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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte d’Ariane

« On me décrit toujours comme un mec fiable. Non pas que je sois du genre chiant ou routinier, ah ça non! Je suis plutôt extraverti et j’aime bien provoquer. La routine, très peu pour moi. J’aime bien les changements. C’est juste que… ben, dans ma vie, j’ai pas vraiment eu besoin d’en avoir. Mes parents aimaient leur métier, j’ai bien fait de choisir le même : il me plait et je le fais bien. Je suis dans la même boite depuis 20 ans. Mon boss m’apprécie et j’ai même obtenu une augmentation l’année dernière. On n’en change quand même pas juste pour le plaisir, non ? Pas fou, le mec… J’ai rencontré ma femme au lycée. Et oui, ça se passe bien, ça vous fout les nerfs, hein ?! Non, jamais séparés, jamais fauté. Oui, on s’aime toujours. Comme au premier jour ? Encore plus ! Au premier jour, c’était acné et appareil dentaire, que je vous explique !

Et non, je n’ai jamais quitté la France et alors ? Y’a tout ce qu’il faut ici, pourquoi j’irais voir ailleurs la couleur de l’herbe? Je sais bien qu’elle sera verte aussi et probablement pas davantage. Entendons-nous bien, j’aime bien le concept du voyage : manger des fruits exotiques, être bronzé en hiver, se vanter auprès de ses collègues… Mais bon, je suis pas du genre aventurier, faut reconnaître. Ça, c’est à cause de mon asthme et de mes allergies. Pas évident de partir à l’autre bout du monde, j’aimerais vous y voir ! On peut pas dire que je sois un trouillard, au contraire, je suis un fonceur, tout le monde vous le dira. Les araignées, les ascenseurs, le vide, parler en public, je gère ! C’est simple : je n’ai peur de rien ! Enfin presque… L’avion, brrr… C’est vraiment pas ma tasse de thé, voilà tout ! Mais ça n’empêche pas d’être heureux, vous savez! Mon père dit toujours : « le jour où j’aurais visité toutes les régions de France, on pourra discuter passeport »!

Bref, je reprends. Je suis un mec fiable, sensible, le genre de mec qui attire les confidences. Vous voyez ? Et c’est vrai qu’avec moi, les secrets sont bien gardés. Petit, je voulais en faire mon métier. « Gardien de secrets », ça sonne mieux que « Gardien de prison », vous ne trouvez pas ? Alors, si vous saviez, j’en ai entendu, des vertes et des pas mures ! Et puis, dans mon boulot, j’en vois de toutes les couleurs… Mais celle-là, si je m’y attendais ! Pourtant, j’aime bien les surprises. La fête d’anniversaire pour le passage des décennies, le cadeau alors qu’on avait dit « pas de cadeau » ; les bonnes surprises, quoi. Pas trop surprenantes quand même… A mon âge, faut se méfier de la crise cardiaque. Vous vous moquez mais vous verrez, passée la moitié de sa vie, on voit les choses différemment !

Donc, le mois dernier, repas hebdomadaire chez mes beaux-parents. J’avais apporté des fleurs, comme toutes les semaines. Et comme tous les dimanches, ma belle-mère a fait semblant d’être surprise. Elle aussi, elle aime les fausses-surprises. Elle avait fait du poisson et les enfants faisaient semblant d’aimer. Moi, je chipotais pas, on a commencé le repas à 14h, vous vous rendez compte ?! Chez nous, les repas, c’est 12h15 et 19h15. Et après le dîner : les dents, une histoire et au lit. C’est pour les enfants. Vous comprenez, ils ont besoin de cadre, ça les rassure.

Bref, nous voilà donc attablés et v’là que ma femme nous sort, comme ça, comme un cheveu sur la bouillabaisse de sa mère, qu’on lui a proposé une mutation, qu’on va s’installer à La Réunion! Non mais La Réunion, quelle idée ! Ce genre d’endroit paradisiaque, c’est fait pour les vacances, pas pour y vivre ! Ma femme a quand même fini par remarquer que j’étais en train de m’étrangler (forcément, ça reste en travers de la gorge un truc pareil !) et a essayé de se raccrocher aux branches. Soi-disant, elle m’en aurait parlé, pendant France-Irlande. Paraitrait que je lui aurais dit : « Oui. Si tu veux. Bonne idée ». Je la soupçonne d’avoir fait exprès, la triche, ça toujours été son rayon ! Et moi, devant les beaux-parents, je pouvais pas perdre la face ! Et puis, les enfants, vous savez ce que c’est : vous leur dites « soleil, plages, dauphins, ananas » et ils n’ont plus que ça en tête !

