C’était l’avant dernier samedi de juin. On s’était retrouvées comme à notre habitude, chez moi, avec Marine et Selma. On contemplait le plafond, allongées côte-à-côte sur le sol. Nous gardions le silence, trop occupées à écouter la voix de Madonna sur sa chanson « Vogue », que la radio diffusait. Marine entama alors une chorégraphie avec ses pieds posés sur le lit, ce qui nous fit éclater de rire à l’assemblée et nous fit sortir du silence. Je me relevai pour m’asseoir et lançai tristement :
« Je vais trop m’ennuyer sans vous tout l’été. » Les filles compatirent silencieusement. Elles partaient en vacances chacune de leur côté, Selma en Normandie chez ses grands-parents et Marine en colonie dès la fin des cours au lycée, tandis que je me retrouverai seule car maman devait travailler et papa faisait le tour du monde en guise de lune de miel avec sa nouvelle femme …
« Je reviens dans trois semaines », dit Marine. « Ça te donnera l’occasion de prendre du temps pour toi ; tu pourras lire, regarder des films… Je te prêterai mes cassettes VHS.  J’ai enregistré pleins de comédies romantiques comme tu aimes ! »
Tout en disant cela, elle s’était levée et était allée se contempler dans le miroir. Elle réajusta sa tenue et son apparence, comme elle avait l’habitude de le faire toutes les heures. Elle portait un t-shirt avec son logo Nike fièrement affiché, rentré dans son jean taille haute. Elle détacha son chignon placé haut sur sa tête. L’opération aboutie, elle revint s’asseoir auprès de nous.

« Tu peux en profiter pour aller au cinéma aussi », proposa Selma. Retour vers le futur 3 sort bientôt ! Même si ton style ce sont plutôt ces histoires à l’eau de rose… », balança-t-elle, en prenant le livre sur mon bureau et affichant sa moue moqueuse habituelle.
« C’est Roméo et Juliette quand même, ce n’est pas n’importe quelle histoire d’amour !», répliquai-je pour me défendre.
« Je ne dis pas que ce n’est pas un grand œuvre ma chérie, mais ce truc n’est pas une histoire d’amour. C’est le récit de deux ados qui ont confondu pics d’hormones et amour, et qui ont inutilement perdu la vie en l’espace de quoi ? Une semaine ? »
Je décidai de ne pas réagir plus que cela. Elle n’aurait pas compris, elle qui était aussi dénuée de tout romantisme. Elle m’étonnait toujours avec son mépris et son détachement de toute affection. Cela lui donnait une indépendance totale que j’admirais, mais je ne me voyais vivre sans amour comme elle avait l’air d’avoir décidé. Je vivais littéralement pour trouver l’amour de ma vie.
D’ailleurs, elle n’attendait pas de réponse. Elle s’était mise à chantonner sur « Le Baiser » d’Indochine, qui passait maintenant à la radio. Elle avait porté ses mains à ses cheveux et les avait ramenés sur le côté pour continuer à jouer avec. Elle avait de longs cheveux noirs et très bouclés que je lui enviais pas mal. Comme ses grands yeux noirs et ses longs cils, pour lesquels j’aurais vendu un rein.

Marine, alors proposa :
« Et si on te trouvait un correspondant ? Je veux dire en dehors de nous bien sûr ! Tu pourrais échanger quelques lettres avec un monsieur ? Tiens regarde », dit-elle en me tendant le journal du jour. « On passe une annonce, et tu t’amuses un peu.
– Tu rigoles j’espère », répliqua Selma. « Elle serait capable de tomber amoureuse ; ce cœur d’artichaut !
– Mais non voyons », répondit Marine.
« N’en sois pas si sûre. Cette petite est du genre à tomber pour un homme qui la bousculerait et lui ferait manger le sol dans la rue ! »
Il y eut un silence où les filles se regardèrent d’un air entendu.
« N’exagérons rien », lançai-je alors, coupant court au nouveau débat.
Cela commençait à légèrement m’énerver d’être vue comme une petite naïve, mais cette folle idée m’enthousiasmait. Un petit divertissement ne serait pas de refus après tout. Mais je n’aurais jamais osé échanger de cette manière avec un étranger. Selma qui s’était aussi laissée convaincre eut alors l’idée de passer l’annonce sous une fausse identité. On allait demander à Annie ma voisine d’aller déposer l’annonce pour nous. La convaincre ne serait pas compliqué vue sa naïveté et sa nature dénuée de toute curiosité. Nous nous mîmes alors à la rédaction de l’annonce…

