Ecrire en ligne

Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: CatNov2017

Texte de Groux

23 juin -6h10

Mal réveillée, je me dirige vers les toilettes comme à mon habitude. Une idée soudaine me pousse à passer par la salle de bain, prendre la petite boîte que j’ai toujours en avance et retourner aux toilettes.

Je sors l’espèce de tube en plastique, je ne lis plus la notice, cela fait tellement de fois que je le fais que je connais les gestes par cœur. Je me prépare à avoir le même résultat négatif que les autres fois. Mais je le fais quand même, on ne sait jamais.

6h17

Le résultat s’affiche. Une jolie croix bleue. De stupeur, je crois que je me suis arrêtée de respirer. Je ne peux pas le croire, ça a marché.

Un flot de sentiments contradictoires m’envahit, je ne suis pas prête, je n’y arriverai pas. Je panique mais ne dit rien. Le futur papa qui s’ignore dort encore.

17h

Toute la journée, je me suis sentie comme un canard sans tête qui essayait de marcher. J’ai enchainé prise de sang, deuxième test – on ne sait jamais si le premier s’était trompé – travail. Se forcer à être naturelle alors qu’on a l’impression que l’on porte le secret du monde à l’intérieur.

Les résultats en ligne s’affichent enfin. Je les relis 3 fois. Aucun doute, le mot grossesse est bien écrit.

Nouvelle vague de panique accompagnée de questions existentielles. Vais-je l’aimer ce bébé ? Et si je n’y arrivais pas ?

Je pense aux changements que cela va m’apporter dans ma vie. Les sorties, les copains, les virées et voyages improvisés… Cela me fait peur. Suis-je prête à toutes ces concessions ?

Je prépare en parallèle l’annonce au papa. Je souris en pensant à la joie qu’il va avoir.

7 juillet – 10h30

Premier rendez-vous gynéco. Première échographie. On ne voit qu’une sorte de virgule de 7mm mais l’émotion me submerge.

Je repense à ces 15 jours qui viennent de se dérouler. L’annonce au papa, ses larmes, l’amour qui a de suite émané de lui.

L’annonce aux futurs grands-parents, leur joie, leur sourire, leurs câlins.

Le secret devant les amis, penser à contenir le sourire de béatitude qui vient, se dire que c’est vraiment trop dur de ne pas pouvoir le crier au monde entier.

Les nausées aussi, et tous les autres petits désagréments. Et se dire que malgré tous ces moments difficiles, on n’échangerait notre place pour rien au monde.

Rentrer, s’observer dans le miroir. Essayer de voir si son ventre ne se serait pas déjà un peu arrondi.

Se surprendre à être sur le net à regarder des chambres de bébé, des idées de prénoms, des livres d’histoire.

11 août – 11h

1ère vraie échographie. 1ère rencontre avec notre bébé. Sa petite forme de bébé s’affiche. On est là, tous les 2, à le ou la regarder. Le moment est émouvant et pourtant il est tellement difficile de se dire que ce joli petit bébé que nous voyons est bien dans mon ventre. Je me dis que c’est impossible. Je ne sais plus trop ce que je ressens. Et de nouveau, la culpabilité. Et si j’étais une mauvaise mère ? Et si je n’avais jamais ce fameux instinct maternel dont tout le monde parle ?

Les jours et les mois passent. Je change. Physiquement, mon ventre s’arrondit de plus en plus. Mais émotionnellement aussi.

De nouveaux réflexes apparaissent. Protéger mon ventre. Parler à ce petit être qui pousse à l’intérieur de moi, le caresser dès que je peux.

Mes priorités se modifient également. Je préfère acheter pour le bébé plutôt que pour moi. Je souris lorsque je repense que j’ai pu avoir peur de ces changements de vie. Cela me semble tellement secondaire et loin maintenant.

18 octobre – 18h

2ème échographie obligatoire. J’ai la chance d’en avoir tous les mois en bonus, je sens que cela me rassure de voir mon bébé.

Son visage se distingue, on essaye de deviner si elle aura son nez ou le mien. On rigole. On est heureux.

Enfin je la sens bouger. Difficile à savoir quand était la première fois. Etait-ce le fruit de mon imagination ? Etait-ce un vrai mouvement ?

