Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Catégorie : Raminagrobis

Texte de Raminagrobis

Hier soir aux alentours de 22 heures, Monsieur Gaston Poiral est décédé d’une crise cardiaque à son domicile suite à « de trop gros efforts sur son vélo d’appartement » selon sa femme Lucette.

Si vous voulez rendre un dernier hommage à cet ancien de la marine marchande plus connu des Saint Georgeais en tant qu’employé municipal au cimetière du Coteau, l’enterrement aura lieu en ce même cimetière où il a tant œuvré pour nos chers défunts, samedi 4 novembre à 16 heures.

 

Gaston est mort et c’est tant mieux !

Il fallait lui faire à manger et c’était la barbe avait avoué Lucette à la concierge.
Lucette vit seule avec Cachou maintenant. Cachou mange des croquettes, c’est plus simple. Si Gaston avait mangé des croquettes lui aussi, Lucette l’aurait peut-être mieux aimé…
Mais Gaston était un homme, un homme qui bouffe, un homme qui boit, un homme qui frappe.
Cela faisait plus de quarante ans qu’il avait cloîtré Lucette dans cet appartement face à la mer grise. Ça lui rappelait ses années dans la marine marchande à Gaston. Mais Lucette elle, ça ne lui rappelait rien. Et sûrement pas sa vie d’avant, derrière le comptoir de la joyeuse Brasserie du Centre. Sa vie sans Gaston. Avant son erreur au long cours.
Enfermée dans la chambre, pour échapper aux provocations avinées de son mari, Lucette observait souvent la dame d’à côté. Elle recevait beaucoup d’amis. Lucette voyait toujours la camionnette du traiteur stationnée devant la Villa Myosotis. Avec ses invités, cette femme riait, jouait aux cartes, dansait. Même en plein hiver, la mer était bleue pour elle.

Gaston est mort et c’est tant mieux !

Une crise cardiaque, alors qu’il s’acharnait sur elle avec ses mots, avec ses poings. Cette mort brusque avait figé à jamais l’expression de haine sur son visage de méchant vieillard. Lucette n’avait pas pleuré, pas crié, mais simplement appelé la concierge, qui avait appelé les pompiers, qui avaient appelé les croquemorts…
Lucette enfile sa blouse grise et prend la laisse de Cachou. Elle ne sert plus qu’à promener le chien désormais…la laisse, pas Lucette ; parce que Lucette, maintenant, elle sert à autre chose qu’à recevoir les coups de Gaston. Elle sert de cuisinière à Claudia, la dame d’à côté. Et elle adore ça, Lucette. Avant de rentrer chez elle, le soir, il lui arrive même de surfer sur le net avec sa patronne. Elles regardent des recettes, des paysages, des robes et parfois même, des hommes.

Gaston est mort et c’est tant mieux !

Pour Lucette mais pour sa voisine aussi. Bien sûr, Claudia invite toujours ses papillons, « sa bande de pique-assiettes », comme elle dit… mais c’est surtout pour Lucette maintenant. Elle aime tant cuisiner ici, elle a tellement besoin de cette gaîté, de cette légèreté, de cette joyeuse agitation et des compliments qui fusent : « Quel délice votre tarte au citron ! Quelle merveille votre blanquette, Lucette. Elle en a de la chance, Claudia, de goûter chaque jour à vos petits plats ! »
Si elle s’écoutait, Claudia, elle ne verrait plus que Lucette. Ses expressions Saintongeaises, Comment ça va t’y ? Aïlle-donc ! Hé ben mon heu ! Ses poils aux pattes, ses yeux écarquillés devant l’ordinateur, ses fous rires aux cartes, sa douceur avec Cachou, sa gentillesse avec la concierge, les vendeuses dans les magasins et surtout avec elle, Claudia.

Une vraie Lucette et c’est tant mieux !

Lucette se dit qu’elle peut enlever le gris, tout le gris.
Déjà la mer n’est plus jamais de cette couleur, elle est d’argent par mauvais temps et d’azur sous le soleil.
Claudia a emmené Lucette au grand magasin dans sa petite Fiat rouge. Elle a poussé son amie dans la cabine d’essayage avec plein de cintres chargés de jaune, de vert et de rose.
Lucette a laissé glisser à ses pieds sa triste blouse couleur de pluie, comme une vieille peau.
Pendant quelques minutes, elle a osé contempler ses épaules voûtées et son dos malmené. Les zébrures étaient déjà moins visibles depuis six mois sans coups.
Alors, elle a passé la robe verte, la veste jaune et le foulard rose puis elle s’est plantée devant Claudia :
– Ça fait pas trop carnaval ?
– Non, ça fait trop… la nouvelle Lucette!

