Ecrire en ligne

Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: CatMai2015

Texte de Sécotine

« Deviens ce que tu es »

Combien de fois ai-je écrit cette citation ? Pauline l’aime tellement… Elle y met toutes ses angoisses d’adolescente qui se cherche, tous ses espoirs d’adulte en devenir, toutes ses envies de futur en gestion-gestation. Elle l’écrit dans son agenda, entouré de volutes et de petits dessins, elle l’écrit dans les marges de ses cours les heures d’ennui, elle l’écrit sur la couverture de son journal intime, à côté des « NATHAN » calligraphiés de toutes les sortes possibles.

Pauline fait de son mieux pour devenir elle-même. Je l’aime bien cette petite, même si elle me fait écrire des tas d’âneries. C’est de son âge, ça lui passera… Le temps de devenir ce qu’elle est déjà, en mieux.
« Deviens ce que tu es »

Pourquoi faut-il que cette phrase m’obsède aujourd’hui, alors qu’il y a temps à voir autour de moi ? Ça doit être Pauline qui déteint sur moi, à force. Je me sens d’humeur lyrique, avec cette foule à mes pieds. Oui, à mes pieds, vraiment ! Moi qui suis habitué aux bruits assourdis, bien caché au fond du sac, aux chuchotements des salles de classe, au calme de la chambre où Pauline écoute sa musique au casque, je me retrouve dans une foule qui crie, qui chante, qui applaudit par vague, c’est grisant ! Mon horizon se borne d’habitude au parois de la trousse, aux limites du bureau, et, dans les moments de chance absolue, aux cheveux de Pauline qui se sert de moi comme d’une pique à chignon… Et là, je suis tenu en l’air, comme un trophée, porté à bout de doigts vers le ciel, je n’avais jamais vu si loin, le monde est si vaste !

Je ne suis plus seulement son stylo préféré, aujourd’hui je suis un symbole. Il y a de quoi se sentir exalté, quand même !

« Deviens ce que tu es »

Pauline crie qu’elle est Charlie au milieu de son groupe de copines. Elles rient, parfois elles pleurent, elles se tiennent par la main, elles marchent au même pas, elle brandissent leurs stylos comme des armes. Je ne comprends rien à ce qui se passe ici, mais je sais que j’y ai une place importante.
Tout à coup je sens les doigts de Pauline se crisper autour de moi. Elle me glisse dans sa poche de blouson, contre son cœur que je sens battre à tout rompre. J’entends le bruit de deux bises qui claquent sur ses joues… Un nouvel arrivant dans le groupe des effervescents supporters de la liberté d’expression ? … Minute. Une belle voix nouvellement grave, un peu nonchalante, ces inflexions, c’est… C’est Nathan ! Je sens l’émotion de Pauline, qui prend le pas sur la mienne. Ah mais non ! Je veux sortir ! Je veux voir, sentir, entendre la foule à nouveau, je veux vivre ces moments de liesse et d’émotion, et pas seulement en les écrivant dans son journal ! Sors-moi de là Pauline ! Je suis un symbole, enfin ! On n’enferme pas les symboles !

Ah. Je sors à l’air libre à nouveau. Quel bonheur. On y prend vite goût, quand même. Mais il y a quelque chose de différent : ça n’est plus Pauline qui m’élève vers le ciel. Plus seulement. Je suis tenu à deux mains : la sienne et celle de Nathan. Incroyable. Me voilà devenu double symbole, je crois… Une union autour de moi : celle de la multitude de Charlie. Celle de Pauline et son amoureux. Voilà le jouvenceau qui se sert de moi : je trace un cœur sur le poignet de ma Pauline bouillonnante et romantique.

« Deviens ce que tu es »

Un trait d’encre sur sa peau, et mon destin vient de changer.

Portés par l’enthousiasme et les sentiments, Pauline, Nathan et les manifestants ont liés leurs histoires.

Je suis symbole. Je suis souvenir. Je suis immortel.

par Sécotine 
Sur mon blog (oui, j’ai un blog, ça arrive à des gens bien), je me définis comme « orthophoniste, bidouilliste, écologiste, féministe et autre trucs en -iste, mais pas triste ». Ce n’est pas totalement éloigné de la réalité, être plus honnête aurait été moins vendeur. Ceci dit, je ne suis pas à vendre, sauf à coup de fraises tagada et de tarte au maroilles, mais pas les deux en même temps, faut pas pousser.

Texte de Groux

Je l’entends qui arrive. Je reconnais son pas entre tous. Un pas léger, aérien. Plus appuyé à droite. Personne ne le voit mais je le sais bien. Elle ne peut me le cacher.

Le pas de Tom est plus lourd, plus appuyé. Je n’aimerai pas être à Tom. Je ne vivrai pas longtemps, il ne ferait pas attention. Pas d’esthétique pour lui, il faut que ça soit pratique, durable. Qui voudrait d’une vie comme ça ?

Alors que Clara, c’est différent. Je sens qu’elle m’accorde de l’importance. Elle me chérie, me dorlote. Je rougis un peu de le dire mais je crois que je suis sa préférée. C’est bien simple, elle ne mets pas lorsqu’elle fait du ménage ou du jardinage ; non, je suis réservée pour des occasions plus spéciales.

La porte de l’armoire s’ouvre, ce grincement augure une nouvelle sortie. J’ai beau savoir que je suis la plus belle, j’ai toujours peur qu’elle en choisisse une autre.

