À presque de 30 ans de distance, il m’est arrivé jeudi 5 avril dernier exactement la même chose, et de façon fort troublante. Je vais donc en faire la proposition d’écriture de ce deuxième atelier d’avril. Mais auparavant, je vous raconte : si, si, c’est ma vie passionnante, vous allez voir (mais vous pouvez filer directement en bas de ce long texte :-).

En 1990, je vivais dans le centre médiéval d’une petite ville de Seine-et-Marne (77), Brie-Comte-Robert,  alors fameuse en France à cause d’une émission de Stéphane Collaro, un humoriste TV de l’époque, lourd et un peu graveleux, qui l’avait désignée comme le comble de la ringardise, y situant une parodie d’une série américaine de télévision au succès alors planétaire, Dallas. Le soir les téléspectateurs chantaient en écho au générique de la série originale, « Brie-Comte Robert, ton univers impitoyaaaable », etc. (j’ai bien conscience que ceci ne parle qu’aux plus âgés de l’assistance, ici, je  le crains). Le journal d’annonces gratuites locales s’appelait même JR Annonces avec pour logo un stetson de texan en allusion, toujours à la série Dallas. Ce journal avait même vu son panneau publicitaire géant apparaître à l’entrée de la ville. C’est dire si on savait s’amuser en 1990 à Brie-Comte-Robert.  Lorsque j’avouais, où que je puisse me trouver en France, que je demeurais à Brie-Comte-Robert, les gens éclataient de rire et ne me croyaient pas, pensant qu’une telle ville était fictive. Je devais le prouver en exhibant mes papiers, sinon on me prenait pour un plaisantin au mieux, un mythomane au moins.

Cette année là fut aussi celle du lancement du premier jeux à gratter de la Française des Jeux. M’étant rendu au bureau de tabac de la place de Brie-Comte-Robert, je décidai (ce fut la seule fois de ma vie) d’acheter un ticket à gratter de Cash, dans l’espoir, forcément, de gagner. Bien sûr je grattai et ne gagnai rien. Cela conforta  à l’instant l’image que j’avais alors de moi-même et qui n’était vraiment pas usurpée : à savoir, à l’époque, celle d’un type maladroit et malchanceux à qui il arrivait en permanence de menus vicissitudes, mais nombreuses et constantes ; de celles qui, accumulées et omniprésentes, vous rendent la vie impossible sinon quasiment burlesque (cette période de ma vie a d’ailleurs dû influencer mon écriture car je n’ai écris par la suite que des nouvelles ou des romans de comédie dans lesquels tout  déconne en un engrenage infernal, une sorte de slapstick).

Sortant du bistrot après avoir jeté mon ticket perdant, je traversai la place centrale de Brie-Comte-Robert, les poings enfoncés rageusement dans les poches en me disant, en parfait Caliméro, ce poussin de dessin animé qui trouvait tout trop injuste : « De toute façon, je n’ai jamais de chance ». À cet instant précis, tombant d’un échafaudage, d’une hauteur de quatre ou cinq étages, une vaste vitre s’est écrasée au sol à peine 50 centimètres devant moi. Je n’eus aucune blessure ; à peine quelques éclats dans les jambes heureusement protégées par mes jeans. Ce fut très impressionnant. Personne n’était visible plus haut. J’ignore qui a failli me décapiter.

J’en restai là, et je repris mon chemin sans chercher plus loin, tout de même très troublé. La conjonction de ce que j’étais en train de penser à l’instant, et la seconde où cette vitre avait failli me tuer ou me blesser gravement est toutefois restée gravée à jamais dans ma mémoire.

J’ai souvent raconté cette anecdote pour faire le malin toutes ces années — et puis voilà tout.

Jeudi matin, 5 avril dernier, je n’étais plus à Brie-Comte-Robert, mais dans le passage Pommeraye, haut lieu touristique de Nantes (où ont été tournées des scènes de films de Jacques Demy, mais surtout où se trouve mon opticien mutualiste) venant de me faire délester de plusieurs centaines d’euros pour une paire de lunettes de soleil de vue qui me sont devenues avec l’âge plus que nécessaires. En effet, en novembre dernier, ayant fait refaire mes lunettes ordinaires, je me suis fait confectionner une deuxième paire pour le soleil… Paire que j’ai perdue dans la rue, tombée de ma sacoche, quatre jours après sans l’avoir même chaussée une seule fois (car il pleut tout de même depuis octobre). Ce jeudi donc, avec ma nouvelle, coûteuse et donc deuxième paire de lunettes de soleil, je remâchais la malchance que j’avais eu sur ce coup-là, et qui me coûtait au final bien cher.

