale de composition, un vase avec des tournesols, bref un classique. Elle se lança maladroitement, batailla longtemps. N’est pas Van Gogh qui veut. Les formes étaient vraiment imparfaites, mais l’harmonie des couleurs lui parut assez satisfaisante.

Encouragée elle fit de la peinture une pratique régulière, en variant à chaque fois l’accompagnement musical hérité de Marcel mais qu’elle commençait à apprécier. Elle progressa lentement en technique, remplit un carnet de croquis, racheta du matériel, regarda des vidéos sur les façons de peindre…

Puis un jour Simone, tenant son pinceau en écoutant Elle était si jolie, passa dans un état second. Elle perdit le contrôle de sa main, qui s’activa pour poser des touches rapides et saccadées sur la toile, à son insu. Elle gardait les yeux ouverts, ne dormait pas, mais se sentait détachée, possédée.

Cet automatisme dura près d’une heure, elle resta un moment hébétée et harassée quand en reprenant pleinement conscience.

Elle leva les yeux sur la toile, c’était le portrait de sa mère, dans toute la plénitude de sa quarantaine. Comme un clin d’œil une colombe à collier était posée sur son bras.

Et tout en bas, les initiales M et S étaient entrelacées.


Photographie : Gerhard Janson – cc – Pixabay

6 Comments

  1. Trados

    22 juin 2019 at 16 h 07 min

    « Ces petits riens qui me venaient de vous » est le titre du récit.

    Je vous recommande d’aller lire sur Internet l’histoire « Le clou de Ch’ha » (conte juif tunisien). C’est une savoureuse illustration de clause contractuelle « anodine ».

    Comme beaucoup dans cette session sont nouveaux, j’ai pris les devants (lecture attentive de vos textes, et commentaires qui serviront j’espère). J’attends les votre avec impatience .

    Trados

  2. Une drôle d’histoire pas anodine. Je me suis laissé embarquer par ses Simone et ses parents. Tout s’enchaine parfaitement, montant graduellement.

    J’ai été étonné de voir Simone s’installer devant sa toile sans modèle et sans même avoir pris un cours.

    Le texte est très abouti, peut être une deux virgules manquantes.

    Ce texte m’a fait penser à ces choses anodines qui nous rappellent ceux qui sont partis, même sans être medium. Une bonne idée.

    Et puis il y a Proust, qui d’une anodine madeleine trempé dans une infusion de thé vibre et écrit des pages magnifiques., de même que le ‘petit pan de mur jaune’ anodin pour la plupart.
    Xavier

  3. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    24 juin 2019 at 16 h 32 min

    Ah pardon. Je rajoute le titre !

  4. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    25 juin 2019 at 9 h 53 min

    Il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce texte de Trados.

    • L’oiseau et son usage ici très réussi et plus complet : l’oiseau toujours fantastique et messager (vieille figure anthropologique ou symbolique de l’imaginaire ; le comble résurgent est dans certainement Games of Thrones pour ceux qui ont vu avec la corneille à 3 yeux ; le corbeau étant une créature des mondes obscurs). A noter que l’anodine apparition de l’oiseau, qui fait sens et qui change le réel est d’un usage qui remonte aux antiquités grecque et romaine (les fameux auspices) et il n’est pas étonnant que cette interprétation moderne mène non plus à la lecture des volontés divines, mais à la moderne (cf : 19e siècle) médiumnité. Enfin, dans d’autres cultures, la personne qui communique avec les esprits via entre autres les animaux (quand il ne se « transforme pas » en animal) : c’est le chaman. D’ailleurs « Elle réalisa qu’elle n’était pas simplement sous l’influence de son subconscient, de son imaginaire. Elle communiquait bel et bien, d’une certaine façon, avec l’au-delà. ». En revanche pourquoi ce passage furtif d’une colombe, oiseau soit plus que chargé de symbolisme, soit un peu kitsch ou sinisant ?