Je fais pourtant tout pour lui plaire. Je fais attention à épouser la forme de son pied, je mets beaucoup de douceur pour que rien ne la blesse. J’ai bien vu que la paire de bottines qui lui ont fait une vilaine ampoule ont fini dans un carton.

Clara et moi commençons à bien nous connaitre. Cela va faire 1 an que nous sommes ensemble. Je l’ai accompagnée à des rendez-vous galants, j’étais là quand son histoire d’amour s’est terminée, je l’ai soutenu quand elle a appris des mauvaises nouvelles, je l’ai fait danser quand elle a décroché ce nouveau poste, je suis devenue toute légère quand elle a quitté silencieusement cet appartement au petit matin.

Je la vois qui choisit sa robe bleue. C’est celle que je préfère. Sa main s’approche de moi, je tremble d’excitation. Mais que fait-elle ? Je la vois qui hésite, sa main s’approche de mes voisines. Ne choisis pas les ballerines, tu es trop petite avec et elles te compriment les pieds.

Sa main revient vers moi. Ouf. Elle s’assoit sur son lit. Je sens son pieds venir se coller contre moi. C’est le moment que je préfère, ce moment où son pied et moi ne faisons plus qu’un. Un remake de Cendrillon.

Elle attrape son sac et son manteau et nous voilà sorties. Elle rejoint ses amies. Je reconnais Sandra et ses petites baskets, Emma et ses chaussures à l’air déprimé, et Sarah et ses talons hauts. Je les aime bien ces talons. Ils ont beau être plus grands, ils sont toujours gentils avec moi. Alors que les chaussures d’Emma, je sens bien qu’elles sont jalouses. Elles ne nous adressent pas la parole et nous lancent des regards haineux. Mais nous n’y pouvons rien si Emma ne prend pas soin d’elles.

Clara franchit une porte. Nous voilà en discothèque. Je n’aime pas trop cet endroit, un peu trop sale pour moi.

Et c’est parti, Clara se met à danser. Je tourne dans un sens, je tourne dans l’autre, je tape, je saute.

Je croise des chaussures et encore des chaussures. Tout va trop vite, je n’ai pas le temps de faire connaissance.

Aïe, qui vient de me marcher dessus ? C’est ce grand avec ses chaussures immenses. Elles me font un petit sourire désolé, elles ne contrôlent plus leur propriétaire. Ca se bouscule, ça piétine. J’étouffe un peu au milieu de tous ces gens. Le sol devient collant, je déteste ça. Des gouttes d’alcool me tombent dessus, j’ai envie de rentrer.

J’essaye de soutenir Clara du mieux que je peux, mais je sens bien que je fatigue. Ses pieds se mettent à gonfler, j’ai l’impression que je vais éclater.

Et toujours devant moi, ces talons, ces baskets, ces ballerines, ces bottes. J’ai envie de crier, de leur dire de s’éloigner, de faire attention à moi au lieu de me pousser, de me marcher dessus.

Enfin Clara se décide à sortir. Le grand air me fait du bien. Je souris, j’ai accompli ma mission jusqu’au bout. Clara, c’est vraiment ma meilleure amie, je ferais tout pour elle.

Je crois qu’elle a un peu bu, elle me fait aller dans de drôles de direction. A force de tituber, j’ai la tête qui tourne et je fais moins attention au sol. Clac, mon talon se coince dans le pavé. Crac, je sens une douleur fulgurante. Je sens une partie de moi qui s’arrache. Vite Clara, amène-moi à l’hôpital, je me suis cassé quelque chose.

Mais que fait-elle ? Pourquoi me quitte-t-elle ? Elle ne va pas marcher pieds nus ? Elle enfile une paire de tongs, je reconnais là ma Clara si gentille, m’enlever du sol pour me sauver.

Je la vois se diriger vers un objet rond et sombre. Je me sens jetée. Je dégringole au fond, atterrissant sur un amas de choses. L’odeur est la pire. Je ne comprends pas. Puis je l’entends qui s’éloigne. Elle ne va pas me laisser là ? Clara… Clara…

Par Groux

Texte de Nolwenn

Si ça ne faisait pas 116 ans que ça dure, je rigolerai. De les voir s’affairer tous là. A mes pieds. Mais là, ça m’énerve. Ils deviennent de plus en plus hautains avec leurs soi-disant nouvelles technologies. Ils se réjouissent de leurs découvertes, se félicitent, se persuadent qu’ils approchent enfin du sens que j’ai. Du pourquoi j’ai été construit. Des bouffons ces archéologues. Jamais ils ne trouveront. Plus ils fouillent autour de moi, plus ils s’éloignent.

J’ai longtemps écouté leurs divagations. J’ai même parié sur certaines hypothèses qu’ils formuleraient. J’ai aussi découvert beaucoup de métiers qui me paraissent tellement inutiles. L’expert en paléopalynologie par exemple. Celui-là, il m’a scotché quand je l’ai rencontré. Pour faire simple il étudie les grains de pollens et les spores fossiles. Ridicule. Il est venu avec son copain qui fait de la tracéologie. Lui, en fonction des traces produites par l’utilisation des outils, ils déterminent leur fonction. Les gamins qui viennent me voir tous les jours font la même chose.

Oui parce qu’en plus de me farcir des dizaines d’archéologues, je vois passer des milliers de personnes tous les jours. Encore pire que les scientifiques. Ils prennent des airs très sérieux et expliquent à leurs gamins « J’ai vu un reportage qui disait que l’orientation c’était en fonction du soleil et du vent, pour des rituels religieux. » N’importe quoi. Ils feraient mieux de se taire et de retourner se vautrer devant leur télé abrutissante. Plutôt que de m’abîmer avec leurs mains sales.