Au fil des semaines, le doute n’est plus permis. Ça remue, ça se manifeste. Ça réagit à la main de son papa posé sur mon ventre.

Des bouffées d’amour me submergent quand je pense à elle. L’émotion est par moment si forte qu’elle me déborde et que je pourrais aimer le monde entier.

Je me sens enfin plus forte, plus sûre. Plus rien ne pourra arriver, nous sommes 2 constamment.

Je ne suis plus une enfant ni une jeune fille. Je suis une maman. Ça y’est. Je n’ai plus d’hésitation, plus d’appréhension. Avant même de la serrer dans mes bras, je sais que mes peurs étaient infondées. L’inconnu nous attend, fait de bonheurs et de peurs mais je sais que l’amour que l’on lui porte est déjà immense.

Par Groux

Texte d’Akina

La crise des mille ans

L’homme marchait sur une allée boisée. Il faisait nuit et mis à part le chemin faiblement éclairé, il ne voyait rien d’autre du monde. Soudain une obscurité l’enveloppa lentement. Les bois devinrent encore plus noirs et les lampadaires n’éclairaient plus la route. Il s’arrêta. Il le sentait. Le mal pur approchait. Comme le soleil repousse les ombres, sa présence éteignait toute lumière. Une voix profonde et inhumaine s’éleva :

– Tu es malade mortellement. Je te propose de te soigner.

Pétrifié, l’homme ne répondit pas tout de suite. Bien qu’il était dans le noir complet, il pouvait voir une ombre immense s’élever devant lui. L’espoir, la joie, la bonté étaient happées par ce puit de haine. L’homme finit par dire d’une petite voix presque inaudible.

– Vous parlez de la tuberculose que j’ai contractée récemment ?

– Oui.

– Pourquoi feriez-vous cela ?

– En échange de votre âme bien sûr.

Bien que mort de peur, l’homme fut frappé d’incrédulité. S’il n’était pas si sûr d’être en présence du mal incarné, il aurait pu croire à une blague.

– Mais enfin avec les antibiotiques, la tuberculose se soigne très bien aujourd’hui. Je suis d’ailleurs déjà sous traitement.

L’entité ne répondit pas. De longues minutes s’écoulèrent. Puis ce fut fini. L’homme était de nouveau sur le chemin paisible. Le diable était parti.

Une succube et un diablotin regardèrent rentrer Satan, penaud et triste. Après un soupir, l’un des compères dit :

– Il rentre encore bredouille.

– Oui, il est à côté de la plaque, depuis qu’il s’est lassé de jouer avec les âmes des moustachus.

– C’est vrai, il s’est tellement passionné à les torturer, qu’il n’est pas revenu sur terre séduire des âmes depuis presque un siècle maintenant.

– Tu as raison. Il ne sait plus ce que désirent les hommes. La dernière fois, il a proposé une provision illimitée de tickets de rationnement pour du jambon à une femme qui avait l’air un peu trop maigre.

– C’est la crise des mille ans. Tout les grands esprits du mal sont passés par là. Tu te rappelles du passage à vide d’Hadès ?

– Ho oui. Il était déprimé parce que presque toutes les âmes damnées allaient chez Lucifer. Il en avait perdu l’intérêt de sa tâche.

– Oui et il avait décidé de monter un cirque et dresser Cerbere. Mais même lui apprendre à aller chercher un bâton était difficile, puisque les trois têtes se battaient pour l’avoir.

– Puis quelle dégaine il avait le pauvre chien avec ses poils teints en rouge et jaune. Hadès en avait marre du noir.

La succube et le diablotin rigolèrent de bon cœur.

– Mais il faut avouer que les temps sont difficiles pour séduire des âmes. Avec l’essor des sciences et l’ère numérique, les limites du monde connus ont été repoussées à très loin.

– C’est vrai. Les hommes ont désormais plus peur de se faire laver le cerveau par des extraterrestres que de rencontrer le diable.

– Je suis d’accord. De plus, ils sont devenus plus juridiques. Presque tous pensent à demander ce que le diable veut en échange de ses propositions. Ils ont compris que rien n’est jamais donné gratuitement.

