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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte d’Ademar Creach – « Le dindon de la farce… ou l’inverse »

18 Septembre

Il me le paiera. Je ne sais pas quand, ni comment, mais il me le paiera.
Me retrouver là, de bon matin, au tribunal, appelée à comparaître pour, comment ils disent déjà ? Un délit conjugal d’après ma convocation. Comment cela est-il possible ? Et l’autre – oui, mon mari, là, maintenant, ce n’est plus que l’autre dans mon esprit, et sans majuscule, hein ! – qui ne trouvait pas mieux que de me balancer avant d’entrer dans la grande salle : « Et tu pourrais t’estimer heureuse, tu comparais libre ! ».
Incroyable. Me voilà dans cette petite salle d’audience du palais de justice avec d’autres prévenus. Obligée d’écouter des histoires les plus invraisemblables les unes que les autres. Je savais que désormais on pouvait saisir la justice pour tout et n’importe quoi, mais à ce point-là ! Je vais essayer de suivre les différents cas. Cela m’évitera de croiser le regard goguenard de l’autre, là-bas, du côté de la salle où sont réunis les plaignants. Lui, se plaindre, non mais, on rêve !

Bon, en attendant que cela soit notre tour (c’est bien tout ce qu’il nous reste en commun, non ? De passer ensemble devant un juge, et ce n’est même pas pour un divorce… si j’avais su !), voyons quels sont les autres cas… cela me donnera peut-être des idées pour ma défense !

On aura tout entendu, ce matin : une jeune femme ayant contracté une grippe attaque les prévisionnistes de Météo France pour être sortie peu vêtue et avoir dû affronter une pluie battante, non annoncée. Une société de bus attaque des employées qui travaillent dans une même société pour concurrence déloyale car elles ont décidé maintenant de s’organiser pour faire du covoiturage. Un gagnant attaque la Française des Jeux pour ne pas l’avoir prévenu qu’il ne pouvait pas acheter des armes et s’en servir pour se protéger maintenant qu’il était riche. Un mineur attaque sa mère en justice pour lui avoir interdit de jouer à la PlayStation qu’elle lui avait elle-même offert pour son anniversaire. Ah, le suivant devrait m’intéresser, il s’agit du même délit que moi : délit conjugal. Une femme attaque son mari car il n’est pas capable de réparer son aspirateur ! Mais dans quel monde vit-on ? Je pensais que l’on avait progressé depuis le Moyen-Âge ! Apparemment non. Ce qui m’inquiète le plus ? Tous les plaignants ont pour l’instant gagné. Tous les prévenus ont été condamnés. Et c’est mon tour…

« Bonjour Madame. Merci de décliner votre identité, âge, statut.
— Bonjour. Je suis Martine Bonnet, née Constantin. J’ai 44 ans, je suis malheureusement mariée, et je ne comprends pas ce que je fais ici.
— Nous allons y venir, Madame. Je vous ne demanderai de ne répondre qu’aux questions que je vous pose.
— …
— Vous êtes donc convoquée ce jour devant notre Tribunal suite à la plainte de votre mari, Gérard Bonnet, ici présent. Monsieur Bonnet considère que vous manquez à votre devoir conjugal en n’étant pas capable de lui faire préparer correctement ses repas. Vous connaissez les textes ? Bien. Monsieur Bonnet, voulez-vous compléter votre demande ?
— La femme a depuis toujours le rôle de la mère nourricière. Même si nous n’avons pas d’enfant, j’estime normal que ma femme, pour être une bonne épouse, doit être capable de préparer les dîners et qu’ils soient bons. Ce n’est pas à moi de faire la cuisine puisque, déjà, je m’occupe de l’entretien de la voiture et je descends les poubelles. Les tâches doivent être également réparties et je ne veux plus qu’elle fasse réchauffer des plats surgelés. Je sais qu’elle n’aime pas cuisiner mais ce n’est pas mon problème. Elle doit s’y mettre.
— Merci Monsieur. On a bien compris votre légitime ressentiment. Madame, que veut dire votre mari : vous n’aimez pas cuisiner ?
— Non. Il faut bien manger mais je n’ai ni le temps, ni l’envie de passer des heures aux fourneaux pour qu’il s’empiffre en quelques minutes devant le journal télévisé. C’est fastidieux, je n’aime pas toucher les aliments… et je ne vois pas pourquoi les femmes seraient obligées de faire la cuisine et pas les hommes.
— Ce n’est pas le propos, Madame. La loi s’applique. Vous êtes donc condamnée, dès la semaine prochaine, à suivre des cours de cuisine que vous financerez vous-même, ainsi qu’à cuisiner pour votre mari tous les jours. Un contrôle sera fait régulièrement par les services compétents afin de veiller à la bonne exécution de la peine. Bien sûr, aucune demande de divorce ne sera jugée recevable de votre part. Vous pouvez disposer. »