Des humains j’en ai vu passer. Ils ne s’arrangent pas avec le temps. Et ils n’ont pas arrangé le temps. Haha, trop drôle ! Pas plus tard qu’hier, un visiteur a dit à sa femme « Y a vraiment plus de saisons chérie ! On est en plein mois de juillet, il fait 10°C. De mon temps, on avait de vrais étés. » De son temps… Il a quel âge le chauve ? 65 ans ? Moi je vous le dis, de mon temps à moi, y a plus de 4000 ans, c’était vraiment mieux. Je n’entendais pas la terre gronder sous mes pierres. Elle n’était pas en colère. On vivait bien, elle, les animaux, les quelques humains qui passaient par là et moi. Tout le monde se respectait. Aujourd’hui le respect, les hommes ne savent plus ce que c’est. Des abrutis de jeunes essaient de dessiner sur mes pierres. Ils me tapent dessus. Ils hurlent. Pourtant ils devraient être admiratifs et impressionnés par ma taille, ma splendeur, mon âge. Des bouffons eux aussi.

J’en ai marre de les voir tous. J’aimerai qu’on me laisse tranquille. J’aimerai entendre le chant des oiseaux plutôt que le piaillement des américaines. J’aimerai voir les jeux d’ombres et de lumière sur mes pierres plutôt que des flash aveuglants. J’aimerai profiter de l’éternité et attendre le retour de mes créateurs. Je sais qu’ils reviendront. Ce serait tellement drôle de les voir débarquer demain. Je ne manquerai pas d’apprécier la déconfiture des archéologues face à mon utilité. Et non mesdames et messieurs, je ne suis ni un lieu de culte, ni une sépulture, ni un lieu d’observation solaire. Certes les traces que vous retrouvez viennent des hommes qui m’ont utilisé après mon apparition mais mon sens premier vous échappe. Mes créateurs n’aimeraient pas du tout le nom que j’ai d’ailleurs. Stonehenge. Stone Age. Age de pierre. Traduction : âge de barbares incultes. Ils me manquent. Mais ils sont partis. Loin. En tout cas, moi je suis prêt pour leur retour.

Les humains m’amusent avec leurs expressions. Il y en a une qui m’a plu. La vérité sort de la bouche des enfants. Je me souviens d’un petit garçon, un jour, qui a dit à sa maman « Si on ne sait pas comment les pierres ont été transportées jusque là, c’est peut-être les extra-terrestres qui les ont mises, non ? » Sa mère a levé les yeux au ciel et lui a répondu « Ne sois pas bête mon chéri. » Pauvre humaine étriquée… Dans 10 ans, 100 ans, 1000 ans, tu verras.

Par Nolwenn
Aime lire, raconter et écrire des histoires depuis… (ne s’en rappelle pas c’est trop loin). Devenue journaliste de presse écrite pour en partager. Dans ses rêves les plus fous, serait conteuse et écrivaine. Y travaille…

Texte de Colette

Pourquoi tout à coup, autant de monde après moi ? J’étais tranquille jusqu’à maintenant moi ! Je tiens quand même à vous préciser, mes chers, que lorsque je suis arrivée ici, personne ne s’est précipité pour m’accueillir. Il a fallu que ce soit moi qui organise une fête et qui pende la crémaillère.

Vous vous en souvenez de ce soir là hein ?!

Jules, la quarantaine, rentre, comme à son habitude, bien, 22h, dans ses baskets, après une bonne journée de boulot. Il est certes un peu tard ; mais on s’en moque. Il est heureux Jules. Il vit de sa passion et existe grâce à, avec, son âme sœur. Voilà. Jules est comme ça. Là, il a hâte de retrouver la femme. Sa femme. Fleur. Les ampoules des lampadaires de la rue clignotent. Ses yeux se posent sur l’un d’entre eux. Et… Ils s’arrêtent. Net. Plus rien ne bouge. Il se croit immobile. Pourtant, l’instant d’après, Jules est à terre. Paralysé ? Il est tombé de toute sa hauteur. Son corps s’est mis à trembler. Fort. Impossible pour lui de faire quoi que ce soit . Il est 22h15. Il est allongé sur le sol. Seul. Il convulse. Il « s’endort ». Depuis cette soirée là, leur vie, tout ce qu’ils s’étaient appliqués à construire, eux, Fleur et Jules, a basculé dans la terreur, l’angoisse.

Ben quoi ?! Il fallait bien que j’invite du monde à ma soirée ! Bon ok. Désolée, si en dansant, mes nouvelles copines et moi, on a un peu fait valdinguer le plafond. Mais bon, ce n’est pas une raison. Depuis ce soir là, vous ne me lâchez plus ! Articles de presse, reportages TV… Je suis une « people »  et les paparazzi me traquent. Ils feraient tout pour obtenir un cliché de moi. Une photographie bien belle, de près de préférence et surtout pas floue ! Pour ça je ne vous raconte même pas ce qu’ils utilisent… Le numérique c’est dépassé. Maintenant, ils sortent l’artillerie lourde, de vrais robots avec téléobjectifs intégrés. J’ai cru comprendre qu’ils appelaient cela IRM. La semaine dernière, je ne sais ce qui a déclenché la foudre, mais j’ai été victime d’une tentative d’assassinat au laser. Les agents de police du LCR m’ont indiqué qu’il s’agissait d’une arme produisant des rayons ciblés. Encore un truc de psychopathe ! Certainement un pervers dégénéré qui jalouse ma célébrité soudaine ! Bon, quoi qu’il en soit, j’ai bien compris la leçon. Pas d’inquiétude. En ce moment, je vis terrée dans ma substance blanche. Je fais timidement connaissance avec mes voisins. Je crois qu’ils m’aiment bien. Petit à petit, je « fais mon trou », comme on dit. Ils n’arrêtent pas de m’inviter chez eux. Tiens, hier, j’ai été conviée chez monsieur le maire. Bel homme ce monsieur Calleux. Et puis, il est tellement fédérateur. Grâce à lui, on peut traverser facilement les lobes, sans frontières, ni passeport (ce qui m’arrange bien… je suis arrivée précipitamment du pays de l’Infection et pour l’instant, je suis toujours sans papiers ici…).

