Marcelle se cale tant bien que mal au fond de son lit. Elle a mal partout. Sa patronne lui a demandé d’aller chercher dans la cave les produits manquants pour le salon de coiffure, et Marcelle a raté la première marche : côtes cassées, hématomes au visage et bras dans le plâtre. Ça ne pouvait pas tomber plus mal ! Louise est à son chevet, totalement désorientée par la confidence et la demande de son amie.

 » Mais enfin, Marcelle, qu’est-ce que tu me racontes là ?

– La vérité Louise, la vérité. Il n’y a qu’à toi que je peux le dire, qu’à toi que je peux le demander! S’il te plait, fais le! Regarde-moi, je suis clouée au fond de ce lit, s’il te plait, va a ce rendez-vous!
 » Je ne veux pas le faire. Je ne peux pas le faire.
– Bien sûr que tu peux.
– Comment as-tu pu t’embarquer dans un truc pareil ?
– Eh bien… je trouve cela plus excitant que nos rencontres du bal le samedi ! Voilà tout. Et c’est mon secret. Et c’est aussi ma liberté, tu peux bien le comprendre ? Alors ? dis-moi oui !

Marcelle sort du tiroir de la table de chevet un magazine emprunté au salon de coiffure, tourne les pages et le tend à Louise :
« Tiens, tu sauras tout ou presque. Il s’appelle Edouard. »
La petite annonce est courte, mais sans équivoque :

En Bretagne, qui partagerait ma solitude physique, intellectuelle, indépendante, rustique et profondément vivante ?
– Ma solitude physique ? mais Marcelle, …et je ne sais même pas à quoi il ressemble !
– Eh bien pour tout t’avouer, moi non plus… ! »

Elles se regardent et éclatent d’un rire franc et libérateur. Elle glisse dans sa poche un billet avec le lieu et l’heure de rendez-vous et range le magazine dans son sac. Louise ne sait pas dire non, Louise aime bien rendre service, Louise aime beaucoup Marcelle et Louise est d’accord. Elle ira à ce rendez-vous.

Louise monte dans le bus pour Brest. Une demie heure de trajet qu’elle met à profit pour feuilleter le magazine confiée par Marcelle. La couverture affiche le menu : Le Chasseur Français n°622, août 1946, et un titre : « la croûle de la bécasse » avec un joli dessin de la bestiole en question. Elle tourne les pages distraitement, mais ne s’intéresse pas aux articles de chasse divers et variés car les armes lui rappellent trop la récente la guerre ; ça la rend triste. Elle passe rapidement sur le jardinage car elle n’a pas de jardin, et se concentre un peu sur les pages dévolues aux cycles ; elle aimerait tellement s’acheter une nouvelle bicyclette. Elle arrive enfin à la partie consacrée aux petites annonces, et sa curiosité est aiguisée : des aristocrates en recherche de compagnie, des bourgeois ruinés sollicitant dots confortables, des exilés avides de trouver compagne acceptant de l’exotisme dans des pays qu’elle ne connaît même pas, et bien évidemment des mutilés de guerre qui se contenteraient de correspondances.

Et l’annonce soigneusement entourée par Marcelle, elle la lit et la relit. Incroyable cet Edouard ! quel culot ! Et Marcelle, sa Marcelle, qui a répondu à ça ! Le bus freine, elle lève le nez de sa page et ne sait plus où elle se trouve. Le bus s’arrête : « Gare ». Et zut, plongée dans sa lecture, elle a raté le précèdent arrêt. Elle se lève, fait tomber la revue, la ramasse, tente de réajuster son imperméable et bouscule légèrement la personne devant elle : un unijambiste bancal qui peine à s’acheminer vers la sortie « pardon monsieur, pardon, mille pardon, désolée.. » Elle descend enfin du bus. Et donc, Louise est en retard, comme toujours ! Elle court sur le boulevard, sous une pluie battante, les trottoirs sont glissants, les passants se frôlent à coups de parapluies, chapeaux rabattus sur le visage. Quel temps de chien ! Elle arrive enfin devant L’Excelsior, la brasserie la plus cotée de Brest, miraculeusement épargnée par les bombardements. Elle s’arrête net. Qu’est-elle en train de faire ? oh, et puis après tout, il n’y en a que pour quelques petites minutes. Elle va rencontrer cet inconnu, lui expliquer que Marcelle n’est pas disposée en ce moment, le saluer et repartir. Voilà tout !