Satan cessa d’écouter. À son retour, le moral dans les chaussettes, il avait écouté à leur insu la conversation entre son diablotin et sa succube préférés. Mais désormais un large sourire carnassier s’étalait sur son visage rouge. Les deux compères venaient de lui donner la solution.

La femme pesta sur son siège d’autobus. Son smartphone venait de s’éteindre, plus de batterie. Par la fenêtre, elle regarda la nuit défiler. Le trajet allait être long et ennuyeux. Soudain une obscurité l’enveloppa lentement. Le bus, les passagers, la fenêtre disparurent. Une présence maléfique qui absorbait toute lumière venait de s’asseoir à côté d’elle. Une voix caverneuse et cruelle émana de l’entité :

– Tu n’as plus de batterie. Je peux y remédier pour toujours.

La femme déglutit difficilement, mais réussit à répondre.

– Comment ?

– Le comment ne devrait pas de préoccuper. Concentre-toi sur ce que j’offre.

Le téléphone se ralluma. La voix poursuivit.

– Tu ne tomberas plus jamais à court de batterie. Tu capteras sans interruption le réseau au plus haut débit. Et cerise sur le gâteau, tu recevras toujours chez toi le dernier iPhone.

La femme hésita, puis demanda :

– Quelle est la contrepartie ?

– Ton âme. Après ta mort, tu brûleras éternellement en enfer.

– Mais je pourrais garder mon téléphone ?

Le diable marqua une pause, puis répliqua :

– Oui

– Avec la batterie et le réseau, hein ?

– Oui.

– Alors marché conclu. De toute façon, j’ai vendu ma vie à Google depuis longtemps.

Par Akina

Texte de Pilly80

« Vous allez en haut ? » Nous répondions toujours oui à notre grand-mère, la tête tournée vers elle mais nos jambes déjà lancées au bout de la cour de sa ferme, vers le verger. Parce qu’au bout du verger, il y avait la maison de nos cousins et parce que, pour ma sœur et moi, nos cousins c’étaient les personnes qu’on aimait le plus au monde dans nos cœurs d’enfant. Nous passions entre les buissons de mûres, nous traversions le verger sur le minuscule sentier qui se faufilait entre les pruniers. Nous poussions alors la petite barrière en hurlant les prénoms de nos meilleurs compagnons de jeux. Nous embrassions vaguement ma tante et mon oncle en entrant chez eux et nous nous précipitions entre les bras des quatre enfants qui nous attendaient en trépignant.

Ce verger, c’était le passage obligé mais enchanté des joies de notre enfance.

Mais non. Non c’est trop personnel cette histoire. Je ne veux pas l’écrire je veux qu’elle reste dans mes souvenirs. C’est de la faute de l’animatrice de l’atelier d’écriture. Elle nous a donné un thème vendredi soir. Le thème donc c’est « le passage ». Parce qu’elle passe justement le relais à un nouvel animateur le mois prochain. Alors je cherche d’autres idées, surtout qu’on est jeudi soir, soit le dernier moment pour rendre mon texte.

Ca y est je viens de trouver autre chose.

Bastien suivait ses parents en traînant les pieds le long des vieux couloirs poussiéreux et des salles sombres à moitié vides du soi-disant magnifique château du XIIème siècle incroyablement bien conservé et merveilleusement restauré par des passionnés. L’un d’eux justement leur servait de guide. Il était gris et asthmatique, comme le château. Et le petit groupe d’une dizaine de personnes trottinait derrière lui. Ils s’arrêtèrent tous dans une pièce sinistrement éclairée par un faible feu de cheminée et quelques bougies coincées sur des candélabres défraîchis. Le guide se mit à raconter une anecdote probablement passionnante pour ses parents et Bastien rumina alors son ennui et essayant de s’enfoncer dans le mur contre lequel il était appuyé. Il réalisa soudain avec peur et un certain intérêt qu’il s’enfonçait rééllement dans ce mur. Pour y disparaître complètement. Il se retrouva face à un couloir humide. Un passage secret ! Comme dans les films ! Enfin de l’action ! Il le suivit en s’éclairant avec son smartphone. Il l’éteignit lorsqu’il aperçut une vague lueur vers le fond ainsi qu’un filet de voix. Il avança silencieusement et se retrouva dans la pièce d’où il venait de partir mais dans le mur opposé. Pas devant ni derrière le mur mais bien dedans ! Et pourtant, il pouvait clairement voir le groupe, le guide, ses parents et….lui-même de dos. Et ce quelqu’un se tourna vers lui, lui fit un clin d’oeil en souriant et s’en alla avec tout le groupe au signal de départ du guide. Et Bastien resta là, bloqué dans le mur du château du XIIème siècle incroyablement bien conservé et merveilleusement restauré par des passionnés.