Jules, couché dans un lit d’hôpital. Il pleut. Jules est gris. Moche. Flétri. Gonflé. Desséché. En quatre mois, il semble avoir pris dix ans.  Il ne vit plus vraiment. Un administrateur central a pris le contrôle de tout. De ce qu’il ressent. De ce qu’il dit. De son comportement. De sa vue. De tout. Seule, Fleur reste. Elle aussi on l’a dépouillé de tout. De sa vie. Et plus ils avancent, moins ils ont envie de savoir. Ils souffrent ensemble. Tentent d’affronter l’horreur.

Je m’appelle Glio. Aujourd’hui cela fait quatre mois que je vis dans la substance blanche de Jules. Je me sens bien ici. Je m’étale, je m’éclate, je défonce tout. Jules et les autres, les humains, ils veulent ma peau. Ils me détestent. Ils me trouvent horrible, méchante, dévastatrice. Physiquement, je ressemble à un papillon. Comme lui, je grandis et je me transforme. La chrysalide se méta-morphose. Je suis une nymphe au pays des neurones. Je laisse sur mon passage des bribes de cocon, des méta-stases. Partout. Je suis la reine. J’infiltre tout. Le cortex m’appartient.

Jules, la quarantaine bien tapée. Les yeux clos. Son cœur bat. Ses yeux ne s’ouvrent plus. Bientôt, il ne sera plus. Je l’ai bien bouffé.

Par Colette
Lorsqu’elle écrit Colette n’a pas d’âge…
Les mots s’enfilent comme des perles sur un collier…
Les textes qu’elle écrit ne vivent que sur l’écran de son ordinateur ou sur les pages de ses carnets.
Aujourd’hui, elle décide de se lancer un défi,
Elle a envie,
Elle a peur,
Elle est impatiente,
Elle imagine,
Elle est heureuse d’écrire, là, maintenant, tout de suite ; de penser à ce qui l’attend…

Texte de Justine

Au brouhaha ambiant je devine que la salle est pleine, comme chaque samedi, jour de marché. Alors malgré l’inconfort (nous sommes entassées les unes sur les autres), je n’ai aucune envie de sortir d’ici.

Tout à coup me voilà éblouie par la lumière, les conversations se font plus nettes et une main m’attrape. C’est celle de la patronne dont la poigne est ferme et tendre à la fois. A peine le temps d’apprécier sa chaleur et sa douceur qu’elle me repose. Je serais bien restée un peu plus longtemps au cœur de sa paume mais tout se met à valser autour de moi, lentement et en cadence.

Le balancement cesse. Je sais que je n’ai que quelques minutes de répit. Une autre main me saisit, assez vivement, plus rugueuse cette fois. Je suis immédiatement plongée dans un liquide chaud et onctueux, un café crème sans aucun doute. Rapidement je suis agressée par le sucre qui se colle à moi et je sais que d’ici peu mon système vestibulaire va être mis à rude épreuve. C’est parti. Vitesse maximum. J’ai la nausée (c’est quand même un comble : avoir le tournis alors que je vis dans un bistrot et que ma fonction principale se joue dans la tasse de café ! Ce que je préfère, c’est quand on m’immerge dans une pâtisserie, particulièrement quand je pénètre dans les couches moelleuses d’un fondant au chocolat. Et, ce que j’aime par dessus tout, c’est le cœur, encore chaud et onctueux. La caresse du chocolat m’est exquise.)

A peine le temps de reprendre mes esprits qu’une énorme langue s’approche de moi. Elle me lèche, dans un sens, dans l’autre, un va et vient lent mais brusque. Tout comme la main qui m’a porté à cette langue, celle ci est rugueuse et rêche. La salive qui me recouvre est amère, dotée d’un léger goût de tabac. Des chicots me cognent. J’essaie de m’accrocher aux souvenirs des langues délicates et parfumées qui me tètent doucement, sans aucune brutalité et que j’affectionne particulièrement.

Ouf ! On me repose.

Me voilà abandonnée sur la table, mais je sais que ça ne va pas durer.

Je suis jetée sans ménagement sur un plateau et de nouveau ça chaloupe. Au rythme je sens que ce n’est pas la même personne que tout à l’heure. Il est plus saccadé, plus rapide aussi.

Jet d’eau tiède, effleurement rapide et doux du torchon. Mais pas le temps d’en profiter. J’aime ce contact, surtout quand le tissu est propre et qu’il sent bon la lessive. Mais ce que j’affectionne par dessus tout, c’est quand la « p’tite » (comme l’appelle la patronne) prend son temps, qu’elle me caresse tout doucement, que ses gestes sont précis et tendres.

