Les pieds dans l’eau, les algues aux narines, ma petite silhouette rit en tournant les yeux vers ma mère, les cheveux plus foncés et la peau plus jeune que maintenant. Je m’avance dans la mer et mouille mon maillot une pièce en un rien de temps. Je m’enfonce, m’enfonce… La tête sous l’eau, brusquement apparaît son visage… Jeune homme à la tignasse brune, qui me fait signe et puis s’en va plus vite qu’un banc de poisson. Je suis de nouveau à la surface, portée par de plus grandes jambes. Mes parents m’attendent au bord, le regard grave. Une culpabilité m’envahit, alors que j’aperçois une robe, un livre, un vinyle des Stones… emportés par l’eau. Je me rue dessus et nage vers le large, jusqu’à m’enfoncer et sentir l’eau salée dans mes poumons…

Béatrice sursauta et ouvrit les yeux. Ils balayèrent en une seconde la chambre du regard, pour se remémorer sa situation. Cette chambre qui l’accueillait de nouveau depuis quelques jours – mais temporairement !- était celle de son adolescence. Ses parents avaient fait peu de changement depuis cette époque et il était clair que sa personne imprégnait toujours le lieu. Les murs accueillaient des affiches de ses groupes préférés – toujours aimés, avec en plus la tendresse de la nostalgie -, aux côtés d’essais artistiques d’inspiration surréaliste (période noire : 13-15 ans, période révolutionnaire : 15-17 ans), et d’un certain nombre de bibelots, cadeaux et vieilleries ramenées de brocantes en tout genre. En se levant, elle manqua de trébucher sur des cartons à moitié déballés, qui signalaient sa récente arrivée et que sa mémoire corporelle n’avait pas encore intégrés. La jeune femme alla remonter les volets de sa fenêtre, qui découvrit la montagne de la Chartreuse. Cette dernière cachait ses monts les plus hauts dans des nuages d’un gris épais et, pour la première fois de l’année, il semblait qu’elle allait revêtir son manteau blanc.

Après le petit-déjeuner, Béatrice décida qu’il était temps de faire un peu de rangement. Pour l’accompagner, elle mit machinalement sur sa platine une de ses dernières acquisition et, après le crépitement initial, retentit « Angie… ». Le titre résonnait en boucle entre les murs de la maison familiale depuis son retour et il était indéniable qu’il faisait écho à sa situation personnelle. Faire du tri n’avait jamais été une mince affaire pour la jeune femme, ce qui expliquait pourquoi sa chambre ressemblait à une falaise sur laquelle on pouvait identifier les couches géologiques. En même temps, il ne servait raisonnablement à rien de tout déballer de ces cartons car son retour n’était certainement pas définitif, mais la perspective de vivre seule l’attristait et l’empêchait de l’envisager dans un futur proche. Elle soupira en pensant que la Béatrice d’il y a dix ans lui aurait reproché son manque d’indépendance et cette compromission à la « patriarchie », qui persistait à ce qu’une femme ne vive pas seule et préférentiellement avec un homme. La révolution des mœurs qui était celle de sa génération n’était pas si évidente à vivre au quotidien. Ces pensées la taraudaient fréquemment ces derniers temps, mais la voix de Mick Jagger l’en fit momentanément sortir :

« You can’t say we’re satisfied
But Angie, Angie, you can’t say we never tried »

Une certaine quantité de livres attendait d’être rangée, et même si tous n’allait pas trouver leur place aujourd’hui, la jeune femme tenta une inspection des armoires à la recherche d’endroits libres. Elle pouvait sûrement en trouver derrière toutes ces figurines, petite sculptures, dessins, représentant des créatures diverses et variées ; réelles, imaginaires, aquatiques, terrestres. Ce fut à ce moment-là que des coups de griffes se firent entendre sur la porte. Béatrice alla ouvrir et fit irruption dans la pièce une boule de poils blanche, qui alla sans hésitation prendre place sur le lit au milieu de la couverture.

« Toi, je sais que tu es content que je sois de retour » adressa affectueusement la jeune femme au matou. Elle lui caressa le haut de la tête dont il était difficile de percevoir les contours parmi le pelage d’hiver qu’il étrennait depuis quelques semaines. Chat – oui, c’était son nom – ronronna de plus belle.