Ah oui mais c’est trop court. Non ça ne va pas et c’est un brin moralisateur pour Bastien.

Bon j’ai autre chose sous le coude mais c’est une idée proposée par l’animatrice. Or je voulais trouver une idée toute seule à cause de ma fierté mal placée. Et en plus, gare à la limite des 4500 signes par texte.

Le passage piéton de la rue de Montmoreau soupirait. Il sentait bien qu’il fatiguait un peu et puis il était mal placé. Bientôt il serait effacé et un nouveau passage piéton tout neuf tout joli tout bien peint apparaîtrait bientôt au bout de la rue, plus près du carrefour. La décision avait été prise lors du dernier conseil municipal. Le passage l’avait entendu lorsque le maire et un de ses adjoints l’avaient traversé en le piétinant. Cela lui avait collé le blues quelques heures. Puis sa mélancolie s’était envolée, éparpillée par les pas joyeux et sautillants des enfants de l’école maternelle d’à côté. Ça l’attendrissait toujours quand les petits essayaient de sauter de bande blanche en bande blanche. Le lendemain, il avait été énervé par un gars au costume chic qui lui avait craché un gros chewing gum baveux sur sa cinquième bande en partant de la droite. Il essaya ensuite de se faire le plus rugueux et le plus plat possible pour le petit vieux qui prenait toujours soin de lui marcher dessus avec délicatesse.

Quelques mois plus tard, alors que plus personne ne l’utilisait et que le nouveau l’aveuglait presque par sa blancheur éclatante, une jeune fille qui sortait de son cours de danse décida de lui rendre un dernier hommage, une dernière danse parce qu’elle le traversait souvent quand elle était enfant. Il frémit chaque fois que ses pieds se posèrent sur lui. Il trembla chaque fois qu’ils repartaient lorsqu’elle s’envola au-dessus de lui en tournoyant et il s’effaça définitivement lorsqu’elle repartit en lui tournant le dos après lui avoir envoyé un dernier baiser. A lui, le vieux passage piéton de la rue de Montmoreau.

Ah ben voilà j’ai dépassé les 4500 signes ! Toutes mes excuses à l’animatrice et surtout surtout MERCI !

Par Pily80

Texte de Elle

Le passage

Je suis là, allongé sur mon lit d’hôpital. Le verdict est tombé : c’est une leucémie aiguë. Explication : c’est une leucémie qui se déclare on ne sait comment, d’un coup les globules blancs deviennent fainéants, n’arrivent plus à maturité et ne remplissent plus leurs fonctions de protection. C’est bien ma veine. Enfin, ça ou la grippe, à mon âge tout peut être fatal. La bonne nouvelle c’est que ça se soigne. Par contre il faut survivre au traitement, c’est ça le challenge. Entre risque d’hémorragie ou au contraire de caillot, le sang est l’ennemi publique numéro un dans tout le corps. Mais attention, il a des concurrents à l’extérieur. Le moindre rhume, la plus petite angine qui s’infiltrerait dans mon organisme sans défense pourrait remporter la victoire. Il se trouve que je n’ai pas envie d’être une arène de combat pour miasmes, ni une cage d’ultimate fighting pour virus désespérés.