Je n’y crois pas. L’autre a gagné. Et je vais devoir continuer à cohabiter avec lui.

Je ne sais pas ce qui sera le plus difficile. Les cours de cuisine, la préparation des repas ou de continuer à voir sa tête tous les jours.

25 Décembre

L’autre est repu. Et fier de lui. Il me ressort pour la énième fois son petit couplet. Comme quoi il a eu raison de faire appel à la justice. Que les cours de cuisine ont été utiles. Que je me suis vraiment améliorée ces derniers mois, et que cela doit aussi m’avoir fait du bien puisque je suis vraiment plus aimable depuis quelques semaines.

Il est ravi de son repas de Noël, on ne peut plus classique mais copieux. Foie gras et saumon fumé en entrée, la dinde aux marrons et sa mousseline de pommes de terre truffée, fromage, et bien sûr la bûche. Faite maison. Si, si. Comme la farce de la dinde d’ailleurs.

Que demander de plus ? Bien sûr que je fasse la vaisselle. Cela va de pair. Madame doit faire la cuisine ET la vaisselle. Tandis que Monsieur déguste son café et décide d’aller promener le chien pour digérer. C’est comme ça, pas d’enfants, mais un chien. Sa mère le lui avait offert « pour compenser », comme elle l’avait gentiment précisé devant moi.

Je suis cantonnée dans mon nouveau domaine, la cuisine, quand je l’entends déjà revenir.
« T’as pas vu Youki ? Il est pas dans le garage. Ni dans le jardin.
— …

— Mais où il est passé ? Évidemment, tu ne sais pas, toi, tu ne t’en occupes jamais. Tu ne sais pas, hein ? En plus, cela fait plusieurs jours qu’il n’est pas revenu. Mais tu t’en fous, toi. Il est encore en train de courir après une chienne, j’suis sûr. Youki ? Youki ? oh le chien, tu viens ! C’est pas vrai. Mais aide-moi, toi, il faut bien qu’on le trouve.
— Tu ne le trouveras pas.

— Comment ça ? Parce que tu sais où il est passé, toi ? Allez, dis-le. Tu l’as vendu ou quoi ? Le jour de Noël, juste pour m’emm…
— Non, je ne l’ai pas vendu. »

Je baisse les yeux sur l’assiette que je suis en train de nettoyer. Il ne reste presque plus rien du plat principal. Pourtant j’y ai à peine touché. Mais, lui, l’autre, il l’a beaucoup appréciée, la dinde. Farcie.


Photo : cc- Pixabay

4 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    18 novembre 2018 at 10 h 31 min