Beaucoup d’enfants vouent une passion aux animaux comme elle le fit, mais sa collection reflétait un peu plus que cela. Difficile ici de le voir, mais ces souvenirs d’enfance étaient influencés par un élément capital de sa vie passée. Le déménagement de Saint-Malo à Grenoble à l’aube de ses dix ans, qui l’avait beaucoup perturbée à l’époque, tant elle se retrouvait peu dans les hivers enneigés et les étés à la chaleur de plomb. Son père avait profité d’une opportunité en or liée au développement de la microélectronique dans cette vallée à la pointe scientifique. Elle le comprenait à présent mais à l’époque le changement l’avait déracinée. La montagne avait été une clef pour lier son nouvel environnement à son enfance proche de la nature. La faune et la flore, maritime et montagnarde, avait été un point d’ancrage, de liaison entre ces deux parties de sa vie. Un fin miaulement tira la jeune femme de ses pensées et un coup d’œil l‘informa que le chat semblait rêver intensément. « Quelle bête sauvage… » Finalement, en optimisant l’arrangement de ses babioles animalière, elle put caser dans un coin une pile d’atlas et autres livres volumineux qui ne la suivraient pas dans la suite de ses aventures.

« Let me whisper in your ear:
Angie, Angie, where will it lead us from here? »

Parmi ses affaires qui débordaient du carton se trouvaient des déguisements en tout genre. Souvenirs de ses travestissements universitaires – associés à des crises existentielles – ; une fois Cléopâtre, une autre Jeanne d’Arc, même Tartuffe, etc. Ces habits lui semblaient décalés par leur aspect presque neuf, par rapport à l’ambiance presque antique du reste de la pièce donnée par les vieux meubles qu’elle avait récupérés avant que ses parents ne les jettent. Un sourire habilla ses lèvres en repensant à son père dénonçant sa fluidité des mœurs et des genres associés avec l’activité de son ancienne troupe. Pour lui, c’était une énième lubie comme chacune de ses passions. La jeune Grenobloise était tout de même consciente d’avoir été privilégiée en grandissant dans une famille assez bourgeoise pour lui permettre l’accès et même l’étude de la culture, qui n’était pas le domaine le plus pourvoyeur d’emplois. Peut-être que ses parents pensaient aussi qu’elle se marierait de toute façon et n’en aurait pas besoin… Bon en tout cas, les costumes allaient bien trouver une place dans la penderie.

« I hate that sadness in your eyes
But Angie, Angie, ain’t it time we said goodbye? »

À l’appel du repas de midi, Béatrice referma son étude des tragédies grecques qui lui était négligemment tombé entre les mains et stoppa Goats Head Soup. Son entreprise de la matinée n’avait pas été si productive que prévue mais c’était au fond bien prévisible.

Jacqueline, avec qui elle travaillait dans la librairie qui bordait la place Victor Hugo, débarqua après le repas et sa collègue et amie l’invita dans sa chambre pour prendre le café. En entrant, la nouvelle venue jeta un regard circulaire sur la pièce, s’installa sur la chaise du bureau et porta son attention sur son hôte :

« Alors raconte-moi maintenant qu’on a un peu le temps d’en parler, comment ça se passe ? »

Chat, qui avait décidé de ne pas quitter la pièce de la journée, surgit de derrière un coussin et s’allongea en position de sphinx aux côtés de sa maîtresse assise au bord du lit, la tête redressée et aux aguets.

« Ça va plutôt bien, mes parents ont l’air d’être réjouis que je « revienne à la raison ». Ils n’aimaient pas Pascal de toute façon, beaucoup trop « révolutionnaire » comme ils disent… Et encore moins qu’on vive ensemble sans être mariés, tu le sais bien. Mais ils s’étaient quand même faits à la situation, ils ont bien vu qu’on ne voulait pas le même mode de vie. Même si c’est moi qui commence à avoir quelques doutes là-dessus maintenant. »

Après une pause, elle enchaîna :

« Enfin, depuis le temps qu’on ne se parlait plus, il était temps qu’on se sépare. »

Jacqueline observait minutieusement son interlocutrice, assise sur sa chaise de bureau. Elle était habillée simplement d’une blouse blanche et un pantalon impeccablement noir qui laissent imaginer des formes harmonieuses. Si son amie l’avait connue plus extravagante, elle assumait toujours un goût prononcé et raffiné, comme en témoignait un pendentif qui épousait la forme de son léger décolleté. Sa chevelure cascadait derrière son dos en vagues blondes et laissait son visage libre. La fraîcheur de son visage mettait en valeur ses yeux couleur océan – tel qu’il est un jour venteux avec éclaircies -, qui trahissaient une certaine fatigue.

« Tu sais ce que je pense, Pascal c’était – enfin c’est- un idéaliste, plus à vivre dans les idées que dans un appartement. Ou dans la rue avec des pancartes, mais c’est pas à toi que je vais l’apprendre. »

À la mention de l’ex-compagnon de sa maîtresse, Chat se hérissa et vint frotter sa tête contre ses genoux.

