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Texte de Groux

Sophie venait de flasher sur ce sac dans la vitrine. Un joli sac de toile, coloré, parfait pour l’été.

Un peu de légèreté parmi ses soucis. Elle se croirait un peu en vacances en le portant. Avec des lunettes de soleil et attablée au soleil, à la terrasse d’un café, l’illusion serait parfaite.

Après avoir fait son achat, elle décida de mettre à exécution son illusion de vacances. Elle trouva un petit café sur la place. S’y attabla et enfila ses lunettes de soleil.

Elle put enfin calmer son esprit en ébullition depuis que Thomas avait appelé.

Thomas, l’amour de son adolescence, 20 ans qu’ils étaient ensemble. Oh, elle sentait bien que la passion n’était plus vraiment là, que de nombreuses habitudes avaient pris place dans leur quotidien.

Pas encore d’enfants, Thomas ne se sentait pas prêt. Elle, elle commençait à se sentir vieille. Sujet tabou, sujet de discorde.

Il rentrait de plus en plus tard le soir, passait moins de temps avec elle. Puis s’était mis à la couvrir de cadeaux. Elle n’arrivait plus à le suivre, était fatiguée de ses changements d’humeur.

Et là, cet appel. Une voix surexcitée. Elle savait déjà ce qu’il allait dire, en était lassée d’avance.

Elle but son café, il était froid. Les vacances avaient décidemment un goût amer.

Il parlait tellement vite qu’elle ne comprenait pas. Il avait enfin trouvé sa voie, allait tout plaquer voulait ouvrir un gite à l’étranger en proposant de la nourriture française. Et pour cela, il leur fallait faire un gros crédit, racheter une vieille maison à retaper. C’était formidable, elle cuisinerait, il ferait le jardin. Retour aux sources et exotisme.

Elle secoua la tête. Encore un nouveau projet, une nouvelle lubie.

Elle ne les comptait plus à présent. Chaque année, Thomas voulait se lancer dans quelque chose de nouveau, lui certifiait que cette fois ci serait la bonne. Ils déménageaient, il se lançait à corps perdu, elle le suivait au début puis rapidement s’ennuyait dans ces nouvelles villes où elle ne connaissait personne. Puis Thomas devenait distant, renfermé, s’apercevant que ce projet n’était pas forcément une si bonne idée. Puis une nouvelle idée lui venait et il redevenait amoureux comme au premier jour. Et cela recommençait.

Elle voulut payer sa consommation. Se dit qu’il faudrait qu’elle transvase l’ancien sac dans le nouveau. Ouvrit l’ancien et soupira en voyant la tâche qui l’attendait.

Elle sortit déjà son portefeuille. Il débordait de cartes, de tickets, de post-it lui rappelant les restaurants qu’elle voulait tester. Mais ils n’avaient jamais le temps de tous les faire. Poubelle.

Des vieux crayons de maquillage, un rouge à lèvre, un peigne aux dents cassées. Poubelle. Un paquet de mouchoirs. Nouveau sac. Des mouchoirs usagés à force de pleurer à cause de Thomas. Poubelle. Un joli miroir à fleurs. Nouveau sac. Une paire de collants filés. Poubelle. Son téléphone. Nouveau sac. Une photo de Thomas et elle à leurs débuts.

Depuis combien de temps n’avaient-ils pas fait de photos ? N’avait-elle pas rit aux éclats comme sur cette photo ? Elle se regarda dans son miroir, se compara. Des rides soucieuses lui étaient apparues. Ses yeux ne brillaient plus. Poubelle, cette photo était un mensonge.

Un vaporisateur de parfum. Nouveau sac. Une crème pour les mains. Nouveau sac. Senteur abricot ? Finalement poubelle. Thomas adorait, elle détestait.

Un carnet. A l’intérieur des dessins griffonnés, les courses à faire, une liste de tout ce qu’elle voulait faire, ainsi qu’une liste de ce qu’elle rêvait. Puis des esquisses de lettres. Tout ce qu’elle voulait dire à Thomas mais qui n’arrivait pas à sortir. Poubelle, elle ne lui enverrait jamais.

Enfin, au fond de son sac, une marguerite séchée. Celle qu’il tenait dans ses mains la première fois qu’il lui avait dit je t’aime. Poubelle. Elle aimait bien les marguerites.

Elle se leva, abandonna son vieux sac et son contenu dans une poubelle. Le nouveau était bien trop gros pour ce qu’elle y avait mis. Elle sourit, elle aurait bien le temps de le remplir.

Elle passa devant une fleuriste. De magnifiques bouquets de marguerite étaient présentés. Elle entra.