« On va dire qu’elle a un métier classe ! », dit Selma.
« On peut laisser les particularités physiques pareil hein … », décida Marine.
« T’es sûre pour le poids ? On peut enlever quelques kilos … » dis-je.
« Non c’est très bien comme cela ! », me coupa Marine.
« Ajoute « classe » à sa description », relança Selma.
« L’humour aussi, c’est important l’humour », répliquai-je…

Notre petit message était enfin prêt. Je le lus à voix haute, en ricanant un peu :

« 41 ans, 1m66-62, blonde, yeux bleus, cadre, gaie, passionnée, classe, humour, aimant tout … cherche homme encore mieux que moi ! »

« Vous êtes certaines que 41 ans ce n’est pas un peu trop ?» demandai-je hésitante.
« Mais non ! répliquèrent-elle à l’unisson. Ça va être marrant ! »

Le lundi qui suivit, notre annonce était passée. Nous avions donné l’adresse d’Annie pour la réception des éventuelles réponses.

***

Une semaine plus tard, Annie me mit au courant qu’un paquet de réponses était arrivé. J’allai donc les consulter, avec une excitation semblable à celle que j’avais en ouvrant mes cadeaux de Noël… Je lus chacune des lettres et passai à la suivante très rapidement. Elles étaient plutôt courtes, ce qui arrangeait les choses. Un certain Gérard expliquait qu’il vivait avec ses deux fils de jeune âge. La lettre d’après était de Philippe qui parlait de sa calvitie contre laquelle il n’arrivait à lutter. Il faisait bien de préciser, tiens !
Je pris la lettre suivante. Après la première lecture rapide, je marquai une pause. Je fixai la feuille dans ma main durant quelques secondes. Celle-là avait retenu mon attention. Je relus avec plus d’attention …

« Chère Madame,
Il n’est pas dans mes habitudes de suivre les annonces matrimoniales, et encore moins d’y répondre. Mais voilà qu’aujourd’hui tandis que j’y jetais un coup d’œil, je suis tombé sur vous. Je vous avoue avoir hésité avant de prendre ma plume et vous apporter une réponse. J’ai même demandé conseil à Gary, mon fidèle compagnon et mon chien. Autant vous dire que la seule réponse que j’ai eue a été un regard fainéant. Ma réticence à l’idée de vous écrire n’était évidemment pas dirigée contre vous ; je vous trouve fort intéressante. C’est plutôt moi, et ma vie que je ne juge pas assez palpitants. Mais laissez-moi tout de même vous en dire un peu plus … Vous dites avoir un poste de cadre ; j’espère que votre travail vous satisfait pleinement. Je possède personnellement ma boutique. J’y vends des tableaux que je peins, et des décorations et bijoux faits mains. J’adorerais vous rencontrer afin de pouvoir définir quel ton de saphir ravirait vos yeux bleus. Peut-être deviendrez-vous ma muse pour un futur portrait ? Si cela vous dit de partager un moment autour d’un café, veuillez m’envoyer votre réponse à mon adresse ci-dessous. Espérant vous relire très bientôt. Paul, 45 ans. »

Un sourire était apparu sur mon visage. Il n’y avait pas dire, j’étais intriguée. Cet homme semblait être tellement différent de tout ce que je connaissais. J’avais envie d’en savoir plus sur lui au plus vite. Nombre de questions me venaient à l’esprit : sur son métier, sa vie privée, son chien… Je n’avais qu’une envie à cet instant-là : le rencontrer. Et de devenir sa muse ! Je me demandai déjà quel bijou il m’offrirait pour parfaire mon regard …
Je m’empressai alors de lui rédiger une réponse :

« Cher Monsieur,
Votre lettre a eu l’effet d’un vent frais dans ma vie, en ces journées d’été chaudes et sèches. J’aimerais vous rencontrer afin de discuter autour d’un café. Si cela vous agrée aussi, rencontrons-nous au Café de la Gare du Nord le 14 juillet à 16 heures. Peut-être irons-nous assister aux feux d’artifice ensemble, par la suite ?
Mes salutations, Lili »

Cela m’arrangeait qu’il n’ait pas demandé un retour par téléphone. Il aurait pu entendre à ma voix que je n’avais pas l’âge que je prétendais avoir. J’espérai que lorsqu’on se rencontrerait et qu’il apprendrait à me connaitre ; la différence d’âge n’aurait pas d’importance. De toute manière, il lui suffira de me connaître pour voir que j’étais très mature !