Le samedi ce n’est jamais le cas. Trop de clients.

A peine séchée, encore humide, je repars.

Une toute petite main fraiche, moelleuse, à l’odeur de framboise m’agrippe! Rien à voir avec les grosses paluches de certains clients. Un délice !

J’imagine déjà être happée par une bouche raffinée, tiède, qui exhalerait le même arôme fruité.

Quelle désillusion ! Cette main si petite me frappe de toutes ses forces contre le bois de la table. Elle me monte, me redescends et me cogne vigoureusement, à plusieurs reprises.

Heureusement, rapidement une autre main me délivre. Un peu plus grande, mais assez fine, qui dégage le même parfum délicat. Elle me repose, à distance de la sauvage petite pogne.

A peine remise de mes émotions et c’est reparti : valse, jet d’eau, torchon, valse.

Je rêve d’un fondant au chocolat, je donnerai tout pour m’y plon…

Mais me voilà dans les airs ! Je vole littéralement et m’écrase pitoyablement sur le carrelage. Décidément…

On me bouscule, on m’écrase. Il fait de nouveau tout noir. Le sol est froid et dur et c’est plein de poussières.. J’aperçois de nombreux pieds. J’attends patiemment et me réjouis de cette pause inattendue. Je sais que je vais rester là quelques heures mais je fais confiance à la « p’tite ».

Les conversations se font moins tonitruantes, les pieds se dirigent un à un vers la sortie.

Une main me soulève, celle de la « p’tite ». Je la reconnaitrais parmi mille. Elle m’introduis dans un bain d’eau chaude, plein de mousse parfumée, me frotte devant, derrière, m’essuie avec un torchon fraichement lavé. Elle ne me lâche plus et, tout à coup, me glisse dans un fondant au chocolat. Je pénètre tranquillement en son sein, la crème cacaotée m’enduit de toute part, c’est divin. Elle me porte ensuite à ses lèvres qui me caressent délicatement, sa langue m’aspire et me pourlèche en douceur. Je suis au anges.

 Par Justine

Texte de Missgrump

– Celui-là, je vous le coupe. Il est complètement mort. Tout sec. Il va finir par tomber.

– Mort moi ? Vous voulez rire ! Si j’avais dû mourir, je serais mort ce jour-là. Alors, laissez-moi tranquille.

Il faisait bon cette nuit-là. J’aime profiter des cieux étoilés et de la fraîcheur nocturne. Tout à coup, avant que le coq ne chante, je fus surpris par un bruit épouvantable et un ciel illuminé de couleurs éblouissantes : rouges, orangées, jaunes, un vrai feu d’artifice.

Ebloui et apeuré, je ne repris conscience du monde alentour que lorsqu’une boule de feu me toucha au pied le laissant déformé à jamais. J’ai appris à vivre avec mon handicap et ce ne fut pas de tout repos.

Plusieurs de mes bras aussi furent endommagés ; certains craquaient sous la pression et le stress. Nous en avions souvent parlé : ils préféraient mourir plutôt que d’être séparés. Je pris donc le parti de faire disparaître les plus fragiles, les plus sensibles, afin de leur donner l’opportunité de renaître ailleurs. J’ai la croyance que chaque élément qui disparaît reviendra sous une autre forme. Et puis parfois, il vaut mieux partir avant qu’on ne le décide à sa place.

Une fumée épaisse avait remplacé le vacarme lumineux. Reprenant mes esprits, je regardai autour de moi les dégâts : mon meilleur ami, le majestueux sapin qui faisait honneur à sa race, car il avait osé pousser tout seul au fond du terrain résistant contre vents et marées à toutes les tempêtes depuis des siècles, était couché de tout son long. Ses racines avaient été arrachées : il était sans doute mort sur le coup. Il n’était pas tombé, il avait été foudroyé. Plus tard, quand je pris le temps de me regarder de plus près, je retrouvai en moi ses épines, venues écorcher mon écorce. J’en garde encore des cicatrices.

J’aurais souhaité me connecter avec son âme envolée pour lui dire au revoir mais de multiples tâches noires à l’horizon m’en dissuadèrent. Personne pour partager ces images. Mon ami était mort et les arbres qui m’entourent bien trop petits pour participer à ce spectacle époustouflant.

Tout est allé très vite mais je n’ai rien oublié.

Ni le bruit des bombes et des armes qui firent trembler la terre et déracinèrent plusieurs de mes frères.

Ni les milliers de soldats qui hurlaient de frayeur pour se donner du courage alors qu’ils sautaient de leur embarcation dans une eau gelée et rouge de sang, accueillis sur notre terre à coups de canons.

Ni les corps sans vie retouvés plus tard, parfois méconnaissables, alors qu’un silence terrifiant avait enfin remplacé le bruit des armes.

Ni la fusillade qui prit la vie de trois soldats qui habitaient dans la grange voisine depuis quatre ans. J’avais fini par les aimer, même s’ils venaient soulager leur vessie sur mon tronc.

Ni le viol de la petite Marie que je vis en direct, son regard effaré, ses cris étouffés, puis ses hurlements remplis de larmes face à l’horreur et l’incompréhension.

Ni les incantations des habitants qui supplièrent Dieu de les préserver.

Ni le bazar dans lequel mon jardin, mes dunes, mon village furent contraints de survivre pendant quatre mois.

Ni le désordre laissé après cette occupation sauvage dans nos champs, nos fermes et surtout dans la tête de ceux que j’avais tant aimés.