Elle sortit, un bouquet de tulipes à la main.

Son téléphone sonna, Thomas… Elle raccrocha le sourire aux lèvres.

Par Groux

7 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    15 mars 2015 at 16 h 25 min

    Le texte de Groux nous emmène sur le terrain du changement de vie. Le sac est le prétexte, le déclencheur, le symbole de l’instant où l’on bascule, où l’on prend la décision. J’aime beaucoup la façon dont le tri est mis en scène. C’est une façon détournée de nous conter l’histoire de ce couple qui prend l’eau, et de camper cette femme, ses sentiments, ses envies. Il permet plein de petits détours, des appartés avec le lecteur, puis le choix poubelle/nouveau sac, qui oriente petit à petit la vie de Sophie. Le commentaire final, sur la grandeur du sac, sur le fait qu’elle le remplira à son rythme, et le choix du bouquet de tulipes en opposition aux marguerites, complètent et bouclent très bien la scène. Le choix de cette femme est fait.

    Il me semblerait très intéressant, sur ce texte, de tenter une narration au présent de la scène principale. Bien évidemment, certains renvois à des souvenirs resteront au passé, mais ce texte est vivant, immédiat, et je pense que le présent renforcerait ce sentiment. On « vivrait » avec Sophie ce basculement de vie. Je pense que ça se marierait vraiment très bien avec les phrases courtes entrecoupées de « nouveau sac » ou « poubelle ». ça rendrait la narration plus resserée, plus « nerveuse » que le passé simple et l’imparfait, un peu plus « lyriques ». Et donc cela renforcerait le propos.

  2. oldTimerSolognot

    16 mars 2015 at 11 h 36 min

    Beaucoup d’humour et de clarté dans ce cheminement. Le sac à main devient l’entretien préalable… on a envie d’accompagner Sophie, de savoir la suite!

  3. Une réponse un peu tard pour cause de formation et de non accès à mon pc 🙂

    J’ai essayé de le retravailler au présent, j’en mets une copie.
    C’est vrai que j’ai souvent tendance à écrire au passé, je ne sais pas pourquoi et je suis moins à l’aise au présent. Mais après relecture, effectivement, je pense que c’est mieux !
    Merci de ce commentaire !

    Sophie venait de flasher sur ce sac dans la vitrine. Un joli sac de toile, coloré, parfait pour l’été.
    Un peu de légèreté parmi ses soucis. Elle se croirait un peu en vacances en le portant. Avec des lunettes de soleil et attablée au soleil, à la terrasse d’un café, l’illusion serait parfaite.

    Après avoir fait son achat, elle décida de mettre à exécution son illusion de vacances. Elle trouva un petit café sur la place. S’y attabla et enfila ses lunettes de soleil.
    Elle put enfin calmer son esprit en ébullition depuis que Thomas avait appelé.
    Thomas, l’amour de son adolescence, 20 ans qu’ils étaient ensemble. Oh, elle sent bien que la passion n’est plus vraiment là, que de nombreuses habitudes ont pris place dans leur quotidien.
    Pas encore d’enfants, Thomas ne se sent pas prêt. Elle, elle commence à se sentir vieille. Sujet tabou, sujet de discorde.
    Il rentre de plus en plus tard le soir, passe moins de temps avec elle. Puis s’est mis à la couvrir de cadeaux. Elle n’arrive plus à le suivre, est fatiguée de ses changements d’humeur.
    Et là, cet appel. Une voix surexcitée. Elle sait déjà ce qu’il va dire, en est lassée d’avance.

    Elle boit son café, il est froid. Les vacances ont décidemment un goût amer.
    Il parle tellement vite qu’elle ne comprend pas. Il a enfin trouvé sa voie, va tout plaquer, veut ouvrir un gite à l’étranger en proposant de la nourriture française. Et pour cela, il leur faut faire un gros crédit, racheter une vieille maison à retaper. C’est formidable, elle cuisinerait, il ferait le jardin. Retour aux sources et exotisme.
    Elle secoua la tête. Encore un nouveau projet, une nouvelle lubie.
    Elle ne les compte plus à présent. Chaque année, Thomas voulait se lancer dans quelque chose de nouveau, lui certifiait que cette fois ci serait la bonne. Ils déménageaient, il se lançait à corps perdu, elle le suivait au début puis rapidement s’ennuyait dans ces nouvelles villes où elle ne connaissait personne. Puis Thomas devenait distant, renfermé, s’apercevant que ce projet n’était pas forcément une si bonne idée. Puis une nouvelle idée lui venait et il redevenait amoureux comme au premier jour. Et cela recommençait.