« Oui son partenaire de longue durée c’est Marx, et peut-être Mao aussi. Ça faisait un moment qu’il me reprochait de n’avoir pas souffert dans ma vie, de penser à mon petit confort. Je n’ai jamais réussi à pallier le trop grand défaut d’être venue d’un trop beau milieu pour une gauchiste… »

Jacqueline savait que Béatrice et son ex-compagnon avaient tenté de faire la « révolution » ensemble et que cela avait grandement contribué à les rapprocher. Dans cette ville qui a presque amorcé la Révolution française, l’envie était grande d’en découdre avec le système paternaliste de l’époque. À l’Université de Grenoble, les idées bouillonnaient et s’affrontaient, le courant maoïste dont le jeune couple se revendiquait s’était affronté à plusieurs reprises aux forces de l’ordre lors de leur dernière année d’étude, en mai 1970. Comme il fallait tous les ans commémorer mai 68, un an encore plus tard, il y eut même des blessés. La jeune socialiste, qui avait déjà commencé à s’éloigner du mouvement à la fin de ses études, s’en désolidarisa alors plus radicalement. En parallèle, son compagnon devenait au contraire de plus en plus influent dans ces réseaux, au dépit de la construction d’une vie stable. Les deux jeunes femmes s’étaient rencontrées à cette période, au milieu de dissensions.

« Votre relation avait surmonté tellement de chocs, que honnêtement et sans vouloir ressasser tout ça, je ne pensais pas que vous vous sépareriez finalement. »

Béatrice semblait ne plus bien savoir quoi dire. Elle aussi ne savait pas bien ce qui avait provoqué la décision finale. Au milieu de tous leurs différends, qui se révélaient toujours surmontables, lequel l’avait emporté ? La jeune femme bougea son visage vers la fenêtre, mais son regard était tourné en elle-même.

« La faute à la lassitude, probablement. »

La tension émotionnelle commençait à imprégner la pièce – qui, comme toutes les antichambres du passé, n’en manquait déjà pas – et Chat fixait mystérieusement Jacqueline qui sentit le besoin de détendre l’atmosphère.

« Au fait, j’ai amené quelque chose pour toi » dit Jacqueline en attrapant dans son sac une revue du Chasseur français et en la lançant à son amie.

« Il y a une rubrique qui peut t’intéresser. Je sais, c’est tôt, mais je me suis dit que ça pourrait te faire du bien d’y penser… »

Elle la tendit à son interlocutrice, ouverte à la page choisie.

« Les « petites annonces »… ? »

Béatrice avait beau être surprise, après un instant la simple idée de pouvoir rencontrer quelqu’un d’autre sembla l’apaiser. Son regard balaya la page pendant un petit moment.

« Hmm, ils ne sont pas très imaginatifs. Très terre-à-terre, ces hommes. »

Chat étouffa un petit miaulement.

« Tu te sens blessé, toi ? »

« Si ça ne te convient pas, tu pourrais toi aussi en écrire une… » suggéra Jacqueline.

La jeune blonde ne dit rien et semblait perdue dans ses pensées. Bien sûr, son amie avait une idée en tête depuis le départ.

« En fait, je peux t’aider à l’écrire… et après tu en feras bien ce que tu en veux. »

Jacqueline sentait bien que son amie n’aurait pas amorcé la démarche toute seule mais était convaincue que cela pourrait lui faire du bien de commencer à faire germer cette pensée.

Son auditrice éclata de rire et s’emballa soudainement.

« Vas-y, je veux voir ça. Décris-moi en femme moderne, intelligente… et qui voudrait un vrai foyer. »

Son ton avait glissé de l’auto-dérision à une honnêteté désarmante.

« Alors il faut quelque chose d’original on est d’accord, quelque chose qui accroche. Et digne d’une libraire. Déjà rappeler ton exotisme, une belle bretonne ça donne beaucoup de charme. Voyons… belle sirène aux formes agréables… Là on imagine une nymphe allongée sur une plage… ah oui c’est mieux ça : nymphe océanique ».

Elle raturait sur une feuille de papier empruntée à la pile qui habillait le bureau de son amie.

« Qui aime, alors, la littérature, les arts, la nature… le rock’n’roll… ajoutons encore un peu de piquant : le naturisme… tu vas toujours dans ces plages du Sud l’été prochain au fait ? »

Chat afficha une mine réprobatrice derrière sa touffe de poils, qui rappelait à Béatrice celle de sa mère.

« Toute seule, je ne sais pas pour l’instant.
– D’accord, continuons… La politique ? »

Béatrice fronça les sourcils avec un rictus.