    Le texte d’Ademar Creach m’a rappelé un dessin de presse vu jadis : un homme dit à sa femme : « J’aimerais bien aller cette année en vacances dans un endroit où je ne suis jamais allé ». Sa femme répond « Dans la cuisine, peut-être ? ». Si par chez nous le délit pour faute, et encore moins ce délit-là, n’est plus je crois du tout recevable pour divorce, il l’est peut-être dans des pays hyper-judiciarisés comme les Etat-Unis (où les avocats par exemple passent distribuer dans les chambres d’hôpitaux, partout pour inciter les gens à lancer des procédures sur tout et n’importe quoi -voir l’excellente série sur Netflix « Better call Saul »). Quoi qu’il en soit la liste de procédures absurdes (réelles ou imaginaires, de nos jours dans ce monde de fou on ne sait plus trop distinguer) donnée dans le texte est bien drôle. Le ton est donné : on est dans le burlesque. Il faut donc toutefois avaler le gros postulat qu’un homme ici puisse faire un procès à sa femme, qu’on lui impose une telle peine sous menace de contrôle, et que celle-ci s’y soumette. Admettons pour la jubilation de la fiction et pour la chute en éclat de rire vengeur. Ce qui me gêne un peu finalement dans ce texte c’est autre chose, et c’est ce autre chose qui m’empêche sans doute d’avaler complètement le postulat loufoque de la procédure judiciaire et la plausibilité fictive du texte (le fameux truc de la suspension consentie de l’incrédulité qu’on doit obtenir chez le lecteur) : c’est le rendu du jugement. Les dialogues créent une rupture dans la fluidité du texte. Ils m’apparaissent un peu hors sol comme on dit (d’autant que le contexte n’est pas décrit), ils cassent le rythme jubilatoire (qui est donné et très bien dans la liste des procédures absurdes). Je pense que pour que la pilule passe (et elle peut passer sans problème, si on croit en Superman ou aux zombies, on peut accepter un procès pour refus de cuisiner) il faudrait revoir ce passage, en trichant : soit le rapporter de façon indirecte et endiablée, en outrant les choses, le ton de la narration, l’hystérie sous-jacente de la situation, de façon à ne pas laisser respirer le lecteur, l’emporter dans sa farandole grinçante et ne pas lui laisser le temps de mobiliser la moindre once de scepticisme. Qu’en pensez-vous ? Est-ce le même ressenti, ou c’est juste moi ? Je pense que c’est le seul problème de ce texte caustique et malin.

  2. Je me suis sentie très intriguée par ce texte. J’ai adoré cette idée d’un procès absurde et d’une certaine manière, je m’attendais à ce qu’on apprenne qu’on avait affaire à une dystopie, bref qu’on était passé dans une nouvelle société, un peu à la manière de Margaret Atwood and « the handmaid’s tale », une époque où tout le monde pouvait se lancer dans des procédures sans fin, un peu comme aux Etats-Unis, comme le mentionne Francis. Mais la précision et l’information ne vient pas et la deuxième partie, « la vengeance » ne m’a pas convaincue, peut-être parce qu’elle a suivi malencontreusement la lecture de la nouvelle avec le chat/lapin et que je ne suis dit que décidément il était beaucoup question d’animaux domestiques qu’on cuisinait ou pas. A l’instar de Francis, je pense que l’idée du procès pour refus de cuisiner était excellente et qu’il aurait été très interessant de la développer au maximum.

  3. Merci pour vos retours. Quelques éléments de réponse :
    Sur le dialogue. En fait, dans mes précédents textes, je trouvais que j’étais trop dans l’histoire : je racontais plus que je vivais. Alors, pour essayer d’éviter de trop « raconter », j’ai inséré un bout de dialogue…Mais il faut donc que j’y re-réfléchisse!
    Effectivement, j’ai voulu pousser certains aspects de notre société dans l’absurde… Je comprends donc qu’il faudrait que j’essaie d’aller plus loin. Et, pour la petite histoire, dans la liste des procédures, certaines sont inspirées de procès ou de faits réels…

  4. Ma première réflexion à la lecture a été… « c’est tellement plausible puisqu’on en vient à se faire des procès pour tout »… cela m’a fait sourire intérieurement car à l’inverse du personnage de ton histoire il m’a été reproché de faire à manger « maison »… comme quoi il y a toujours des insatisfaits! Je n’ai eu fort heureusement pas de suites judiciaires…. pour cette raison! L’idée de vengeance m’a plu… de là à faire du ragoût de chien… beurk.

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