Elle s’ébroue comme un chien mouillé, lisse tant bien que mal son imperméable, secoue son parapluie et pousse la porte tambour de la brasserie. C’est un endroit tout en raffinement : hauts plafonds, lumières tamisées, mobilier en acajou massif et bois de tamarinier. Elle n’y voit rien car au contact de la chaleur de l’établissement, ses lunettes se sont embuées ; elle fait quelques pas à l’aveugle, enlève ses lunettes, cherche dans son sac un mouchoir pour les essuyer, laisse tomber son parapluie, veut le ramasser et lâche son sac qui se vide à ses pieds. Elle s’agenouille, regroupe ses petites affaires, son rouge à lèvres, sa trousse manucure, la revue, les tickets de bus, le trousseau de clefs et remet tout dans le sac. Elle se relève, rechausse ses lunettes et le voit. Il est assis à la table juste en face, devant un café ; il feuillette un magazine, elle reconnait Le Chasseur Français ! c’est lui ! Quelle chance, elle n’a pas eu besoin de chercher, de demander, d’hésiter,… .

« Bonjour Monsieur. Ce n’est pas moi que vous attendez mais je n’en aurai que pour quelques minutes. »

Il lève les yeux, surpris d’être dérangé en pleine lecture.

Il s’adosse à la banquette, regarde à droite, à gauche, ne voit que des hommes seuls devant leurs bières ou leur café, lisant la presse ou observant distraitement le manège des serveurs. C’est bien à lui que cette jeune femme s’adresse. Ce n’est pas celle qu’il attendait.
« Oui, Monsieur, voilà, comment vous dire… ? »‘

Louise ne sait pas par quoi commencer. Elle regrette d’être venue, elle regrette d’avoir dit oui à Marcelle, elle ne sait plus ce qu’elle fait là !

Restant debout devant cet inconnu, à bafouiller des propos inaudibles ou pour le moins peu cohérents, triturant son sac, faisant tomber pour la énième fois son parapluie et toute en mouvement, mouillée, elle attire les regards des tables voisines. Le mieux serait de repartir.
« Je vous en prie, asseyez-vous ! »

Elle n’ose pas lui dire non. Après tout, ce sera tout de même plus simple assise ; elle pourra lui parler plus discrètement et se fera moins remarquer.

Elle fait mine d’enlever son imperméable, mais se ravise, tire la chaise, y accroche son sac, ne sait pas sur quoi appuyer son parapluie alors le pose par terre , et s’excuse auprès du voisin de table de l’ennuyer avec tout ce ramdam. Enfin, elle s’assoit, mais sur une fesse seulement, histoire de ne pas laisser penser qu’elle s’installe vraiment ! Elle soupire…

« Oui, alors donc, je suis venue. Enfin, non je ne suis pas venue, si, je suis venue mais ce n’est pas moi ! »

Ça commence mal. Elle toussote, c’est qu’il faut bien lui dire qui elle est et pourquoi elle est là. Un silence s’installe. Il attend, imperturbable.

Louise regarde à droite, à gauche, derrière elle et se penche au dessus de la table :

« Monsieur, excusez-moi du dérangement mais si vous me voyez, là, devant vous, il n’y a pas méprise, non non non, mais je remplace. Enfin, non je ne remplace pas, surtout pas, ce que je veux dire c’est…

– Ce que vous voulez dire, c’est qu’il pleut et que vous êtes drôlement contente de vous abriter un peu en attendant que ça se calme. Et que vous allez prendre une boisson bien au chaud quelques minutes.

– Oui, ça c’est bien vrai qu’il pleut. Et qu’il fait bien chaud dans cette brasserie. Mais c’est une bien différente préoccupation qui m’amène à vous déranger. »

Elle reprend son souffle. Elle croise et décroise les jambes. Et regarde enfin l’inconnu qui lui fait face. Mon Dieu qu’il est beau ! un regard bleu d’acier, des sourcils comme dessinés, un front haut et fier, et des boucles, rien que des boucles pour orner ce joli visage. C’est Marcelle qui aurait été contente d’être là. Une si belle chevelure pour une coiffeuse, c’est un cadeau. Marcelle ! oui, c’est ça, il faut qu’elle lui parle de Marcelle.