Après m’être empressée d’envoyer la nouvelle lettre, l’attente commença. Je tentais de m’occuper avec diverses activités en attendant le jour où je le rencontrerais, mais il m’était devenu difficile de penser à autre chose. Je regardais des films en me disant que je lui en parlerai, je lisais quelques lignes en me disant que cela me rendrait plus intéressante durant la conversation. Chaque moment que je passais, je m’imaginais discuter avec lui de tout ce que je faisais.
J’espérais de tout cœur que cet inconnu allait prendre une grande place dans ma vie future. Il n’y avait pas à dire, j’avais trouvé l’homme que je recherchais.

Cela continua ainsi jusqu’à ce que le 14 juillet arrive enfin. Ce matin-là, je me réveillai tout excitée à l’idée de rencontrer Paul. J’avais prévenue maman de mon absence ce soir-là, afin de ne pas la surprendre. J’avais également veillé à éviter de lui donner tout détail. S’il y avait une chose que je tenais à éviter c’est qu’elle s’inquiète au sujet de sa fille qui a rendez-vous avec un homme plus vieux qu’elle… Ou pire, qu’elle envisage de me renvoyer en thérapie, comme j’avais eu à subir après le départ de papa, et mes phases de colère suivies par la dépression. Elle ne comprendrait pas que j’avais déjà trouvé l’homme de ma vie, alors autant éviter tout affront jusqu’au moment opportun.
J’enfilai une robe et des chaussures à talons que j’avais soigneusement choisis pour me mettre en valeur. Je laissai mes cheveux tomber sur mes épaules et optai pour un rouge à lèvre rouge qui, je l’espérai, m’ajouterait quelques années.

Dans le train qui m’emmena à Paris, je sentis la pression monter en moi. Je me demandai comment cela aller se passer. J’espérai qu’il me trouverait belle et intelligente. J’imaginai des astuces qui me permettraient de lui paraître telle …
« Bonjour Paul, comment allez-vous » dirai-je, et je tendrai la main pour qu’il me donne un baise-main, comme dans ces vieux films trop romantiques ! Je lui parlerai ensuite de mes lectures … surtout pas de l’école ! Je n’étais pas une gamine ! Je n’avais aucune idée de comment pouvait être un rencard avec un homme de cet âge, mais il me fallait assurer. Je paniquai à l’idée que face à mon âge, il décide de me repousser. Et s’il s’énervait contre mes mensonges ? Il pourrait penser que je suis malhonnête… Non ! J’allais assurer. Et puis, il me comprendrait. Il était l’homme de ma vie, tout de même !
J’étais effrayée, en descendant du train. Je me remémorai alors le t-shirt de Marine avec son logo Nike. Que disait son slogan déjà ? « Just do it ! ». D’accord, j’allais le faire !

Mes mains tremblaient en poussant la porte du café. Je me postai près de la porte et observai autour de moi.
La lumière du jour était à peine présente à l’intérieur, mais la salle était éclairée par des lustres au plafond. Plusieurs miroirs sur les murs tout autour de la salle, donnaient une impression de grandeur. Un couple accompagné d’un petit garçon était installé à une table. Je notai que le petit était particulièrement sage. Une femme installée seule à une autre table, était concentrée sur le journal du jour. L’un des articles sur la une faisait le point sur la loi Gayssot passé récemment. Sur la table, un café était posé à côté d’un cendrier dans lequel une cigarette allumée diffusait sa fumée vers le plafond.

Paul ne devait pas encore être arrivé. Je décidai de m’installer à une table en attendant. Je me mis à observer les passants par la fenêtre. Je tentai de deviner lequel de ces hommes qui passaient allait finalement entrer ici.
Il était 16h30 et aucun signe de Paul ne montrait le bout de son nez. Pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé en chemin. Je me demandai s’il avait bien reçu ma dernière lettre. Qu’est ce qui pouvait expliquer ce retard s’il avait bien noté notre rendez-vous ? Il avait dû avoir un empêchement. Je devais patienter …