    • L’aigle noir de Barbara : je suis moins fan, car déjà cela fait beaucoup de chansons différentes pour un texte (il y a aussi Alain Barrière, etc. et les « Petits riens » de Gainsbourg à emploi décalé car là il ne s’agit pas d’une histoire de couple. Les chansons marquent la lecture on ne peut pas toujours les récupérer en changeant leur sens implicite), mais surtout parce que je ne peux pas me départir du sens originel de l’aigle noir de Barbara, qui n’est en fait que la narration des scènes traumatiques et incestueuses de son père qui venait « lui rendre visite » quand elle était enfant (l’écho est « Nantes », la mort du père qu’elle n’aura pas revu et chanson à cause de laquelle depuis on se complait à nous dire que vers chez moi, il pleut 🙂 ).

    • Cette histoire d’invocation pour trouver à se garer pourrait paraître incongrue. C’est, je crois, bien au contraire très bien vu (est-ce voulu, référencé, Trados?) : j’ai moi-même rencontré jadis une femme qui se disait médium et elle prétendait avec conviction que c’était une des circonstances où son « pouvoir » lui servait le plus ! Est-ce un truc récurrent chez eux ?

    En fait, je suis un peu circonspect sur le déroulement général de la nouvelle, à la différence de Xavier (mais qu’en pensent les autres?). Pour ma part, j’aurais fini le texte juste à cet endroit, c’est-à-dire assez tôt : « Elle n’obtint qu’un pépiement en réponse. Puis le moineau s’ébroua, les plumes frissonnantes. Il plana jusqu’à la table de nuit, à gauche du lit – du côté de maman – pour se poser sur l’abat-jour de sa lampe de chevet. » Pour rester en fait dans le trouble, le fantastique clair-obscur de l’anodin, et sans même en dire plus. C’est suffisamment beau, délicat, intrigant et offre énormément de place à l’imaginaire du lecteur.

    J’ai l’impression qu’il y a une rupture dans la continuité alors que pourtant l’enchaînement fonctionne parfaitement dans sa logique (l’action du personnage après cet événement est tout-à-fait plausible). J’ai bizarrement comme l’impression d’une deuxième nouvelle accolée. Comme si les 2 parties ne s’emboîtaient pas parfaitement… Rupture de ton ? La « 2e partie » me ferait l’impression d’un 2e tableau, d’un 2e récit (un chapitre suivant – en se disant qu’il faudrait alors retoucher légèrement le début de ce qui serait la 2e partie) que je ne sais pas pourquoi je ne placerai pas dans la continuité totale sans marquer une forte rupture peut-être parce qu’il cela mène de nouveau à un important événement fantastique (les initiales entremêlées) et que les 2 événements (l’anodin interprété puis le fantastique, c’est peut-être beaucoup en seul texte). Mais c’est peut-être moi…

  5. Comme Francis, il me semble que la dernière partie aurait pu ne pas être sans nuire au récit, bien au contraire. J’ai bien aimé la première partie, la découverte du don, les signes évidents. Peut-être un peu trop de détails qui nuisent à la poésie.

  6. Je suis entièrement d’accord avec Francis. Je décroche à partir de « tu m’as fait peur… ».
    Et toute la partie précédente, je trouve ça très fort.
    Au lieu de nous décrire des faits pour nous montrer qu’elle a un don pourquoi ne pas plutôt nous plonger dans une atmosphère surnaturelle ?
    On ne la sent pas assez « habitée ». Je trouve qu’on devrait sentir une sorte de transe quand elle peint…
    L’oiseau oui, c’est un psychopompe je crois ? Enfin le corbeau sûr, le moineau… oui, je viens de vérifier… Très bon choix ! Et très bonne idée. Début vraiment accrocheur…
    La chanson de Barbara j’y ai pensé aussi et c’est vraiment pas approprié.
    Nantes, je viens d’écouter. Ça fiche des frissons.

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