Ni le silence insupportable qui suivit, me laissant seul parmi des détritus, des cratères et des herbes sauvages qui envahirent mon espace le transformant en terre sauvage.

Moi qui me lie avec les éléments de la nature, qui danse avec le vent, joue à cache-cache avec les nuages et les rayons du soleil et qui renaît à chaque saison, je sais quelle est la force de vie qui guide tout cela. Mais qu’en est-il de l’homme ? Qu’est-ce qui le guide ? A-t-il lui aussi un créateur ? Lorsque je mourrai, j’aimerais renaître dans un corps humain. Même si certains de mes frères ont essayé de m’en dissuader, je me suis posé trop de questions à leur propos pour ne pas vouloir essayer.

L’homme peut être génial. Il sait faire preuve d’organisation, déployer des moyens extraodinaires et travailler avec ses semblables pour achever des merveilles. Comment un être aussi parfait peut-il autant se tromper sur les causes à défendre ? Pourquoi alors qu’il est en quête de sens ne voit-il pas qu’il se méprend sur sa nature profonde ?

Si j’avais pu choisir, je serais mort ce jour-là, à cette date que tout le monde retient et pour laquelle des milliers de visiteurs se déplacent tous les ans, célébrant et pleurant la gloire de ceux qui sauvèrent le monde. C’était le 6 juin 1944.

Par Missgrump
Instit depuis 20 ans, spécialisée depuis peu, j’écris depuis plus de dix ans mais j’aimerais le faire plus régulièrement. Maman de trois encore jeunes garçons, je ne prends plus le temps d’écrire alors que cela me fait un bien que je ne devrais pas négliger. En m’inscrivant sur un site qui “m’oblige” à écrire, je me fais donc du bien !

Texte de Mamzelle

Ils sont tous là… je me rappelle de chaque instant passé à son poignet et de ce qu’il a ressenti en compagnie de ces personnes… ils sont tous là, sans exception…

La joie dans son regard quand il a ouvert ce paquet sous le sapin, cette fierté ressentie parce qu’ils le jugeaient assez grand pour me porter à son poignet, il allait devenir un homme à présent ! Ses parents… ils ont toujours été là, suffisamment présent pour le porter et l’encourager à avancer mais jamais trop envahissants. Et ils sont encore là, en ce jour particulier, toujours.

Ses frères sont là aussi… les chicaneries pour savoir qui finiraient le dernier morceau de gâteau, les courses en culottes courtes pour ne pas arriver en retard devant les grilles de l’école. Tiens, même l’institutrice de l’école primaire est là  au fond, derrière la famille et les amis. Je me rappelle comme si c’était hier des bancs de l’école, son œil qui surveillait sans cesse l’avancée du temps, surtout ne pas rater l’heure de la récréation. Sentir son pouls s’accélérer sous l’effet de l’excitation, la joie et même de la colère… et oui quel mauvais joueur c’était… C’était le bon temps, le temps de l’insouciance… ils sont là également, serrés les uns contre les autres

Et puis il y a eu Marie, rencontrée lors de ses études. Là c’était différent, l’émotion était différente, il a tout de suite que c’était elle. Le temps s’est suspendu comme si mes aiguilles ralentissaient pour qu’ils puissent profiter de chaque instant de cette rencontre. Chaque tic-tac reste gravé dans la mémoire de mon mécanisme. Je ne l’avais jamais connu aussi serein, certain que l’avenir ne pouvait que leur sourire s’il restait ensemble.

Et puis il y a eu Tom, leur petit miracle. Ils l’ont attendu, espéré, désiré. Je me souviens de ce sentiment de plénitude mêlé à la responsabilité qu’ils auraient désormais.

Quelle fierté il a éprouvé ce jour de printemps lorsqu’enfin il l’a tenu dans ses bras. J’étais encore là, je l’ai bercé moi aussi avec mon bruit rassurant lorsqu’il se levait pour le consoler en pleine nuit.

Tom est là lui aussi, à côté de moi, juste à côté. Il est là, entouré de ses grands-parents, de Marie qui le serre fort dans ses bras, incapable de le lâcher.

Je me sens coupable. C’est comme si depuis ce 8 juin l’année dernière, mes aiguilles s’étaient emballées. J’étais là pour la lecture des analyses, quand ce médecin a annoncé l’inéluctable destin qui l’attendait. Je me rappelle son manque de compassion, comme si nous n’étions qu’un numéro de plus que la liste des malchanceux. Je me souviens le poids qui s’est abattu sur ses épaules. Il a commencé à me regarder différemment, comme si j’étais responsable du temps qui s’égrenait et qui le rapprochait des adieux. Je voulais mais je n’ai pas pu, je voulais arrêter le temps, donner à ce fils tant désiré du temps à partager avec lui. Il était trop petit, il avait besoin de ce père, encore. Donner à Marie encore des années de vie heureuse et insouciante, cette vie qu’ils avaient construite, pierre après pierre. Mais non je n’ai pas ce pouvoir, je n’ai pu empêcher cette chose de le ronger.

J’étais là lors de son dernier souffle. C’est comme si une partie de moi s’était éteinte avec lui. Maintenant je suis dans une boîte, mes aiguilles continuent leur inexorable travail, insensibles à ce torrent d’émotions qui m’envahit. A quoi je sers maintenant ? Je veux partir avec lui… oui c’est ça je veux partir avec lui.