Je crois que l’heure du bilan a sonné. J’ai eu une enfance heureuse avec ma sœur Hilda, je me suis engagé dans la marine à 15 ans, comme c’était la mode à l’époque. Je n’ai pas eu une souris dans chaque port comme le veut l’adage, mes parents, Gaston et Camille, ne m’ont pas élevé comme ça. J’ai fréquenté une jeune fille pendant quelque temps, rien de poussé, on se vouvoyait toujours. Ça aurait pu devenir sérieux mais mes missions m’ont emmené sous d’autres cieux. Plus tard j’ai quitté la marine, je me suis installé en Bretagne et j’ai rencontré chez des amis une jeune veuve mère de trois enfants. La passion des livres et de la lecture nous a fourni un prétexte pour nous revoir. Je ne me voyais pas beau-père de trois marmots traumatisés par le décès de leur père, mais le cœur a ses raisons… Ils ne l’ont pas entendu de cette oreille et m’en ont fait baver des ronds de chapeau… Une fois adultes, leur vie construite, ils ont compris. Ma belette est partie il y a deux ans maintenant, un truc sale aussi. Depuis je fais ma petite vie, je m’en sors plutôt bien, la famille m’entoure, les quelques copains qui restent sont présents aussi, mais le cœur n’y est plus. Alors j’ai décidé de ne pas attendre que ça dégénère. C’est pour cette nuit. Le dernier grand voyage, si tant est qu’il y ait une destination…

J’ai trafiqué la pompe à insuline, je vais pouvoir me payer une overdose pour un dernier trip. Fatal celui-là. Après l’opium à Hanoï, la morphine à Quimper. Je me cale sur les oreillers, éteins la télé, pose ma montre sur la table de nuit. Des gestes tant de fois répétés. Les premières fois, comme les dernières, ont une autre saveur, une intensité plus forte. La pulpe de mon pouce est hypersensible, j’appuie doucement. Je sens le liquide s’insinuer dans mes veines, se répandre dans mon corps, irriguer mon cerveau, inonder mon cœur. Je suis lourd, puis j‘ai l’impression de flotter. Mon cœur ralentit, comme une source qui se tarit, les dernières gouttes de vie s’enfuient.

Adieu.

Par Elle

Texte d’Ademar Creach

THERAPIE PERSONNELLE

9 mois. Le temps d’une grossesse. C’est exactement ça. Il m’a fallu le temps d’une grossesse pour accoucher d’une nouvelle personne. Pour franchir le pas, en enchaînant des pas justement… Mais pas si sages que ça en fait. Ce jour-là se finalisait donc le passage de mon « ancienne » moi à ma « nouvelle » moi! Je ne l’avais pas vu venir. Pourquoi à ce moment-là ? Pour la première fois, me semble-t-il, j’ai pu me laisser aller. Sans contrôle. Enfin, j’ai pu toute entière me laisser guider par mes sensations, par mes émotions. Il n’y a pas à dire. Cela remue. La preuve en est que, plus d’un an après, je me souviens encore des impressions ressenties ce jour-là, à cette heure-là. Cet instant a tout rempli. Effacé toutes les difficultés qu’il avait fallu surmonter les mois précédents. Comment cela avait-il commencé ?

J’avais débuté les séances en septembre. Une heure et demie tous les lundis soirs. Enfin j’avais osé sauter le pas et me présenter. Oser demander ce que je souhaitais. Dire pourquoi j’étais là. Je sentais que c’était le moment. Qu’il fallait que les choses changent. Que je change. Que j’arrête d’être toujours sous contrôle. Que je me détende. C’était nécessaire pour moi. Et pour mes proches. J’avais bien essayé la méditation. Mais cela était trop solitaire pour moi. Sans doute trop statique aussi : il me manquait le sentiment de participer, d’être partie prenante. Et je n’arrivais pas à atteindre la plénitude, la sérénité que je recherchais.

Après de nombreuses séances, il m’avait fallu attendre fin mai pour ressentir cette sensation de bien-être. Après neuf mois de travail donc. Cette sensation faisait bien sûr partie de ce que j’étais venue chercher : essayer de lâcher prise. Mais c’est en le ressentant pour la première fois que j’ai compris que ce n’était pas une chose parmi d’autres, c’était LA raison profonde de ma présence à ces séances. Cela a demandé du temps, du travail, des actions maintes fois répétées pour arriver, enfin, à une sensation plus qu’agréable qui s’est poursuivie dans la durée. Contrairement aux séances précédentes, j’avais accepté de me laisser guider les yeux fermés. Et c’était bien. C’était mieux. Mieux que bien.

