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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Groux

Je l’entends qui arrive. Je reconnais son pas entre tous. Un pas léger, aérien. Plus appuyé à droite. Personne ne le voit mais je le sais bien. Elle ne peut me le cacher.

Le pas de Tom est plus lourd, plus appuyé. Je n’aimerai pas être à Tom. Je ne vivrai pas longtemps, il ne ferait pas attention. Pas d’esthétique pour lui, il faut que ça soit pratique, durable. Qui voudrait d’une vie comme ça ?

Alors que Clara, c’est différent. Je sens qu’elle m’accorde de l’importance. Elle me chérie, me dorlote. Je rougis un peu de le dire mais je crois que je suis sa préférée. C’est bien simple, elle ne mets pas lorsqu’elle fait du ménage ou du jardinage ; non, je suis réservée pour des occasions plus spéciales.

La porte de l’armoire s’ouvre, ce grincement augure une nouvelle sortie. J’ai beau savoir que je suis la plus belle, j’ai toujours peur qu’elle en choisisse une autre.

Je fais pourtant tout pour lui plaire. Je fais attention à épouser la forme de son pied, je mets beaucoup de douceur pour que rien ne la blesse. J’ai bien vu que la paire de bottines qui lui ont fait une vilaine ampoule ont fini dans un carton.

Clara et moi commençons à bien nous connaitre. Cela va faire 1 an que nous sommes ensemble. Je l’ai accompagnée à des rendez-vous galants, j’étais là quand son histoire d’amour s’est terminée, je l’ai soutenu quand elle a appris des mauvaises nouvelles, je l’ai fait danser quand elle a décroché ce nouveau poste, je suis devenue toute légère quand elle a quitté silencieusement cet appartement au petit matin.

Je la vois qui choisit sa robe bleue. C’est celle que je préfère. Sa main s’approche de moi, je tremble d’excitation. Mais que fait-elle ? Je la vois qui hésite, sa main s’approche de mes voisines. Ne choisis pas les ballerines, tu es trop petite avec et elles te compriment les pieds.

Sa main revient vers moi. Ouf. Elle s’assoit sur son lit. Je sens son pieds venir se coller contre moi. C’est le moment que je préfère, ce moment où son pied et moi ne faisons plus qu’un. Un remake de Cendrillon.

Elle attrape son sac et son manteau et nous voilà sorties. Elle rejoint ses amies. Je reconnais Sandra et ses petites baskets, Emma et ses chaussures à l’air déprimé, et Sarah et ses talons hauts. Je les aime bien ces talons. Ils ont beau être plus grands, ils sont toujours gentils avec moi. Alors que les chaussures d’Emma, je sens bien qu’elles sont jalouses. Elles ne nous adressent pas la parole et nous lancent des regards haineux. Mais nous n’y pouvons rien si Emma ne prend pas soin d’elles.

Clara franchit une porte. Nous voilà en discothèque. Je n’aime pas trop cet endroit, un peu trop sale pour moi.

Et c’est parti, Clara se met à danser. Je tourne dans un sens, je tourne dans l’autre, je tape, je saute.

Je croise des chaussures et encore des chaussures. Tout va trop vite, je n’ai pas le temps de faire connaissance.

Aïe, qui vient de me marcher dessus ? C’est ce grand avec ses chaussures immenses. Elles me font un petit sourire désolé, elles ne contrôlent plus leur propriétaire. Ca se bouscule, ça piétine. J’étouffe un peu au milieu de tous ces gens. Le sol devient collant, je déteste ça. Des gouttes d’alcool me tombent dessus, j’ai envie de rentrer.

J’essaye de soutenir Clara du mieux que je peux, mais je sens bien que je fatigue. Ses pieds se mettent à gonfler, j’ai l’impression que je vais éclater.

Et toujours devant moi, ces talons, ces baskets, ces ballerines, ces bottes. J’ai envie de crier, de leur dire de s’éloigner, de faire attention à moi au lieu de me pousser, de me marcher dessus.

Enfin Clara se décide à sortir. Le grand air me fait du bien. Je souris, j’ai accompli ma mission jusqu’au bout. Clara, c’est vraiment ma meilleure amie, je ferais tout pour elle.

Je crois qu’elle a un peu bu, elle me fait aller dans de drôles de direction. A force de tituber, j’ai la tête qui tourne et je fais moins attention au sol. Clac, mon talon se coince dans le pavé. Crac, je sens une douleur fulgurante. Je sens une partie de moi qui s’arrache. Vite Clara, amène-moi à l’hôpital, je me suis cassé quelque chose.

Mais que fait-elle ? Pourquoi me quitte-t-elle ? Elle ne va pas marcher pieds nus ? Elle enfile une paire de tongs, je reconnais là ma Clara si gentille, m’enlever du sol pour me sauver.