Tout à coup de la lumière… Marie apparaît, il y a du bruit tout autour, la cérémonie est finie maintenant tout le monde est réuni autour d’un dernier verre. Je les entends raconter des anecdotes, certains sourires s’esquissent même en repensant aux bons moments.

Les mains de Marie… Que d’émotions dans ses mains… je sens la tristesse, le chagrin immense mais dans ses veines coulent l’amour, l’amour pour Tom. Tom, où est-il d’ailleurs ?

Elle l’appelle, elle le cherche, ses doigts sont crispés sur mon cadran. Enfin, il est là. Petit homme… tout doucement, elle me glisse entre ses petites mains… Qu’est-ce qu’il lui ressemble ! oh non pas une ressemblance physique, il a tout de sa mère. Mais ce qui s’émane de ce petit bonhomme de 4 ans… c’est lui… la même douceur mêlée de force. Je l’accompagnerai comme j’ai accompagné son père, je lui insufflerai l’énergie que j’ai reçue pendant ces années… j’ai voulu mourir avec lui, mais maintenant non, c’est à moi d’accompagner ce petit homme comme il l’aurait fait… je sens que c’est là ma place, à ce petit poignet…

Par Mamzelle

Totalement novice dans l’écriture, j’aimerai me lancer et voir ce que je suis capable de produire mais je pense avoir besoin d’une ligne directrice

Texte de Wowélie

C’est la première fois que ça m’arrive. J’appréhende un peu. Jamais auparavant on avait pensé à moi dans de pareilles circonstances. Je n’ai pas le choix. Je vais faire au mieux.

Ça y est, j’y suis. J’attends qu’on me sonne. Je me sens seule et pourtant il y a tant de monde. Je ne me suis jamais sentie aussi seule. J’ai si souvent l’habitude d’être partagée.

Je ne reconnais personne autour de moi. J’ai même l’impression que tout m’oppose aux autres. Il va falloir pourtant que je m’exprime. On m’a demandé d’être là, je ne me défilerai pas. De toutes façons, c’est bien compliqué de me faire taire. Il faut juste que j’assume. Tout en étant discrète. Complètement antinomique…

Je ne me reconnais plus. D’habitude si entière, si simple, tant appréciée. Je crains qu’aujourd’hui on ne me comprenne pas. Mais pourquoi a t’il pensé à moi, ici et aujourd’hui? Pourquoi ne suis je pas comme d’habitude accrochée au sourire d’un enfant, couplée à une réussite, un partage, la dégustation d’un brownie? Les trucs habituels dans lesquels je sais parfaitement m’exprimer!

Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre. Tout va dépendre de lui en fait. Admettons que je respecte son choix, je devrais être là aussitôt qu’il me sollicitera. Je ne suis pas en droit de me brimer, ce n’est pas moi qui décide.

Pour l’instant, il a décidé de me modérer fortement. Je passe donc inaperçue au milieu de tous ces visages de circonstances sur lesquels mes collègues s’expriment.

Aux mines s’associent les discours sombres. Chacun y va de son petit souvenir sur le cher disparu pour justifier un peu plus le lien qui les unissait à lui. Je suis tapie au creux de son estomac, complètement mise en sourdine. Je suis bien. Je me sens en sécurité, dans l’attente d’un moment vraiment opportun et adapté, ailleurs. Je commence à espérer qu’il m’a oubliée et qu’il décide enfin d’être synchrone avec la foule atterrée. Je finis par m’endormir. Je rêve de jours meilleurs.

Encore dans un demi sommeil, j’entends résonner sa voix. Je ne rêve plus, il a décidé de prendre la parole. Parmi la foule de personnes présentes pour rendre hommage à cet homme, il décide, lui qui le détestait, de parler à son sujet. Je crois qu’il veut ma peau. Je suis au bord de la crise de nerfs. Il ne peut pas comme il y a quelques jours, quand il a appris sa mort, me laisser éclater face aux autres? Pas là, pas maintenant. Mais pourquoi est il aussi inadapté? Je vais finir par me mettre en colère, le comble!

Soyons attentif. Je mesure le sens de ses mots, aucun n’appartient à mon champ lexical. Il m’étonne. Il ne m’a pas fait venir pour rien tout de même? A croire que je vais finir par être déçue…

Il achève sa prose par une note d’humour noir qui n’échappe pas à l’assemblée. Tout le monde semble mal à l’aise. On dirait que beaucoup savent les griefs qui le lient à cet homme que tous pleure.

Il est fier de s’être exprimé. Il sait que ce n’est pas lui qui est indécent. Il reprend confiance. Il devait le faire. Il ne regrette pas. Peut être n’a t’il pas tout dit mais peut être a t’il éveillé quelques consciences?

En un instant, les choses se bousculent. Il a eu peur, il a osé, il est fier. Je sens que je vais y passer. Je sens que je m’anime. Je sens qu’il me donne vie. Je sens que c’est là qu’il veut que j’explose. Maintenant c’est moi qui ai peur. Peur des réactions. Peur d’être incomprise. Quoi de plus normal. Je n’ai jamais été détestée.

Je grandis en lui, je gagne chaque bout de peau. Je l’habite. Je me suis totalement manifestée en lui mais encore, rien ne se voit. Il ne veut pas en rester là. Il assume. Il me demande d’aller plus loin, de gagner du terrain.

Je me décide. Je lui accroche un sourire aux lèvres. On en restera là. Je sais rester discrète parfois.