La suite, c’est un peu flou… M’est avis que les médocs du Dr Vintan y sont pour quelque chose ! Une semaine que j’ai plus les idées en place ! Y’a eu l’envoi de mes CV, l’appartement en location, les affaires de ski chez les beaux-parents, les cartons dans le conteneur etc… Et voilà comment je me retrouve ici, dans ce satané avion, bon gré, mal gré ! Enfin, surtout malgré moi ! »

Par Ariane

Bonjour à tous ! 
Après 10 ans sans prendre la plume, je me lance dans une nouvelle aventure !

13 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    15 mars 2015 at 16 h 23 min

    Voilà un texte centré sur son personnage, qui est d’ailleurs le narrateur. Et quel sacré personnage ! Il est vraiment bien amené. Le côté contradictoire entre ce qu’il affirme de lui même, et les faits qu’il cite, crée d’emblée le décalage humoristique, renforcé par un style un peu « gouailleur » bien mené. On l’aurait en face de nous, on aurait envie de lui dire « mais bien sûr, et la marmotte… ». Parce qu’il n’est pas routinier, mais… pas peureux mais… etc. Ce personnage est un « oui mais » à lui tout seul. Pour autant, le regard porté dessus par l’auteur est plutôt tendre. Il est un peu fanfaron, mais attachant, ce type. Assez vite, on l’aime bien. Finalement, ces contradictions mises en scène doivent nous ressembler un peu (qui peut se targuer de n’en jamais avoir, des contradictions ?). On se surprend à lui souhaiter bon voyage, et à espérer qu’il s’adaptera, en quelque sorte.

    Petits détails techniques : il y a un truc bizarre dans la chronologie. Il dit que le repas chez ses beaux-parents était le mois dernier, puis qu’il n’a plus les idées en place depuis une semaine. On ne sait pas forcément pourquoi il y a 3 semaines de décalage entre les 2, vu qu’on comprend qu’il a quand même subi un choc le jour de l’annonce, et qu’il s’en est suivi « des médicaments ». Par ailleurs, ça doit être mon côté cartésien, mais l’envoi de CV, s’il est à l’ouest, moi j’ai du mal à y croire. Pour rédiger et envoyer des CV, il faut quand même avoir les yeux en face des trous.

    Du coup, je me demande si la fin (qui me semble par ailleurs un peu « précipitée », sans doute par le nombre limité de caractère) ne gagnerait pas à s’arrêter avant le vrai départ. Simplement sur le questionnement (possiblement d’ailleurs avec des questions triviales et idiotes) sans réponse de cet homme, rendu un peu hagard par la réalité qui le rattrape : Et où on va mettre les combinaisons de ski ? Et comment je vais réussir à faire un CV, j’en ai jamais vraiment fait, moi, avec mon patron parfait ? Il y a l’eau courante à la Réunion? Quant à l’avion, je sens qu’il va falloir que le Dr Vintan (Tu parles d’un nom, moi je ne les ai plus, les vingt ans) augmente mes doses de médocs. (etc, un simple exemple… 🙂 )

  2. Encore une fois, un grand merci pour ton retour éclairé, Gaëlle!
    Je me suis embarquée (ou emballée, comme le chocolat de la marmotte) dans la description de la personnalité du narrateur (que tu as bien cernée, un « oui mais » attachant)! Et du coup, je me suis retrouvée en difficultés surtout pour respecter l’idée du ménage de printemps (et je ne l’ai respectée qu’à moitié…). C’était dans ce but-là que j’ai voulu raconter son départ… Et aussi pour montrer qu’il avait réussi à sauter le pas.
    Pour les médicaments, en fait, je pensais à des calmants pour le vol, d’où les 3 semaines de préparatifs avec les idées à peu près claires. Mais ce n’est pas clair dans mon texte, je vais reprendre ça !
    Je pense en effet qu’arrêter mon texte avant son départ et sur des questions (triviales et idiotes, comme tu le proposes) serait plus sympa et rigolo. Et effectivement, le CV ne devrait pas être une mince affaire pour lui! Par contre, il faut que je trouve une autre idée de la personne avec qui il discute, j’aimais bien l’idée de l’inconnu de l’avion…