Lors de ces séances, j’avais donc appris à ne plus réfléchir, à ne plus vouloir diriger, à ne plus être sous contrôle, à laisser parler l’instinct et les sensations plutôt que le cerveau, la réflexion, l’intellectualisation («mais pourquoi ? Et comment ? Où ? Quand ? »).

Toutes ces séances m’ont aussi apporté bien plus : me sentir femme, me tenir droite, oser, avancer sur talons hauts mais en confiance et en prestance. Malgré les soucis, malgré les complexes, malgré le surpoids, malgré les doutes.

J’ai longtemps hésité à l’idée de me lancer dans une thérapie. J’avais enfin osé sauter le pas, forcer le passage de mes émotions. Car, en fait, c’en était une, de thérapie. C’était ma thérapie personnelle. Sauf que je n’étais pas assise. Ni face – ou dos – à un psy. Mais dans les bras d’un professeur. De mon professeur de tango. De tango argentin.

Par Ademar Creach

Texte de Schiele

Dire que dans quelques heures, je serai Madame O’Mahony ! Ca en jette sacrément plus que mon Raulo breton familial. Je m’entraine même à ma nouvelle signature depuis des semaines. Et je murmure du bout des lèvres « Sophie O’Mahony » pour me mettre en bouche ce futur nom d’épouse en rythmant ma marche à la sortie du métro. Une vraie gamine quoi.

En ce matin d’avant cérémonie, entourée de mes témoins- meilleures amie et de maman, je me figure une comédie américaine. Les poncifs du genre sont réunis et pourtant ça me plait : La larme à l’oeil de ma mère qui arrange mon voile, les cris enthousiastes des copines quand j’enfile ma robe, la nuit précédente séparée de mon cher et tendre.

Je pensais être davantage sur les nerfs. Mais finalement, après tous ces mois où je me suis démenée pour organiser ma noce idéale, je baigne, sereine, dans un sentiment de contrôle béat sur cette dernière ligne droite. Papa dit que le diable se cache dans les détails. Hé bien, il peut retourner rôtir chez lui, ils ont tous été réglés hier. Merci la super To Do List et mon organisation serrée.

Il ne me reste plus qu’à profiter de cette journée charnière de ma vie de femme. Je n’en avais pas particulièrement rêvé gamine pourtant. Mais après quelques douces années partagées avec Benoît, j’ai eu envie de passer le cap. Je l’ai même joué moderne, femme libérée. La tête qu’il a fait quand il est rentré, l’appartement éclairé de partout à la bougie et que j’ai posé mon genou à terre. Je peux encore revivre la vague de chaleur cotonneuse qui m’avait enveloppée, blottie au creux de son cou quand il m’a répondu OUI.

Je savoure chacune des étapes de cette matinée. Moi d’ordinaire si impétueuse, j’aime son déroulé codifié. Je ne suis pas pressée. Encore quelques minutes, et on embarque dans la voiture d’Alix avec ma super team . Peut être pourrait on pousser jusqu’à suivre la coutume des klaxons? Je veux attraper son regard quand il me découvrira à l’entrée de la mairie au bras de papa. Et s’il laissait échapper une larme tellement il me trouve belle?

Le fils de pute.

Le putain de fils de pute.

Il n’y a pas d’autres mots qui puissent sortir de ma tête.

Ca tourne en boucle. Ma cervelle est bloquée sur pause. C’est ça l’état de choc? la stupeur?

Avoir la mâchoire verrouillée à s’en exploser les molaires? Haleter comme un poisson sorti du bocal? Voir et revoir la même scène sans avoir autre chose en tête que des insultes? Refaire le film des jours qui précédent pour trouver la faille? Avoir la gorge tellement nouée qu’aucun sanglot ne peut même affleurer? Ne pas pouvoir quitter des yeux mon reflet pathétique dans le miroir.

Elle est belle la Pas Mariée avec son mascara qui dégouline sur sa robe à 3000.

Et tous les proches qui m’entourent, me cernent de leur regard plein de pitié, sans savoir quoi dire.

Qu’est ce que tu veux qu’ils trouvent? Je voudrais leur hurler à m’en arracher le larynx de se barrer, de me foutre la paix, de me laisser crever dans ma suite nuptiale de merde.