Par Raminagrobis

Texte de Raminagrobis

Karl et la solitude

Debout au pied de son immeuble, Karl comprit pourquoi il n’avait pas été réveillé par le vrombissement habituel des voitures, les cris des enfants en chemin pour l’école, les intonations stridentes de leurs mères, les coups de klaxon, les coups de freins et le son irritant des deux-roues aux pots d’échappement percés.

L’avenue était vide. Plus désertée encore qu’un dimanche ou un jour férié.

Karl vérifia la date sur son téléphone portable: lundi 10 octobre 2016.Un jour normal. Un jour qui aurait dû être normal…

Il releva la tête. Dans le ciel d’un bleu intense, même les hirondelles avaient disparu. C’était comme si une main géante était venue dans la nuit, raflant tout être vivant sur son passage.

Karl resta quelques instants pétrifié sur le trottoir juste devant le bâtiment en pierre de taille puis décida de rentrer à nouveau dans sa cage d’escalier. Il sonna longuement à la loge de la gardienne; Aucune réponse. Il tambourina sur les portes de chacun de ses voisins : du premier au huitième étage, personne n’ouvrit. Alors Karl redescendit au second pour réfléchir quelques minutes dans l’atmosphère rassurante de son petit appartement.

Assis dans son imposant fauteuil en cuir de célibataire, il commença à taper frénétiquement sur les touches de son téléphone tout en fixant l’énorme aquarium qui délimitait la partie salon du coin nuit de son studio.

C’est alors qu’il réalisa avec effroi que tous ses poissons de collection avaient disparu, des gros Discus bleus aux minuscules Corydoras Panda. Les eaux limpides de l’aquarium ne recouvraient plus que les cailloux multicolores, les rochers artificiels et quelques plantes aquatiques.

Au bout du fil, ni sa mère, ni Gilles, son unique ami, ni même son banquier ne répondaient. Il était déjà onze heures du matin. Karl se leva brusquement et dévala les escaliers, il ressortit sur l’avenue en courant et en hurlant comme un dingue Y a quelqu’un ? Vous êtes où bon Dieu ? Je suis seul dans cette putain de ville ou quoi ? Il avait déjà atteint le château; jamais lors de ses nombreux footings, il n’avait couru aussi vite, et pourtant aujourd’hui il portait des chaussons et n’avait pas sa musique dans les oreilles pour se stimuler.

Karl s’arrêta net face au majestueux monument. C’était bien la première fois qu’il n’y avait pas la moindre queue à la billetterie. Lui qui avait toujours rêvé de visiter ce palais sans la foule des touristes, ce serait une occasion unique de ressentir pleinement l’atmosphère de ce lieu extraordinaire. Il hésita. Mais non, il avait trop soif, la culture attendrait. Il tourna à droite et se retrouva au cœur de la ville. En fin de matinée et par ce temps radieux, les terrasses des cafés auraient dû regorger d’employés, de retraités ou d’étudiants sirotant un petit expresso ou bien se désaltérant d’une bière avant de retourner à leurs occupations. Là… personne. Karl entra au Chat qui prise, passa derrière le comptoir et se servit un double scotch, puis il poursuivit son chemin rue de la paroisse et entra dans cette élégante boutique de chaussures qu’il avait souvent dévorée des yeux sans jamais oser s’y aventurer. Il choisit une paire de rutilants mocassins italiens et balança les charentaises usées par sa course sur le bitume au milieu du magasin. Puis, il se rendit compte qu’il avait faim, se dirigea vers le Bœuf à la mode et s’installa à la meilleure table, celle qui n’est jamais libre, bien au calme près de la fenêtre. Au bout de quelques minutes, il réalisa que personne ne viendrait le servir…tant pis, il irait lui-même à la cave choisir un bon Bordeaux puis, dans les cuisines se faire griller une belle entrecôte. Il mangea en trinquant à sa propre santé et à la disparition de tous les autres qui ne l’emmerderaient jamais plus !

Karl ressortit repus du restaurant, son programme de l’après-midi en tête. Il allait s’offrir le plus beau des costumes, la cravate la plus soyeuse et la plus chère des montres. Avec ça, s’il n’arrivait pas à plaire aux femmes … Mais quelles femmes ? Tout à coup, il prit l’absurdité de la situation en pleine poire. Il n’y avait plus que lui… dans cette ville, dans tout le pays ? Dans le monde entier ?

Karl reprit son pas de course, les talons de ses souliers neufs résonnaient dans le silence. Il fallait qu’il les trouve. Absolument.  Où êtes-vous ? Répondez ? Je vous en supplie! Désespéré, Karl s’écroula le long d’une vitrine. C’était la devanture du magasin de jouets Au lutin joli.

A l’intérieur, des centaines de poupées, marionnettes, robots et soldats de plomb le dévisageaient.

Par Raminagrobis

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