  3. Bonsoir Ariane,
    Bravo pour ton texte. J’aime beaucoup ton personnage, très attachant. Concernant ton commentaire, je n’ai pas pensé une seule seconde qu’il parlait à un inconnu dans l’avion, je pensais qu’il pouvait même se parler tout seul….pour essayer de reprendre pied…ou alors à son psychiatre qui lui aurait prescrit des anxiolytiques par ex. Donc, au final, j’ai l’impression que la personne à qui il parle n’est pas si importante que ça…à voir

  4. Gaëlle Pingault

    15 mars 2015 at 23 h 25 min

    Même sentiment que Justine, je n’avais pas forcément identifié qu’il parlait à un inconnu (je crois que je ne me suis pas posé la question en fait). Le texte coule très bien en imaginant qu’il se parle à lui-même, comme pour faire le point, se convaincre, ou quelque chose comme ça. Si tu souhaites souligner la présence d’un inconnu, genre « confidence à un voisin de bistrot », Ariane, (ce qui est tout à fait possible) il faut à mon sens introduire quelque chose de plus signifiant pour le faire comprendre.

    Et OK pour les calmants pour le vol, je comprends mieux, du coup! Mais ça mériterait effectivement sans doute d’être un poil précisé. Moi je l’ai vraiment imaginé perdant pied, comme « basculant » d’un coup, suite à l’annonce inattendue de sa femme.

  5. Bonjour Ariane,

    J’ai aussi embarqué avec ce personnage,qui assume avec maladresse ses contradictions. Je n’ai pas eu besoin d’imaginer un autre personnage à qui il adresserait son récit, pour moi, c’était plus une mise au point intérieur, peut-être le soir après l’annonce de sa femme, avant de s’endormir? ou sous la douche?
    Pour la fin, j’ai eu aussi l’impression que tout s’accélérait mais ça me semble intéressant de ne pas forcément revenir à du concret lié au départ imminent.
    On peut envisager qu’il ait aussi un avis (mitigé forcément! oui, mais…) sur l’avion, alors le recours aux médicaments est logique, je pense qu’on peut creuser un peu ce filon-là…
    Le côté enfermé dans des principes, dans une routine, dans un métier carcéral (je ne suis pas certaine de ce point?) peut rendre bien compliqué le changement de vie et le fait de larguer les amarres, je le ressens comme un « lion en cage ».
    Bonne correspondance!

  6. Gaëlle Pingault

    17 mars 2015 at 19 h 57 min

    C’est pour ça qu’un atelier c’est super chouette: ça permet de voir des points de vue différents! C’est marrant, ce que tu dis, Chiara, moi je n’ai pas perçu cet homme comme un lion en cage, ayant un travail enfermant. Moi je l’ai imaginé plutôt zen et bien dans ses pompes, en fait. Simplement, installé, et pas prêt à être bousculé, un genre de nounours un peu routinier mais content de son sort et assez heureux.

    J’adore avoir ces points de vue multiples, c’est aussi à ça qu’on se dit qu’un texte, une fois offert à la lecture, n’appartient plus vraiment à son auteur… Et que c’est très bien ainsi, parce que même en n’ayant pas perçu les mêmes choses, le texte nous a plu à toutes les deux 🙂

  7. Quand je l’ai écrit, ça me paraissait évident qu’il parlait à quelqu’un mais vous avez raison, ce n’est ni clair ni indispensable, d’où l’intérêt des points de vue multiples, en effet!
    J’aime bien ton idée Chiara de point de vue partagé sur l’avion (aussi). Je ne pensais pas à un métier carcéral forcément, c’était juste pour reprendre le terme « gardien de (secrets) ». Mais j’aime bien que le plane doute, tout comme je ne sais pas non plus si mon personnage est « un lion en cage qui n’ose pas larguer les amarres » ou un « nounours routinier et assez heureux ». Alors tant mieux si cela dépend des lecteurs!
    Et effectivement, je vais reprendre la fin, trop précipitée…
    Merci de vos éclairages!