Par Wowélie

Texte de Pilly80

Je craque et je grince de partout. J’ai froid, je suis trempée. Mais ceux que je transporte ont encore plus froid que moi. Et ils ont peur. Ils sont si nombreux, entassés les uns contre les autres. Il y a des vieux, des jeunes, des très jeunes et de très vieux. On a quitté le rivage il y a des jours. Je sens leur fatigue et je sens leur espoir. Il les porte, tout comme moi.

Je suis si vieille. Je devais finir mes jours bien tranquille au fond du petit port de pêche où j’ai travaillé pendant des années. J’ai vu la mer sous tous ses visages : aimante, nourricière, bienveillante puis amère, inflexible, injuste. J’ai transporté trois générations de pêcheurs. J’ai vu les filets revenir de plus en plus vides, les visages des hommes de plus en plus résignés. « Il faut partir, disaient-ils. Il n’y a plus rien de bon ici pour nous. » Alors voilà, on est parti tous ensemble, presque tout le village.

Je commence à en connaître quelques uns. Il y a le jeune Wacil, qui quitte ses parents parce qu’on lui a dit que là-bas, derrière l’océan, il y a un endroit plus serein où il vivra bien. Il est confiant, Wacil.  En plus, il a les yeux bleus, comme sa grand-mère alors il se dit que ça lui portera chance. Y en a une aussi que j’aime pas. Une qui est remplie de colère et d’aigreur. Qui pince les gosses quand ils dorment enfin, qui murmure des angoisses aux mères, qui méprise les jeunes et commande aux vieux. Mais qui pleure parfois dans son sommeil. Elle est souvent assise à côté de deux vieux amoureux. Ils ne sont que tous les deux au monde. Ils se disent qu’au pire ils partiront tous les deux ensemble et qu’au mieux ils vivront ailleurs. L’important, c’est qu’ils restent tous les deux. Et puis il y a Aya et ses petits pieds.  Aya qui commençait tout juste à marcher avant qu’on s’éloigne de la terre. Elle est surtout maintenant dans les bras de sa mère parce qu’il n’y a pas de place pour marcher sur moi. Mais parfois, quand elle pleure fort pour promener ses petits pieds, les autres s’entassent encore plus dans un coin et je sens ses fragiles premiers pas sur moi. Et alors j’ai moins froid. Et je me dis qu’on va y arriver, de l’autre côté. Y a pas de raison, même si je suis vieille et fatiguée. Heureusement, il y a Zineb. Elle chante souvent, Zineb. Et elle chante bien. Parfois, les autres chantent avec elle et ça fait un choeur rempli de courage. Elle veut rejoindre son amoureux qui est parti bien avant elle. Elle ne sait pas s’il est arrivé là-bas. Elle pense que oui et qu’il l’attend, tout content. Et puis quand elle a des doutes, elle chante un peu plus fort pour pas s’entendre. Y a un petit vieux qui la regarde souvent. Il a les yeux malfaisants. Lui, il aimerait bien qu’elle le retrouve pas son amoureux. Il croit que tout vieux et tout malfaisant comme il est elle voudrait bien de lui. Et  puis tout au bout de moi, il y a une famille complète : les parents, les enfants, les oncles, les tantes, les cousins, les grands-parents. Les plus petits passent de bras en bras mais j’ai toujours peur qu’il y en ait un qui glisse entre deux bras et tombe dans ceux de la mer.

Maintenant, je me craquelle et j’ai mal partout. Je suis si fragile, si lourde. J’ai peur mais ceux que je transporte ont encore plus peur que moi. On a quitté le rivage il y a des jours. Je sens leur fatigue et je sens leur espoir. Il les porte, tout comme moi.

Par Pilly80

Proposition 05/2015

Bonsoir, 

Voilà, comme prévu, nous sommes dimanche soir et l’atelier prend fin. Les commentaires ont été clos sur l’ensemble des textes, mais vous gardez bien entendu la possibilité de les consulter. 

Merci à tous pour votre participation à cet atelier finalement très humain…!

Pour ceux qui le souhaitent, le prochain atelier commencera le vendredi 5 juin, et les inscriptions sont d’ores et déjà ouvertes. 

Bonne fin de soirée et bonne continuation à vous tous!

Gaëlle

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Ce mois-ci, je vous propose de vous glisser dans la peau d’un(e) autre. Bon, jusque-là, rien de bien original, me direz-vous, c’est le principe même de l’écrivant que de se glisser dans la peau d’un(e) autre.

Alors précisons un peu les choses : je vous propose d’écrire un texte au « je », mais en faisant parler une entité non-humaine (animal, objet, végétal, sentiment…).

Et puisqu’aujourd’hui est le premier mai, jour de manif parait-il, je vous propose de situer votre texte dans un contexte de foule (quel qu’il soit, pas nécessairement une manifestation, c’était juste pour faire semblant de m’intéresser à l’actualité 🙂 )

Prenez-vous pour la colère du peuple dans un rassemblement d’indignés, ou pour le petit chat tapi sous la table d’un vaste repas de famille ; pour la pelouse foulée aux pieds par des milliers de festivaliers à Woodstock, ou pour le rideau d’une scène de théâtre un soir de première ; comme bon vous semble. Racontez-nous le point de vue de ce « personnage ». Créez un décalage avec ce qu’aurait vu et ressenti un humain dans la même situation, ou bien au contraire soyez en parfaite empathie avec les homo sapiens environnants… A votre guise.

Bref, prenez-nous par la main et emmenez-nous tenir compagnie à un élément non-humain, à qui vous prêterez vie en lui prêtant vos mots !

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