Non. Non, non, non. Elle veut dormir. Fuir dans le sommeil. Oublier. Elle serre les paupières, elle ne veut pas voir si le jour est levé. Ou pas. Dormir. Peut-être que si elle prenait un livre… Comme ça, soit elle se rendort, soit elle s’enfuit dans les histoires des autres. Tout plutôt que de réfléchir et de prendre la réalité en pleine face… ou au moins de la regarder. De se regarder. En face. Oui, c’est une réaction immature. Oui, elle n’est qu’une gamine. Il lui a bien dit, bien fort, devant tout le monde hier soir. Non, non, ne pas repenser à cette soirée horrible qui lui laisse un goût amer. Ou pas…

Elle hésite. Elle a soif. La bouche pâteuse. Pire qu’une gueule de bois. Et pourtant, ce n’est pas avec ce qu’elle a bu hier soir. Justement. Au contraire. Et même pas de tic-tac à proximité pour chasser cette – supposée ? – mauvaise haleine. Boire un verre d’eau est donc la seule solution. Donc se lever. Ne plus pouvoir se rendormir. Mais bouge-toi. Tu ne vas pas rester la journée sous la couette. Et, encore, heureusement on est dimanche. Pas besoin d’affronter les autres au boulot. Elle gémit… en une seule soirée, elle a réussi à réduire à néant sa (future) vie personnelle et sa vie professionnelle. C’est maintenant qu’elle aurait besoin d’un alcool fort. Quelle imbécile ! Elle parle de qui, là ? D’elle ? De lui ?

Oui, c’est aussi un peu à cause de lui qu’elle en est arrivée là. Pourquoi s’est-il moqué d’elle, devant les autres ? Il n’a pas compris qu’elle signait ainsi ses adieux à l’enfance et son passage à l’âge adulte. Et même. On ne se moque pas de sa future épouse comme ça. Et cette petite voix que ne cessait de lui répéter : il ne te connaît pas, il ne te comprend pas…

Elle ne s’est pas reconnue. Les autres non plus d’ailleurs. Elle, Aliénor, la petite fille sage, bien élevée, qui reste toujours dans le droit chemin : bonne élève, à peine une petite crise d’adolescence, des études sérieuses qui la rassurent, elle, et surtout ses parents, une embauche assez rapide dans une entreprise familiale. Un bon poste, un salaire correct. Des amis de jeunesse toujours présents. Des loisirs classiques : lire, nager, aller au cinéma. Une vie tranquille. Trop ? dirait Anthéa sa meilleure amie, qui se pique de mieux la connaître qu’elle-même. Qui lui martèle que cela ne ressemble pas à ce qu’elle est vraiment. Tout au fond, là. Elle qui n’a pas voulu voir ses talents de peintre, qui a étouffé ses rêves artistiques. Car la liste de la petite vie où tout est bien rangé dans des cases continue : la rencontre avec le fils du patron. Jean-François. Bien sous tous rapports. Sérieux. Un bon parti comme dirait ma grand-mère. Deux ans pour apprendre à se connaître, à sortir ensemble… jusqu’à la soirée d’hier, prévue pour annoncer à leurs parents et amis leurs fiançailles. Sous le regard rassuré des uns et narquois des autres.

Ok, elle se sentait un peu en retrait. Jean-François parlait beaucoup, décrivait leur future vie, les enfants, etc… elle se sentait un peu enfermée déjà. Comme si, une fois de plus, on choisissait pour elle. D’où peut-être sa demande enfantine et transgressive quand le serveur était venu prendre sa commande. Cela avait fait sourire ceux qui la connaissaient depuis longtemps et savait que c’était sa boisson fétiche il y a quelques années. Bizarre pour fêter ses « premiers » pas en couple… mais, pour une fois, elle avait suivi son envie. Et il n’avait pas compris. S’était moqué d’elle. Prenant les autres à témoins du fait qu’elle ne grandissait pas et qu’heureusement, il était là.

Alors, elle avait vu rouge. Et lui, rose. Un geste insensé. Instinctif. Irréfléchi. Tout son contraire. Quoique… Elle lui avait jeté son verre de lait-fraise à la tête et était partie en courant. Le pire ? En se sentant plus libre que coupable… Ok, le réveil était difficile ce matin. Mais cela aurait été pire si cela avait été un réveil à côté d’un homme qui ne la comprend pas, qui la prend de haut… et pour le restant de ses jours.

Oui, je vais me bouger. Suivre mes envies. Changer de vie – bien obligée ! Elle entend d’ici ces parents « tu l’as bien cherché, il ne voudra pas te revoir »…oui, certainement, c’est ce je cherchais… sans même en être consciente.

Par Ademar Creach