Il posa calmement son sac en cuir dans l’entrée, sur le banc, suspendit son imperméable noir sur le crochet. Il s’assit pour enlever ses chaussures, se fit la réflexion qu’elles étaient vraiment très pointues. Peu importe, faites sur mesure, elles étaient parfaitement confortables. Et puis ça l’amusait. Il enfila des chaussons trouvés dans le placard, jeta un œil à ses cheveux dans le grand miroir au dessus de la commode, sourit, un peu désabusé.

Il rejoignit le salon et se servit une absinthe dans un verre en cristal. Il fit tourner l’alcool dans le verre quelques secondes, admirant la belle couleur verte, avant de sacrifier au rituel. Etrange odeur de plantes, presque de médicament. Il posa le sucre sur la cuillère, elle-même sur le verre puis versa l’eau fraîche au goutte à goutte, regardant le sucre fondre lentement. La sulfureuse fée verte, disait son grand-père. L’eau vint troubler le liquide et libérer tous les arômes. Il donna quelques coups de manivelle au gramophone, les premières notes de musique s’élevèrent dans la pièce. Le soixante dix huit tours entonna Carmen de Bizet. Il avança l’aiguille jusqu’à trouver l’Habanera:

« L’amour est un oiseau rebelle

que nul ne peut apprivoiser

et c’est bien en vain qu’on l’appelle

s’il lui convient de refuser […]

L’amour est enfant de bohème
Il n’a jamais jamais connu de loi
Si tu ne m’aimes pas je t’aime
si je t’aime prends garde à toi… »

La musique résonnait dans l’immense salon du manoir. Il se dirigea vers la cuisine, le piano de cuisson rutilait. On avait disposé un panier de fruits sur le bar. La clé de la cave à vin, munie de son étiquette, était posée en évidence, juste à côté. La vieille table de chêne sentait fort la cire d’abeille. Le réfrigérateur américain regorgeait de nourriture. Il inspecta les meubles, les tapis, le sol dans les différentes pièces. Pas un brin de poussière. Parfait. Il fit un tour rapide des chambres, vérifia la propreté des sanitaires, si le linge de lit avait été mis à disposition correctement…

Rasséréné, il retourna à la cuisine. Il trempa ses lèvres dans l’alcool. Un goût puissant et amer le fit grimacer. Il éclata de rire. Il n’aimait toujours pas ça. Cette sorcière aux yeux verts lui avait fait tourner la tête, tout-à-l’heure. Quel regard étrange, exactement de la même couleur. Il aurait bien volontiers entamé la conversation, mais elle parlait déjà à quelqu’un, au téléphone, expliquant je ne sais quoi sur un long trajet en voiture à faire le soir-même. Il n’avait pas osé. Il but une dernière gorgée à sa santé, jeta le reste dans l’évier, lava rapidement le verre, la cuillère à absinthe, les essuya et retourna les ranger dans le vaisselier de la salle à manger. Son portable émit un bip. Message de son ex-femme disant que le chauffeur déposerait Charly à 21h devant la porte de son immeuble pour le week-end et demandant la confirmation qu’il serait rentré pour accueillir leur fils. Il répondit, remit le téléphone dans sa poche, soupira d’aise. Il passa au salon arrêter le gramophone. Son regard s’égara sur la roseraie.

Une berline se gara dans la cour, des portières claquèrent. Il fila dans le vestibule, remit rapidement chaussures et imperméable noir. Il descendit accueillir les visiteurs, leur donna les clefs, leur souhaita un bon week-end et s’en alla nonchalamment par l’allée. Puis il bifurqua sur un petit chemin dallé qui traversait le parc jusqu’à une porte dérobée. Il sortit une grosse clef brune de sa poche, la glissa dans la serrure, se retrouva sur la rue, referma puis se dirigea vers l’arrêt du bus à quelques pas de là. Pratique cette nouvelle façon de louer le manoir ! Et puis son grand-père avait toujours eu un sens de l’humour prononcé. Des touristes dans la demeure familiale, qui passeraient devant les armoiries et les tableaux des ancêtres sans y prêter la moindre attention. Une bouffée de joie l’envahit. Il aimait son petit appartement en ville, n’en déplaise à son ex-femme ! Plus de personnel, les transports en commun, son cabinet, ses patients, une vie simple, les moments complices avec son fils. Le bonheur ! Comme le verre de lait fraise qu’il préparerait à Charly tout-à-l’heure et soit-dit en passant, c’était tout de même meilleur que l’absinthe. Il en riait encore en mettant le casque sur ses oreilles :

« …Let’s raise a glass or two,

To all the things I’ve lost on you
Oh-oh Tell me are they lost on you?

Oh-oh Just that you could cut me loose

Oh-oh After everything I’ve lost on you

Is that lost on you? … »

Par Ann