Je sortis du passage Pommeraye, et descendis la célèbre rue Crébillon fameuse à Nantes pour ses boutiques, me hâtant d’aller reprendre mon tramway. Je remâchais, remâchais, et remâchais encore ma malchance et le fric perdu (cela fait 5 mois que j’ai perdu la première paire, mais je ne m’en suis pas désénervé)  tout en passant au pied d’un échafaudage. J’étais en train de me dire, je vous le jure, « De toute façon, je n’ai jamais de chance » quand à cet instant précis une tuile en ardoise d’une largeur d’une bonne vingtaine de centimètres de large s’est éclatée devant mes pieds, à quasiment un pas. Un énorme angle pointu d’ardoise aurait pu me tuer net. J’ai levé la tête : personne. Personne comme trente ans auparavant. Deux passants âgés qui s’approchaient en face à une dizaine de mètres, et qui ont vu la scène, m’ont dévisagé avec effroi. Un des deux petits vieux s’est approché et m’a dit, sans rire : « Je crois que je vais passer de l’autre côté ».

Cet incident m’a totalement troublé, non pas à cause de ce à quoi j’avais encore échappé, mais parce que, comme trois décennies auparavant, je me disais la même chose, au même moment — chose qui est venue immédiatement contredire mes pensées.

L’être humain aime bien tirer du sens à ce qui n’en a pas. Les hasards, les coïncidences prennent alors le sens de destinée, de grand-livre-où-c’est-écrit, d’interventions divines, de pensée magique, de symbolique, ou je ne sais quoi… Ce qu’il m’est arrivé, c’est sans nul doute du hasard pur. Mais voilà, on a du mal avec le hasard quand il a un certaine densité. On y voit des signes. Cet incident à travers les décennies me fit songer à d’autres coïncidences, hasards, coups de chance incroyables connus dans l’existence -de ce genre que nous connaissons toutes et tous. Malchances, et aléas, aussi.

Cela me fit songer à un épatant petit livre de Paul Auster (qui a beaucoup écrit sur le hasard) et que je vous recommande si vous pouvez le trouver : « Le Carnet Rouge » qui traite des coïncidences, des liens étonnants entre les faits et les gens qu’il a croisés. Cela me fit songer enfin à la difficulté qu’il y a à rendre compte du hasard en littérature, nouvelle, roman, scénario… car le lecteur qui sait pourtant que de telles choses arrivent, ne parvient qu’avec peine à l’accepter en fiction… sauf si c’est un élément déclencheur, l’occasion d’un choix. Le hasard terminateur, en deus ex machina, résolvant tout ou partie, ou reliant miraculeusement les éléments disparates d’une intrigue, passe très mal, sauf dans la forme du conte, de la légende —du moins à mon avis.

En matière de chance et de malchance, c’est en effet délicat  :  soit la bonne fortune du personnage vient flatter notre mauvais fond revanchard et ricanant , soit on va compatir de sa malchance récurrente et revenue qui le rend nettement moins intéressant. Mais tout de même, on est rassuré si ça se passe mal : en général en terme de dramaturgie le lecteur, ce fourbe, accepte mieux la malchance d’un personnage, qu’une chance insolente et opportune qu’il aurait. On doit aimer s’identifier aux loosers, faut croire. On doit mieux compatir : les gens heureux, riches et en bonne santé sans l’avoir mérité, il faut bien le dire, sont d’un ennuyeux au possible, et ne peuvent pas faire l’objet d’une bonne histoire… Les gens qui ont une belle chance, mais (ouf et heureusement !)… nombre de malheurs derrière font, eux, de bien meilleurs personnages. C’est tout le marché de la presse people, soit dit en passant.

Bref, j’ai changé d’avis : je me dis que ce qui m’était arrivé n’avait pas pu pas être un hasard, ou une coïncidence… Cela devait avoir forcément un sens. Un dieu mauvais et teigneux, planqué quelque part au-dessus de l’échafaudage avait voulu m’envoyer un signe : sans doute celui de faire de la chance et de la malchance, du hasard ou des coïncidences… une proposition d’écriture pour cet atelier. Alors : hasard, coïncidence, chance, malchance, opportunité… ? Qu’en direz-vous ?


Photo des dés : Alex Chambers (Unsplash)