« Pas le plus important. »

Son amie hocha la tête.

« Et alors question importante : qu’est-ce que tu rechercherais ? »

Devant la moue indécise de son interlocutrice, Jacqueline réfléchit.

« M’est avis qu’il te faudrait sûrement quelqu’un de posé, cartésien mais qui fait aussi rêver, avec un certain niveau d’éducation… un ingénieur ? Un cadre d’entreprise ? »

Chat s’était levé et faisait le beau entre les deux demoiselles. La nymphe océanique rit de nouveau.

« S’il te plaît ne décris pas mon père ! »

Après quelques instants de rédaction, Jacqueline lui tendit son essai final :

Blonde nymphe océanique, 26 ans, agréablement proportionnée, arts, antiquités, théâtre, rock’n’roll, lecture, naturisme, bilingue, partenariat idéal de vie avec un médecin, ingénieur, astronome ou similaire.

« C’est toi qui aura le dernier mot de toute façon. »

Son amie s’en alla peu après, soulagée de l’ambiance plus légère qui avait accompagné la rédaction de l’annonce. Le regard de la sirène aux formes proportionnées se porta de nouveau vers la fenêtre, où, de Seyssins où elle résidait, elle pouvait voir la grande Grenoble, les toits en tuiles rouge de son centre ville historique, mais surtout son téléphérique qui vous emmenait en quelques minutes en haut de la Bastille, vers la montagne, si proche… En regardant au-dehors ici, c’était très fréquemment à la mer de son enfance qui lui revenait en mémoire, et cet horizon qui manquait là où les montagnes cachaient sa ligne droite rassurante. Ce sentiment d’infini, de possibilités, elle l’avait parfois lorsqu’elle montait dans les plaines du Vercors si proches.

Cette pensée la tourna vers l’annonce posée sur son bureau. Son amie la connaissait assez bien et elle n’aurait par elle-même sûrement pas osé se décrire de cette façon. Mais bien sûr, elle ne pouvait pas avoir toutes les facettes de sa vie en tête. Celles de son passé, d’où elle tirait ses désirs présents, refoulés ou près à émerger. Cette éternelle question la taraudait : savait-elle bien ce qu’elle voulait ? Son père lui disait souvent qu’elle aimait l’éparpillement, elle avait souvent fait des choix sans grande continuité. L’art l’avait ouverte à une quantité de mondes, l’engagement politique lui avait fait approcher des causes plus grandes qu’elle et la nature lui donnait un souffle… Malgré tout ça, elle sentait que seule, ce qu’elle était depuis plus longtemps que cette récente séparation, il lui manquait une force, une vibration qui lui donnait l’envie de tout le reste.

La lumière commençait déjà à baisser au-dehors. La ville étant bordée de trois massifs montagneux, les jours les plus courts de l’année étaient restreints à une mince fenêtre de temps. L’espace s’en rétrécissait conjointement, le lointain devenant difficilement distinguable. Quelque part, c’était l’assurance que les jours allaient s’étirer de nouveau qui permettait de bien vivre ces jours obscurs.

La jeune femme commença à ajouter des éléments à l’annonce, fit quelques ratures… avant de relire une dernière fois :

Blonde nymphe océanique, 26 ans, agréablement proportionnée, mélomane, arts, antiquités, théâtre, lecture, naturisme, animaux, bilingue, excellente hôtesse, partenariat idéal de vie avec médecin de campagne, vétérinaire, ingénieur agronome, gentleman-farmer ou similaire.

Quelques heures plus tard, Béatrice alla se mettre au lit. La tête posée sur l’oreiller, elle doutait encore mais un nouveau sentiment avait fait surface : elle sentait que son futur pouvait s’élargir de nouveau.

Le vent souffle… je suis allongée dans l’herbe fraîche. Soudain, je sens une feuille me tomber dessus… puis une deuxième… c’était une pluie de pages qui me tombait dessus. Je me lève pour les ramasser, et constate que dessus étaient écrits des caractères illisibles. Ou bien sur certaines, l’encre avait été effacée par la pluie. Je regarde autour de moi et ne vois qu’une plaine, vide de présence humaine… Prise d’une légère panique, je cours au hasard… Je traverse une forêt… Et finalement, au détour d’une colline, je m’immobilise alors que je distingue au loin une lumière dans une cabane de pierre.

« Everywhere I look, I see your eyes. There ain’t a woman, that comes close to you.
So come on baby, dry your eyes. Angie, Angie, ain’t it good to be alive? »


Photographie : Grenoble depuis la Tour sans venin, un peu au Nord de Seyssins (j’ai essayé de chercher l’angle de vue décrit dans le texte…)