Je la vois se diriger vers un objet rond et sombre. Je me sens jetée. Je dégringole au fond, atterrissant sur un amas de choses. L’odeur est la pire. Je ne comprends pas. Puis je l’entends qui s’éloigne. Elle ne va pas me laisser là ? Clara… Clara…

Par Groux

12 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    10 mai 2015 at 16 h 07 min

    Ça, c’est un texte pour toutes les filles qui collectionnent les chaussures (non non, je ne me sens pas visée… 😉 ). L’escarpin est le prétexte à parler de la vie de Clara, il accompagne ses succès, et sait prendre soin d’elle quand la vie est plus rude. Il se compare aux chaussures des autres personnes qu’elle fréquente (ce qui est l’occasion de nous en parler, des autres personnes). C’est également un texte à chute (dans tous les sens du terme, d’ailleurs !) : une fois son talon cassé, l’escarpin n’a plus de raison d’être, tombe de son piédestal et finit piteusement au fond d’une poubelle… Pas simple, la vie d’un objet dans une société de consommation !

    Le texte est fluide et sa lecture agréable, mais je trouve qu’on reste dans une tonalité assez « distanciée », assez « extérieure » à la vie de Clara. Cet escarpin qui semble avoir tant d’importance, et être assez sensible, pourrait nous donner davantage de détails sur la personnalité et les ressentis de Clara. Lui donner un peu plus d’épaisseur. Il pourrait relater que Claire le balance sans ménagement dans un coin de la pièce quand elle est agacée ; que parfois, il sent sa cheville gonfler un peu sous la bride quand elle est fière d’elle ; la chaussure pourrait aussi détester les réunions sans fin où elle se sent inutile, etc… On pourrait aussi imaginer qu’elle nous raconte son achat, avec une intention particulière de Clara, exprimée ce jour-là, qui a rendu la chaussure particulièrement fière, etc… Finalement, on sait peu de choses de cette femme, de son caractère, et je pense que l’on aimerait en connaître un peu davantage.

  2. Effectivement, il manque tout un tas de précisions, et tes idées m’inspirent bien !
    La première écriture de ce texte était bien plus détaillée mais j’arrivais à un nombre de caractères indécent par rapport à ce qui était demandé !
    J’ai donc dû épurer un maximum pour arriver aux 4500. C’est, je pense, ce qui donne cette impression distanciée.
    Je ne voulais pas introduire trop vite l’épisode de la soirée et de la fin dans la poubelle et quand j’ai commencé à décrire la vie de Clara et sa chaussure, je n’avais plus de place pour la chute.
    A reprendre donc !!

  3. Gaëlle Pingault

    11 mai 2015 at 11 h 25 min

    Ah oui, je comprends tout à fait bien, alors, si tu as dû « compresser » le texte. C’est effectivement un exercice difficile pour garder une fluidité et une proximité avec les personnages, quand on doit faire des coupes nettes dans la narration. Dans ce cas, tu t’en sors plutôt bien! 🙂

    Et à la relecture/réécriture, tu vas pouvoir du coup remettre un peu d’huile dans les rouages du texte (puisque ça y est, les coupes sont faites!) et retrouver un vrai fil.

  4. Une belle histoire, légère et agréable à lire, dans laquelle on se retrouve… Je ne vois plus mes chaussures de la même maniere depuis.

  5. Joli texte que j’ai lu avec plaisir, un peu étonnée par la fin. pourquoi, si cette paire de chaussures est si importante, finit elle à la poubelle? peut être aurait elle pu être déposée chez le cordonnier? mais bon, c’est juste un avis perso et des envies de légèreté en ce moment 😉

  6. alors aura t on plus de détails sur la vie de Clara avant dimanche??? 😉

  7. Gaëlle Pingault

    15 mai 2015 at 20 h 28 min

    Le suspense est à son comble 😀

  8. et sur cette paire de tongs qui a l’air un peu fourbe ? 😉

  9. Ah, la fameuse limite des 4500 signes… Que c’est difficile de tailler dans le vif d’un texte ! On y perd quelquefois, mais on y gagne, le plus souvent ! Et puis là, en retravaillant ce joli petit texte, sans la limite, ça va être épatant, je n’en doute pas ! Ça doit être mon addiction aux chaussures (et aux sacs à main, mais chut !), j’ai beaucoup aimé ce texte, le fond comme la forme. Juste déçue de devoir quitter si vite cette jolie paire à la vie mouvementée : tout cela donne envie d’en savoir plus. Un excellent teaser, en fait ! La suite ! La suite !

  10. Gaëlle Pingault

    16 mai 2015 at 8 h 03 min

    Oui, je suis d’accord, le plus souvent, on y gagne, au jeu de la concision. Mais c’est effectivement un véritable exercice, parfois difficile.

  11. Un weekend à un mariage m’a empêché d’ecrire la suite ! Mais tous ces commentaires font plaisir !
    D’ailleurs pour l’anecdote, à ce mariage j’avais une nouvelle qui à la fin m’a fait horriblement mal aux pieds mais pas de poubelles pour elle, je les ai juste quittées dans la voiture. Et n’ai pas résisté au plaisir de les remettre le lendemain !
    Et d’ailleurs ce texte m’a été inspiré au moment de l’achat de ces chaussures! Le moment où je les ai passées et que je me suis vue dans le miroir… Le texte etait lancé 🙂

  12. Gaëlle Pingault

    17 mai 2015 at 20 h 25 min

    A titre perso, j’adore ces petites anecdotes du quotidien, qui semblent banales, et qui deviennent des histoires à part entière ensuite.

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