Figurez-vous que mon opticien mutualiste est situé dans le mythique passage Pommeraye à Nantes. Ce vieux passage commercial du 19e siècle, qui a été restauré il y a quelques années, a été rendu fameux par « Lola » un film assommant de l’impayable Jacques Demy (accessoirement ex-époux d’Agnès Varda ; laquelle vient de nous quitter) avec Anouk Aimé qui y subit une coiffure faite de plâtre et filasse (semble-t-il) en tout cas comme moulée ou sculptée par un maître staffeur ornemaniste.

À noter que, si j’en crois les images (*) de la scène célèbre dans le Passage (> ici en intégralité) avant qu’il ne s’y trouve un opticien mutualiste, c’était en 1961 une boutique de caleçons — et c’est donc tant mieux que cela ait changé depuis : je n’y verrais sinon vraiment plus grand chose aujourd’hui. Mais passons… (**)

En sortant du passage voilatypa que je trouve sur le sol une boucle d’oreille. Or il se passe que je collectionne depuis plus de vingt ans ; enfin : les boucles d’oreilles trouvées à terre (j’en ai peu : le sujet, très spécifique n’est pas si courant). Cette boucle d’oreille, la voici :

Sortie du passage Pommeraye, Nantes (44), France. 26 mars 2019, 11h25.

Elle n’est pas jolie, c’est du toc, mais c’est sans importance. Sa valeur inestimable réside dans le fait que :
1- Elle a été trouvée par hasard à terre,
2- Il n’y avait alentour de femme susceptible de l’avoir portée (On ne sait donc pas à qui elle était),
3- On ignore dans quelles circonstances, pourquoi, comment, elle a été perdue,
4- On ne peut savoir quand elle a été perdue (10 secondes ou dix heures ? Pas plus en tout cas…).

En l’occurrence une seule certitude : elle n’était pas portée par Lola/Anouk qui n’en porte pas sous sa moulure de cheveux en plâtre (j’ai bien regardé la scène) et, enfin, depuis 60 ans que le film a été tourné, elle aurait été trouvée plus tôt  par autre que moi.

La place ouverte à l’imaginaire par cette boucle est immense : qui était cette femme ? quelle est sa vie ? que s’est-il passé ? que s’est-il passé lorsqu’elle s’est aperçue qu’elle a perdu sa boucle… Qui lui a offert (ou non) cette boucle ? Qu’est-elle devenue (la femme) ? Où est l’autre boucle ? … Courait-elle ? Et pourquoi ?…
On crée des romans ou des films avec moins que ça.

Voici le reste de ma maigre collection avec les indications de mémoire (je pensais avoir bien plus de boucles, mais comme cela fait de nombreuses années et un déménagement que je n’avais pas rajouté de nouvelle pièce, je pense que j’ai perdu une boîte qui en contenait quatre ou cinq autres supplémentaires — résolues donc à n’être qu’à jamais perdues) :

Deux boucles cassées (?), malgré leur apparence de demi-bagues (l’attache devait se retrouver derrière l’étoile). Trouvées dans une rue (?) de  Paris, 11e arrondissement, année 2008 ou 2009.

Perle noire synthétique dont l’attache a été reperdue depuis par le collectionneur. Trouvée dans une rue de Bergerac (24), France. Années 2000.

Boucle en fourrure synthétique. Retrouvée le 20 juillet 2006 vers 23h, rue cité des 3 bornes 75011 Paris.

Boucle retrouvée sur un quai TER de la Gare de l’Est – année 1998, vers 18h

Boucle retrouvée devant la gare Montparnasse côté rue de l’Arrivée, vers 20h en juillet 2001.
Semble être issue d’un kit de boucles à fabriquer type Rougié & Plé remontée encore en décoration de bracelet ou de porte-clés…

Gare de l’Est, Paris – Année 2001. Vers 18h.

Nantes – Bld de la Prairie au Duc – septembre 2010. En tout cas ça ressemble à une boucle d’oreille. : la boule bleue c’est l’œil turc porte bonheur à mon avis.

Gare Montparnasse, Paris. Année 2004.

Gare de l’Est, Paris. Année 2007.

Métro République, Paris. Année 2009.

Il y a plusieurs années, en tant que type qui vénère les femmes (et encore plus les femmes à boucles et à bracelets en abondance qui tintent), j’avais envisagé d’écrire un recueil de nouvelles (des portraits/histoires de femmes)  inspiré de ces boucles (pourtant pas très jolies !) d’inconnues, mais pour cela j’attendais d’en dénicher d’autres. Toutefois, les années passant, les trouvailles étant rares, et tous mes projets littéraires étant abandonnés par manque de temps, je sais que je n’écrirai jamais ces histoires… En revanche, vous, pouvez le faire ! Il s’agit donc dans les fictions ou portraits de femmes de répondre aux questions précédemment posées (pas forcément toutes, hein) ; du moins pas d’y répondre point par point, mais de faire écho aux questions qui jaillissent au travers de leur existence (On est pour autant pas obligé de bâtir une histoire aussi complexe que celle-ci) :

J. Wermeer

Je vous propose donc de choisir une de ces boucles de cette modeste collection et de vous baser sur elle pour bâtir votre histoire de femme. OU ALORS de choisir une autre boucle d’oreille. Par exemple une boucle qui est orpheline chez vous ; que vous avez trouvée ; que vous voyez sur une photo, dont vous connaissez l’existence… Ou une boucle que vous regrettez, dont vous vous souvenez, grâce à laquelle ou sans laquelle plus rien n’a été ou ne sera jamais pareil… Ou une boucle que vous avez perdue, une boucle que vous avez volée, achetée, donnée (puis qui a été perdue)…

Bref, une boucle… et à vous de m’en faire une nouvelle (si c’est une boucle d’oreille qui n’est pas parmi celles-ci présentées ci-dessus et si vous la possédez, vous nous enverrez la photo?). Bref une histoire qui explique pourquoi la boucle est orpheline/perdue car forcément il s’est passé quelque chose de beau/ ou de grave/ ou de vertigineux/ ou de romanesque/ ou de dramatique / ou de drôle / ou de mémorable / ou de signifiant, etc. lorsque la belle a perdu sa boucle ; boucle que, bien sûr, vous nous décrivez en deux mots (ou plus), en bons archéologues du contemporain que vous voici devenus !


(*) quand on connaît le passage on s’aperçoit qu’il y a un bout de scène filmé en haut de l’escalier, un autre en bas, un autre sur les côtés, etc. et c’est en vrac Il serait très drôle de reconstituer l’itinéraire présumé du personnage dans le passage.
(**) Deux choses : 1- ne pas avoir vu « Lola » (avec l’aire d’un opticien mutualiste ou non) n’est vraiment, mais alors vraiment, pas grave. 2- Critiquer « Lola » devant des Nantais (par exemple dire violemment que ce film comme ceux de Demy est peut-être tout simplement un navet) peut vous mener à être retrouvé après deux mois de dérive garni de bulots flottant dans l’estuaire à l’approche de Saint-Nazaire

Si vous ne voyez pas la vidéo tout en haut, c’est que vous voyez la photographie de Haust – CC – Unsplash
Autre photo (boucle avec plumes) : Anthony Tran – CC-  Unsplash