18 Septembre

Il me le paiera. Je ne sais pas quand, ni comment, mais il me le paiera.
Me retrouver là, de bon matin, au tribunal, appelée à comparaître pour, comment ils disent déjà ? Un délit conjugal d’après ma convocation. Comment cela est-il possible ? Et l’autre – oui, mon mari, là, maintenant, ce n’est plus que l’autre dans mon esprit, et sans majuscule, hein ! – qui ne trouvait pas mieux que de me balancer avant d’entrer dans la grande salle : « Et tu pourrais t’estimer heureuse, tu comparais libre ! ».
Incroyable. Me voilà dans cette petite salle d’audience du palais de justice avec d’autres prévenus. Obligée d’écouter des histoires les plus invraisemblables les unes que les autres. Je savais que désormais on pouvait saisir la justice pour tout et n’importe quoi, mais à ce point-là ! Je vais essayer de suivre les différents cas. Cela m’évitera de croiser le regard goguenard de l’autre, là-bas, du côté de la salle où sont réunis les plaignants. Lui, se plaindre, non mais, on rêve !

Bon, en attendant que cela soit notre tour (c’est bien tout ce qu’il nous reste en commun, non ? De passer ensemble devant un juge, et ce n’est même pas pour un divorce… si j’avais su !), voyons quels sont les autres cas… cela me donnera peut-être des idées pour ma défense !

On aura tout entendu, ce matin : une jeune femme ayant contracté une grippe attaque les prévisionnistes de Météo France pour être sortie peu vêtue et avoir dû affronter une pluie battante, non annoncée. Une société de bus attaque des employées qui travaillent dans une même société pour concurrence déloyale car elles ont décidé maintenant de s’organiser pour faire du covoiturage. Un gagnant attaque la Française des Jeux pour ne pas l’avoir prévenu qu’il ne pouvait pas acheter des armes et s’en servir pour se protéger maintenant qu’il était riche. Un mineur attaque sa mère en justice pour lui avoir interdit de jouer à la PlayStation qu’elle lui avait elle-même offert pour son anniversaire. Ah, le suivant devrait m’intéresser, il s’agit du même délit que moi : délit conjugal. Une femme attaque son mari car il n’est pas capable de réparer son aspirateur ! Mais dans quel monde vit-on ? Je pensais que l’on avait progressé depuis le Moyen-Âge ! Apparemment non. Ce qui m’inquiète le plus ? Tous les plaignants ont pour l’instant gagné. Tous les prévenus ont été condamnés. Et c’est mon tour…

« Bonjour Madame. Merci de décliner votre identité, âge, statut.
— Bonjour. Je suis Martine Bonnet, née Constantin. J’ai 44 ans, je suis malheureusement mariée, et je ne comprends pas ce que je fais ici.
— Nous allons y venir, Madame. Je vous ne demanderai de ne répondre qu’aux questions que je vous pose.
— …
— Vous êtes donc convoquée ce jour devant notre Tribunal suite à la plainte de votre mari, Gérard Bonnet, ici présent. Monsieur Bonnet considère que vous manquez à votre devoir conjugal en n’étant pas capable de lui faire préparer correctement ses repas. Vous connaissez les textes ? Bien. Monsieur Bonnet, voulez-vous compléter votre demande ?
— La femme a depuis toujours le rôle de la mère nourricière. Même si nous n’avons pas d’enfant, j’estime normal que ma femme, pour être une bonne épouse, doit être capable de préparer les dîners et qu’ils soient bons. Ce n’est pas à moi de faire la cuisine puisque, déjà, je m’occupe de l’entretien de la voiture et je descends les poubelles. Les tâches doivent être également réparties et je ne veux plus qu’elle fasse réchauffer des plats surgelés. Je sais qu’elle n’aime pas cuisiner mais ce n’est pas mon problème. Elle doit s’y mettre.
— Merci Monsieur. On a bien compris votre légitime ressentiment. Madame, que veut dire votre mari : vous n’aimez pas cuisiner ?
— Non. Il faut bien manger mais je n’ai ni le temps, ni l’envie de passer des heures aux fourneaux pour qu’il s’empiffre en quelques minutes devant le journal télévisé. C’est fastidieux, je n’aime pas toucher les aliments… et je ne vois pas pourquoi les femmes seraient obligées de faire la cuisine et pas les hommes.
— Ce n’est pas le propos, Madame. La loi s’applique. Vous êtes donc condamnée, dès la semaine prochaine, à suivre des cours de cuisine que vous financerez vous-même, ainsi qu’à cuisiner pour votre mari tous les jours. Un contrôle sera fait régulièrement par les services compétents afin de veiller à la bonne exécution de la peine. Bien sûr, aucune demande de divorce ne sera jugée recevable de votre part. Vous pouvez disposer. »

Je n’y crois pas. L’autre a gagné. Et je vais devoir continuer à cohabiter avec lui.

Je ne sais pas ce qui sera le plus difficile. Les cours de cuisine, la préparation des repas ou de continuer à voir sa tête tous les jours.

25 Décembre

L’autre est repu. Et fier de lui. Il me ressort pour la énième fois son petit couplet. Comme quoi il a eu raison de faire appel à la justice. Que les cours de cuisine ont été utiles. Que je me suis vraiment améliorée ces derniers mois, et que cela doit aussi m’avoir fait du bien puisque je suis vraiment plus aimable depuis quelques semaines.

Il est ravi de son repas de Noël, on ne peut plus classique mais copieux. Foie gras et saumon fumé en entrée, la dinde aux marrons et sa mousseline de pommes de terre truffée, fromage, et bien sûr la bûche. Faite maison. Si, si. Comme la farce de la dinde d’ailleurs.

Que demander de plus ? Bien sûr que je fasse la vaisselle. Cela va de pair. Madame doit faire la cuisine ET la vaisselle. Tandis que Monsieur déguste son café et décide d’aller promener le chien pour digérer. C’est comme ça, pas d’enfants, mais un chien. Sa mère le lui avait offert « pour compenser », comme elle l’avait gentiment précisé devant moi.

Je suis cantonnée dans mon nouveau domaine, la cuisine, quand je l’entends déjà revenir.
« T’as pas vu Youki ? Il est pas dans le garage. Ni dans le jardin.
— …

— Mais où il est passé ? Évidemment, tu ne sais pas, toi, tu ne t’en occupes jamais. Tu ne sais pas, hein ? En plus, cela fait plusieurs jours qu’il n’est pas revenu. Mais tu t’en fous, toi. Il est encore en train de courir après une chienne, j’suis sûr. Youki ? Youki ? oh le chien, tu viens ! C’est pas vrai. Mais aide-moi, toi, il faut bien qu’on le trouve.
— Tu ne le trouveras pas.

— Comment ça ? Parce que tu sais où il est passé, toi ? Allez, dis-le. Tu l’as vendu ou quoi ? Le jour de Noël, juste pour m’emm…
— Non, je ne l’ai pas vendu. »

Je baisse les yeux sur l’assiette que je suis en train de nettoyer. Il ne reste presque plus rien du plat principal. Pourtant j’y ai à peine touché. Mais, lui, l’autre, il l’a beaucoup appréciée, la dinde. Farcie.


Photo : cc- Pixabay