Au premier NON à la mairie, j’ai crû qu’il voulait la jouer original, genre happening. J’ai même pensé à un flash mob qui allait débarquer. Et le maire de reposer la question. Et cette loi à la con qui demande 3 refus pour invalider la cérémonie, ben c’était pour ma gueule. Le happening de compétition : Les 3 non qui m’ont piétiné devant ma famille, le silence de 15 tonnes qui s’abat et me foudroie comme un écho rance qui confirme que je ne rêve pas , l’atmosphère qui devient poisseuse. Tout ça s’est infiltré en moi, je le ressens jusque dans mes veines, le poison de l’humiliation et de la déception.

Le chien, le bâtard.

Oh il est bien élevé hein, il m’a quand même glissé un misérable « j ‘suis désolé, j’y arrive plus » en me caressant la joue comme à un pauvre clebs qu’on va piquer. J’ai même pas eu l’idée de lui éclater la sienne de joue. J’aurais du lui arracher les yeux, lui lacérer la tronche, le rouer de coups.

3 non, ses excuses de merde, et tranquille le mec s’est barré avec les siens. Je ne sais pas combien de temps je suis restée figée dans cette salle, ni comment j’ai regagné la suite.

Qu’est ce qu’ils ont tous à regarder par la baie vitrée en contre bas? Pourquoi y’a de la lumière dans la salle de réception? Qui a balancé de la musique?

Comment on se remet de ça? D’avoir vécu avec un inhumain capable d’utiliser le traiteur, le Dj et les caisses de vin parce que, quand même, « c’est payé de toute façon, on va pas tout laisser se perdre »

Comment je vais faire pour ne pas détester l’univers? Et ne pas devenir une Raulo aigrie?

(inspiré d’une histoire vraie racontée par une créatrice de robes de mariées.)
Par Schiele

Texte de Ann

Première clé

Des buis retenant parfois des brins de laine de moutons, des rochers, de l’herbe jaunie par le soleil insistant. L’air est sec. La chaleur pulse à perte de vue sur ces collines désertiques. Quelques papillons bruns et bleus virevoltent et disputent aux abeilles le pollen de quelques minuscules orchidées sauvages, presque cachées sous les pierres, à ras le sol. Le vent écorche le chant des oiseaux, le fait tournoyer et rebondir ça et là dans l’immensité du paysage. Les cheveux d’ange, ces herbes follement attachantes, ondulent langoureusement sous mes yeux. Je ressens la force de cette terre ancestrale, rude, sous mes pieds rouges de poussière. De-ci de-là de petites crottes rondes de moutons, vestiges du troupeau ayant emprunté le sentier. L’odeur du thym que je foule remonte par bouffées à mes narines. Les petites pierres crissent et roulent sous mes sandales.

Plus loin, je croise la cabane ronde, en pierres sèches. Vide. Devant trône la vieille pompe à eau dont la peinture blanche s’écaille largement, laissant entrevoir tantôt la rouille tantôt une couche verte plus ancienne. Je l’actionne quelques longues minutes, la sueur me pique la peau, mes muscles grognent sous l’effort. Une eau d’abord couleur terre gicle dans le long bac en pierre polie, faisant fuir quelques sauterelles affolées. L’eau pure et fraîche s’écoule enfin par saccades, attirant les insectes bourdonnants. Sans cesser le mouvement, je me penche pour boire quelques gorgées. Puis je m’arrose la tête pour me rafraîchir et me nettoyer le visage, les mains, les bras, tour à tour. Je reprends mon chemin.

Le vent se met en tête de me sécher les cheveux, s’amusant à les ébouriffer, les froisser, les sculpter à son goût. L’air est limpide, rendant ma vision nette jusqu’aux montagnes plus hautes et plus noires au loin. Je l’inspire fort, il me rend toute légère, mes pas se font plus faciles. Mon pied est sûr, le chemin est tracé, net. Le cri de quelques rapaces virevoltant haut dans le ciel me frôle les oreilles. J’imagine leur œil acéré me repérer, lente petite créature sur le minuscule sentier tout là-bas. Ils m’accompagnent un moment puis se sauvent vers la vallée, s’amusant avec les courants ascendants et descendants.

Le soleil réchauffe ma peau et fait briller les dernières gouttes sur mes bras, joyaux lumineux multicolores un bref instant. La chaleur intense est vivifiante et se diffuse dans tous mes muscles avec bonheur. Je me sens vivante.