La porte du café s’ouvrit enfin. Je me raidis sur ma chaise, tentant d’ignorer le bond dans ma poitrine, et cherchant à voir s’il était arrivé. Je constatai déçue qu’il s’agissait en fait d’une femme. Elle portait une veste en jean très large, une casquette à logo orange et de grandes lunettes de soleil noires. Je notai ses longs cheveux noirs aux boucles serrées. J’aurais reconnu ces cheveux entre mille. Je constatai, stupéfaite, que Selma était ici. Après avoir passé en revue la salle, elle me vit et avança dans ma direction. Arrivée à ma hauteur, elle m’adressa un sourire, s’assit face à moi, et retira ses lunettes.
« Salut ma puce !
– Selma. Mais … Que fais-tu ici ?
– Laisse-moi t’expliquer ; c’était une idée de Marine. » Elle semblait gênée de la situation, sans perdre son sourire qui me semblait quelque peu narquois.
Elle m’expliqua rapidement qu’elles avaient voulu me faire une « petite blague » en m’écrivant cette lettre de la part de ce Paul qui n’existait pas.
« Nous savions déjà ce qui te plairait alors on a essayé de te vendre un peu de rêve … On ne s’en serait pas douté que tu aurais osé donner un rendez-vous à un inconnu. On voulait rire un peu … D’ailleurs, tu aurais dû reconnaître l’adresse de mes grands-parents. Lorsque j’ai vu que tu proposais une rencontre à ce Paul, j’ai insisté pour rentrer à Paris avec mon frère hier. Je ne pouvais pas te laisser seule à attendre un homme qui n’arriverait jamais, tu comprends … »

Elle s’était penchée vers moi et me fixait avec un regard qu’elle essayait certainement de rendre bienveillant, mais je voyais bien qu’elle me narguait. Mon cœur battait à tout rompre tandis que je tentai de cacher les larmes qui me montaient aux yeux.
« Ma petite Lili, tu es tellement naïve aussi » dit-elle et cela était la réplique de trop. Je me levai d’un bond sur mes pattes et lui lançai le regard le plus méprisant que je pouvais.
« Je ne veux plus rien à voir ni avec toi ni avec l’autre peste de Marine ! » lançai-je et m’éloignai au plus vite de cet endroit oppressant au plus haut point.
Je sortis du café en courant. J’étais meurtrie. Je n’arrivai à croire que l’homme de ma vie… n’existait même pas !
Comment avaient-elles pu me faire cela ? Comment peut-on faire une chose pareille ? Elles devaient être folles … Je pleurais sur mon désespoir tandis que je marchais vers la gare. Cela ne devait pas se passer ainsi. Nous devions avoir une belle discussion avec Paul, nous entendre à merveille et finir notre journée en nous embrassant devant les feux d’artifice. Il me fallait demander des comptes ! J’allais retourner les demander.
Je fis demi-tour et me retrouvai aussitôt projetée en arrière. J’étais tombée sur mes fesses. L’homme qui m’avait fait tomber, vint vers moi et m’aida à me relever.
« Excusez-moi mademoiselle, vous allez bien ?»
Je levai la tête, et remarquai son visage aux traits fins. Il avait des yeux bleus et des cheveux lisses mi-longs. Il me sourit et je tombai amoureuse.
« Oui très bien merci. », répondis-je. J’entendis mieux les battements de mon cœur que ma voix à cet instant. Il me sourit et battit en retraite, pour continuer sa course en direction des grandes lignes. Tandis que je le suivais du regard, je remarquai un objet tombant de sa poche. Il avait perdu son portefeuille que je m’empressai de courir récupérer au sol.
« Monsieur ! », criai-je derrière lui, mais il ne m’entendit pas. Je scrutai alors le contenu du portefeuille. Sa pièce d’identité me donna toutes les informations nécessaires.
« William André né le 10 novembre 1963, habite au 20 rue de Strasbourg … ».
Il fallait rapporter son portefeuille à ce bel inconnu ! Je me sentis d’un coup, plus joyeuse. Ce soir j’avais rendez-vous avec William ! Peut-être irons-nous assister aux feux d’artifice par la suite ?
Non. Je retombais dedans. Je recommençais à m’emporter. Cela ne devait plus se passer ainsi.
Je décidai alors d’apporter le portefeuille à un point d’accueil et de reprendre le chemin de chez moi, les idées claires et le cœur léger.


Juin 1990
41 ans, 1m66-62, blonde, yeux bleus, cadre, gaie, passionnée, classe, charme, humour, aimant tout… cherche homme encore mieux que moi !