  8. Gaëlle Pingault

    18 mars 2015 at 21 h 57 min

    Je suis assez d’accord avec toi, Ariane, je trouve que le doute planant sur l’interprétation du caractère du personnage est plutôt sympa. Qu’un texte puisse être perçu de différentes manières est un des grands plaisirs de l’écriture, alors ne nous en privons pas (les éléments sur-expliqués pour lever toute ambiguité peuvent parfois retirer du charme au texte). 🙂

  9. Oui, je confirme, c’est une richesse de ce personnage que les doutes planent 😉
    On ne doit pas tout savoir pour mieux l’imaginer, bonne réécriture!

  10. Bonsoir à tous !
    Comme prévu (et à temps!), j’ai repris la fin. Je vous la mets en commençant avec le paragraphe précédent pour que vous puissiez resituer le passage. Je suis preneuse de vos avis éclairés, bien sûr!

    Bref, nous voilà donc attablés et v’là que ma femme nous sort, comme ça, comme un cheveu sur la bouillabaisse de sa mère, qu’on lui a proposé une mutation, qu’on va s’installer à La Réunion! Non mais La Réunion, quelle idée ! Ce genre d’endroit paradisiaque, c’est fait pour les vacances, pas pour y vivre ! Ma femme a quand même fini par remarquer que j’étais en train de m’étrangler (forcément, ça reste en travers de la gorge un truc pareil !) et a essayé de se raccrocher aux branches. Soi-disant, elle m’en aurait parlé, pendant France-Irlande. Paraitrait que je lui aurais dit : « Oui. Si tu veux. Bonne idée ». Je la soupçonne d’avoir fait exprès, la triche, ça a toujours été son rayon !
    Et moi, devant les beaux-parents, je pouvais pas perdre la face ! Et puis, les enfants, vous savez ce que c’est : vous leur dites « soleil, plages, dauphins, ananas » et ils n’ont plus que ça en tête ! Dire que ça fait cinq ans qu’on leur paye des cours de ski tous les hivers, ah ça, c’est sûr, leur deuxième étoile va leur être utile ! Et on en fait quoi des combinaisons toutes neuves, des doudounes et des bonnets, hein ?! On les prend pour l’avion, si jamais ils poussent trop sur la clim ? Manquerait plus que le Dr Vintan refuse de me prescrire un calmant pour le vol, vous imaginez l’horreur ?! Faudra qu’il mette une dose de cheval, moi, j’vous le dis ! D’ailleurs, y’en a des chevaux à la Réunion ? Des requins, ça oui, on sait, merci bien mais moi j’vous parle des chevaux ! Entre les requins, les cyclones et les volcans, vous pouvez être sûr que mon assureur va augmenter ces tarifs ! Si si, j’vous le dis, il loupera pas une occasion pareille !
    La chance, la chance, z’avez que ce mot-là à la bouche ! Mais vous avez qu’à y aller vous, si on a tant de chances que ça, personne ne vous retient ici!! J’aimerais vous y voir… C’est vrai que… ça serait vraiment sympa de voir sur place, parce que bon, questions amis ça va faire un sacré vide… Allez, faites un effort quoi, « soleil, plages, dauphins, ananas », ça ne se refuse pas, non ?!

  11. Gaëlle Pingault

    21 mars 2015 at 20 h 55 min

    Allez hop, moi j’y vais, à la réunion. Je confirme, « soleil, plages, dauphins, ananas », ça ne se refuse pas 🙂

    Bravo pour cette seconde mouture, Ariane, je la trouve très sympa, et très réussie par rapport à ton personnage: qu’il tente de retomber sur ses pieds en tendant des perches aux amis (parce que finalement, dans la série des « oui mais », il n’a sans doute pas besoin d’eux… Heu… Mais si un peu quand même) me semble lui convenir comme un gant.

    Merci pour cette fin très chouette à lire!

  12. Merci Ariane!
    super cette fin que je trouve très réussie et qui m a bien fait sourire!
    à bientôt sur un autre atelier?!
    bonne journée

  13. Merci pour vos retours! Fin validée alors ;-)!
    Oui, sûrement à bientôt sur un autre atelier, Justine, je reste fidèle au poste!

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