    Elle voulut payer sa consommation. Se dit qu’il faudrait qu’elle transvase l’ancien sac dans le nouveau. Ouvrit l’ancien et soupira en voyant la tâche qui l’attendait.
    Elle sortit déjà son portefeuille. Il débordait de cartes, de tickets, de post-it lui rappelant les restaurants qu’elle voulait tester. Mais ils n’avaient jamais le temps de tous les faire. Poubelle.
    Des vieux crayons de maquillage, un rouge à lèvre, un peigne aux dents cassées. Poubelle. Un paquet de mouchoirs. Nouveau sac. Des mouchoirs usagés à force de pleurer à cause de Thomas. Poubelle. Un joli miroir à fleurs. Nouveau sac. Une paire de collants filés. Poubelle. Son téléphone. Nouveau sac. Une photo de Thomas et elle à leurs débuts.
    Depuis combien de temps n’ont-ils pas fait de photos ? N’a-t-elle pas rit aux éclats comme sur cette photo ? Elle se regarde dans son miroir, se compare. Des rides soucieuses lui sont apparues. Ses yeux ne brillent plus. Poubelle, cette photo est un mensonge.
    Un vaporisateur de parfum. Nouveau sac. Une crème pour les mains. Nouveau sac. Senteur abricot ? Finalement poubelle. Thomas adore, elle déteste.
    Un carnet. A l’intérieur des dessins griffonnés, les courses à faire, une liste de tout ce qu’elle veut faire, ainsi qu’une liste de ce qu’elle rêve. Puis des esquisses de lettres. Tout ce qu’elle veut dire à Thomas mais qui n’arrive pas à sortir. Poubelle, elle ne lui enverra jamais.
    Enfin, au fond de son sac, une marguerite séchée. Celle qu’il tenait dans ses mains la première fois qu’il lui avait dit je t’aime. Poubelle. Elle aimait bien les marguerites.

    Elle se leva, abandonna son vieux sac et son contenu dans une poubelle. Le nouveau était bien trop gros pour ce qu’elle y avait mis. Elle sourit, elle aurait bien le temps de le remplir.
    Elle passa devant une fleuriste. De magnifiques bouquets de marguerite étaient présentés. Elle entra.
    Elle sortit, un bouquet de tulipes à la main.
    Son téléphone sonna, Thomas… Elle raccrocha le sourire aux lèvres.

  4. Et merci pour ce commentaire !

  5. Gaëlle Pingault

    22 mars 2015 at 17 h 26 min

    Super pour l’essai au présent. Je trouve effectivement que le jeu en vaut la chandelle!

    Par contre méfie-toi, effectivement on sent que ce n’est pas forcément ton habitude, et du coup certains passages n’ont pas « basculé » au présent, et c’est étonnant à la lecture. Notamment ces deux-là:

    « Elle voulut payer sa consommation. Se dit qu’il faudrait qu’elle transvase l’ancien sac dans le nouveau. Ouvrit l’ancien et soupira en voyant la tâche qui l’attendait.
    Elle sortit déjà son portefeuille. Il débordait de cartes, de tickets, de post-it lui rappelant les restaurants qu’elle voulait tester. Mais ils n’avaient jamais le temps de tous les faire. Poubelle. »

    « Elle se leva, abandonna son vieux sac et son contenu dans une poubelle. Le nouveau était bien trop gros pour ce qu’elle y avait mis. Elle sourit, elle aurait bien le temps de le remplir.
    Elle passa devant une fleuriste. De magnifiques bouquets de marguerite étaient présentés. Elle entra.
    Elle sortit, un bouquet de tulipes à la main.
    Son téléphone sonna, Thomas… Elle raccrocha le sourire aux lèvres. »

    Mais on va rejoindre ce que l’on disait sur un autre fil, assez typiquement, si tu laisses un peu reposer et que tu relis, tu verras plus « facilement » les décalages de temps verbal quand il y en a.

    En tout cas, c’est très chouette, cet essai, je le trouve pour ma part très concluant. 🙂

  6. Bonjour,

    Je trouve que le changement au présent permet de gagner encore en force, cela rend plus percutant ce que vit Sophie, peut-être juste plus « présent »? 😉
    J’ai aussi repéré les passages encore au passé, ça perd de l’harmonie alors avec un peu de temps, à voir quel temps verbal l’emporte…
    Jolie histoire!

  7. Oui effectivement, je pense que j’aurai dû laisser reposer, et y revenir et que la correction aurait été meilleure (mais il ne me restait pas assez de temps !)
    En tout cas, j’en prends note pour un prochain atelier !
    Et puis je vais tout de même essayer de le peaufiner encore un peu, ne serait-ce que pour m’améliorer !

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