Deuxième clé

Le chemin serpente maintenant pour descendre vers un petit pont enjambant un lit de pierres blanches d’une rivière souterraine, en cette saison. Des bosquets de lavande y tendent leur parfum capiteux vers le ciel d’un bleu presque blanc. Mes pieds me mènent vers l’autre rive, tambourinant sur les lattes de bois sec.

Je l’emprunte les poches délestées des vieux bagages pour arriver sur mon île, la belle, la bien-nommée.

Je grimpe la colline verdoyante devant moi. L’iode flotte dans l’air. La lumière baisse peu à peu. La pierre plate encore chaude est ici, exposée aux quatre vents. J’y prends ma place. L’île jumelle m’apparaît en contre-jour dans le soleil couchant, sa falaise tourbillonne de plumes et de cris d’oiseaux qui y nichent. Ma respiration s’apaise, yeux fermés. Sur le rythme des vagues commence le rituel. Appeler la Terre. L’énergie de Gaïa monte en moi, rouge, et s’épand dans tout mon corps. Le Soleil maintenant. Sa chaleur dorée se diffuse en moi. Equilibre.

Je me relève et descends sur la plage en contrebas. Le soleil rougeoyant plonge dans la mer, fait place à la première étoile. J’arrive aux neuf marches taillées dans la roche, puis sur le sable. La lune baigne son reflet dans la  mer calme. De petites vagues lèchent la plage dans un doux murmure. Les branchages sont installés. L’un d’entre nous allume le feu. Nous sommes assis silencieux autour du brasier, le cœur heureux. Les flammes crépitent, prennent de la hauteur, léchant le bois sec, sifflant une musique ancestrale. Et les langues se délient, les rires fusent, les conversations vont bon train. L’odeur des mets qui cuisent nous ouvre l’appétit. Les boissons sont servies. Des groupes se forment, certains surveillent le feu, d’autres s’assoient au bord de l’eau. On prend des nouvelles, on se raconte, on partage. Je m’éloigne de quelques pas pour m’imprégner de toute cette vie. On se sourit, les yeux pétillants, heureux de ces retrouvailles. « Tellement magiques ces passages vers notre plage, tu trouves aussi ? »

Troisième clé.

Par Ann

Proposition 11/2017

Bonsoir, 

Voilà, comme prévu, nous sommes dimanche soir et l’atelier prend fin. Les commentaires ont été clos sur l’ensemble des textes, mais vous gardez bien entendu la possibilité de les consulter. 

Merci pour votre participation à cet atelier ! C’était le dernier que j’animais sur ecrire-en-ligne, et je termine donc en beauté!

Le prochain atelier aura lieu en décembre, avec Francis Mizio, et il est complet. 

Bonne fin de soirée et bonne continuation à vous tous!

Gaëlle

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Nous y voilà, c’est donc la dernière proposition d’écriture que j’écris pour ecrire-en-ligne, puisqu’à partir du mois prochain, je passerai la main.

Comme le savent déjà celles et ceux qui ont déjà participé à des ateliers par ici, j’aime bien me laisser inspirer par l’air du temps (du moins le mien) lorsque je construis les propositions d’écriture.

C’est donc tout naturellement, à deux doigts de passer la main, que je vous propose ce mois-ci d’écrire autour du thème du passage.

Le « passage », donc. A niveau, de relais, souterrain, piéton, de flambeau, clandestin… Il existe de multiples occurrences de ce mot dans la langue. A vous de choisir la votre ! Choisissez le sens propre ou le sens figuré, à votre guise. Racontez-nous un passage de relais en pleine compétition olympique d’athlétisme, ou bien une adolescence tumultueuse ; les états d’âme d’un passage piéton qui se fait marcher dessus à longueur de journée, ou le transfert de responsabilités de l’ancien patron au nouveau dans une grande entreprise… Comme bon vous semblera ! Racontez-nous ce passage à proprement parler, ou plutôt les émotions qui le précèdent ou les conséquences qui suivront… A votre guise.

Bref : imaginez « votre » passage, et les personnages qui le « passeront », conviez-nous à leurs côtés, et racontez-nous cette histoire.

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