Elle le voit lever le bras et interpeller le garçon de salle :

 » Garçon ! Deux Fernet-Branca. Ça vous fera le plus grand bien, toute trempée que vous êtes, et moi je vous accompagne. J’attends quelqu’un, qui semble être en retard, alors si vous l’ acceptez, prenons ce verre le temps que la pluie s’arrête.

– Oui, c’est ça, il faut que la pluie s’arrête. »

Bien sûr qu’il attend quelqu’un, elle le sait bien elle, et c’est bien pour ça qu’elle est là. Mais un Fernet-Branca, si tôt dans la soirée, ce n’est pas raisonnable. Elle voudrait lui dire non. Elle n’y arrive pas. Va pour le Fernet-Branca, ça lui donnera du courage ! Les verres arrivent sur la table, l’inconnu lève le sien, à hauteur de ses yeux (mon Dieu qu’ils sont beaux !) et trempe ses lèvres. Elle ne sait que faire, alors elle l’imite. Et tchin !

Elle se penche le plus qu’il lui est possible au dessus de la table et dans un souffle, inaudible ou presque lui dit :
 » La p..it. ..no…
– La petite quoi ?
– An..ce
– La petite annonce ? »

Il a parlé fort, trop fort au goût de Louise. Elle se recule d’un bon, elle est persuadée que la moitié de la brasserie a entendu l’échange. Mais non, seul le voisin de droite a dû percevoir quelque chose car il tourne une fraction de seconde la tête vers eux, allume une cigarette, replie son journal et se remet à observer tranquillement le spectacle de la porte tambour et de ses arrivants trempés de la tête aux pieds. Louise reprend ses esprits, gesticule un peu sur sa chaise, s’assure que sac et parapluie sont encore en bonne place et se lance :

« Oui, alors, c’est au sujet de notre rendez-vous. Enfin, plus exactement de votre rendez-vous. »

Il regarde sa montre, la porte tambour de la brasserie et sourit. Oh ce sourire… charmant, désarmant ! Louise ne se lasse pas de regarder le sourire. Si elle entrait dans un magasin de sourire, à coup sûr, c’est celui-là qu’elle achèterait. Les lèvres bougent, ah oui bien sûr, il lui parle.
 » … ne viendra plus. Trop de retard. »

Deux nouveaux verres sont sur la table. Le premier fait déjà tourner la tête de Louise. Enfin, qui du Fernet ou de l’inconnu lui fait tourner la tête ? allez savoir !
« Vous ne direz pas non pour un second n’est-ce pas ?’

La brasserie est bondée, c’est l’heure de sortie des bureaux, et la pluie ne cesse pas, les tables se remplissent, le bruit des conversations s’amplifie, la fumée s’installe en volutes, et les serveurs courent plus qu’ils ne marchent. Louise ne dira pas non, elle ne sait pas dire non. Pourquoi est-elle là déjà ? Ah oui, bien sûr, Marcelle, sa chute, son lit, son … annonce !

« Alors ne le prenez pas mal, mais oui, je vais boire ce verre et il faut que vous sachiez que si elle n’est pas venue, ce n’est pas de sa faute. Elle est tombée. Mais elle en est très contrariée !
– Tombée ? qui est tombé ? c’est grave ?

– Non, non, quelques contusions ça et là, des bricoles, mais clouée au lit tout de même. Alors pour vos attendus, enfin pour ce que vous savez et que je sais aussi, de par le fait, eh bien, ça ne va pas être possible. Enfin pas aujourd’hui. »

Elle l’a dit tout d’un coup, sans pause. Voilà, c’est fait. Elle boit son verre, histoire de se donner une contenance, mais elle voit bien qu’il la regarde, étonné, amusé, un rien interrogatif. Elle aimerait qu’il parle , qu’il dise quelque chose, n’importe quoi mais qu’il parle. Si Marcelle la voyait, elle serait certainement fière d’elle ; elle avait rempli sa mission. Et si Marcelle le voyait, lui, si élégant, si séduisant, elle en oublierait contusions et autres désagréments.
« Monsieur Edouard, je vous remercie mais maintenant je vais devoir… »

Elle ne finit pas sa phrase. Le voisin de droite s’agite, replie son journal, paye ses consommations, se lève, marque un temps d’hésitation, puis se penche vers Louise et dit :
« Edouard, c’est moi. »


Trolleybus devant la gare de Brest – 1947