Ecrire en ligne

Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Groux *

Des années qu’il préparait cela. Aujourd’hui était le jour où il allait prouver au monde entier ce qu’il valait. Il se posa quelques instants dans son grand canapé de cuir, et apprécia la vision de son salon.

Il prit quelques instants pour faire le point. Il ne pensait pas mettre autant de temps. Au départ, il s’était donné quelques mois. Puis la tâche s’était révélée plus ardue qu’il ne l’avait pensé. Il n’en avait parlé à personne, avait serré les dents. Il ne leur aurait jamais donné le plaisir de voir qu’il abandonnait.

L’image de Clara envahit alors son esprit. Il voyait ses longs cheveux bruns flotter dans le vent, il entendait ses grands éclats de rire, il se rappelait le goût de sa peau.

Il ferma les yeux et secoua la tête. Il ne devait pas se laisser aller à ce genre de sentiments. Tout était de sa faute. C’est elle qui était partie, elle qui n’avait pas cru en lui.

Il se souvenait de ce matin de décembre, où il s’était levé et où il l’avait vue devant la porte d’entrée, valise à ses pieds, manteau sur le bras et bonnet sur la tête.

Il avait cru à une blague. Puis Clara avait parlé. Il voyait les larmes briller dans ses yeux, il voyait sa bouche bouger et les mots en sortir. Il était resté pétrifié.

Il se rappelait des bribes de conversation. Des mots qui lui sautaient au visage et lui faisaient mal. Immature, manque de confiance, grand enfant. Elle lui reprochait son chômage. Son manque d’investissement dans leur histoire, dans leurs projets. Sa capacité à vivre à ses dépends (il lui semblait avoir entendu à ses crochets mais il trouvait le terme grossier). Le talent qu’il avait et qu’il gâchait.

Il se rappelait avoir entendu « je n’en peux plus ». Elle avait attendu quelques instants, comme s’il fallait qu’il réponde ou fasse quelque chose. Puis elle était sortie, doucement. Le claquement de la porte derrière elle l’avait fait sursauter.

Et le silence de son petit studio était devenu assourdissant.

Il était resté prostré dans son lit. Longtemps. Au début ses amis étaient venus. Puis les visites s’étaient espacées. Les discours avaient changé aussi. La plupart disait comprendre Clara. En profitaient pour lui faire des reproches. Il les avait mis dehors. Ils ne comprenaient rien.

Il s’était mis à la détester. Elle lui avait brisé sa vie, lui avait volé ses amis. Cette fille était un démon qui s’était joué de lui.

Un jour qu’il était sorti acheter des cigarettes, un magazine avait attiré son regard. Le titre lui avait éclaté aux yeux. « Et si vous leur prouviez qu’ils avaient tort ? ».

Il était ressorti, sans ses cigarettes. Il avait tourné un long moment dans les rues, se disant qu’il allait faire cela. Leur prouver à tous qu’ils avaient tort. Leur prouver qu’eux ne valaient rien et que lui leur était supérieur.

Animé par cette volonté, il était rentré chez lui avait réfléchi aux changements à opérer. Pas de quoi se casser la tête, c’était à la portée de n’importe qui. Dans quelques mois, il aurait un bel appartement qu’il aurait acheté, un nouveau travail, un nouveau style vestimentaire. Sa passion ? Le blues. Il allait bien trouver un bar où faire des concerts. Et d’ici 3-4 mois (et encore il était large), ses amis et surtout Clara reviendraient en le suppliant. Et il pourrait les renvoyer. Ou peut être qu’il accepterait, grand seigneur qu’il était, de leur accorder un peu de son temps

Les 3-4 mois étaient passés. Puis d’autres mois. Tout ne se passait pas comme prévu. Il avait dû faire face à la montagne de papiers administratifs. Puis à l’impossibilité de trouver un métier, son chômage au long terme faisait peur. Il n’avait pas pu changer de logement immédiatement. Pas assez de garanties.

Il s’était réfugié dans la musique. Les bars où il avait postulé lui disaient qu’il manquait encore un peu de pratique. Alors il s’était entrainé, encore et encore.

Il avait serré les dents. Tout ces refus le piquaient. Il ne voulait pas avouer devant les autres qu’être adulte était bien plus compliqué qu’il ne l’avait imaginé.

Quelques années avaient passé. Il avait réussi à décrocher des petits boulots alimentaires. Il s’était amélioré dans la musique. Il avait décroché son premier contrat dans un bar. Un autre l’avait appelé quelques mois plus tard.

Il avait enfin pu se verser un salaire convenable. Les banques avaient décidé de lui faire confiance et il avait pu investir dans cet appartement au dernier étage.

L’avait petit à petit meublé avec goût, délaissant sa décoration d’adolescent.

Aujourd’hui, après toutes ces années, il sortait son album, sa consécration.

Il eut envie d’appeler Clara. De lui dire merci. Il comprenait enfin.

8 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    10 décembre 2017 at 7 h 46 min

    Au cinéma « les professionnels de la profession » comme dit Godard, appellent le retournement final, un twist. Et c’est un beau twist qui est contenu dans la chute du texte de Groult. On se dit : c’est un mec, et comme sont les mecs, il veut lui prouver simplement qu’il n’est pas un gros naze, et qu’elle n’aurait jamais dû partir, cette idiote qui ne le comprenait pas. Mais non : il y a de l’empathie pour le personnage, et Groult donne en toute fin sa chance à l’erreur. Alors ça twiste grave, et prend le lecteur lui-même à revers car il était peu ou prou au fil de la nouvelle en train d’accepter l’affirmation sociale de ce mec comme une revanche sur l’autre et l’entourage qui a fuit… Tsss : non ! « Il comprenait enfin ». Il comprenait quoi (et nous aussi) ? Que sa quête d’affirmation et de revanche n’était pas… une revanche. Que somme toute, il s’est simplement « mis à niveau », comme on dit en ce moment. Voire : on peut même supposer que sa « consécration » est vaine. Que, somme toute, il n’avait même pas de revanche, lui, à prendre, mais plutôt une revanche à concéder. Car la revanche, c’est Clara qui la prend, ou plutôt, qui devrait la recevoir. Ôtez ce « Il comprenait enfin », et l’argument entier de la nouvelle est changé. Subtil. Il y a là la matière d’un roman contemporain aigre doux (et la confirmation que tout est dans la chute ; que tout le texte doit mener à la chute).

  2. Voilà, je comprend parfaitement cette histoire de chute maintenant! (La mienne n’était pas tout à fait au point…). Beau texte Mistouflonne, j’aime bien!

  3. Belle revanche. Histoire bien bouclée. Bravo

  4. Pardon Groux… Ou ai-je la tête, je me suis mixée les pinceaux 😉

  5. J’aime beaucoup votre histoire, Groult.

  6. C’est, au fond, comme si le personnage de Groux illustrait cette différence que soulignait Francis dans la proposition, entre « vengeance » et « revanche ». Il part pour une vengeance « contre » tous… Et puis finalement, il prend une revanche sereine sur sa propre vie, et « contre » personne… Et c’est effectivement un super joli twist, bien plus fort qu’une vengeance, je trouve.

  7. C’est exactement ce à quoi ce texte m’a fait penser, le passage de la vengeance à la revanche, et surtout, ce que cette différence implique sur le principal intéressé, et non plus sur son entourage… C’est simple, et c’est beau. Comme l’écriture, elle aussi simple, et belle. Merci !

  8. Rebondir après une rupture, reprendre confiance en soi pour avancer, quoi de mieux comme revanche ?
    🙂

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