Vacances de printemps

Fait assez rare, la famille est au grand complet.

La semaine a été planifiée et organisée des mois auparavant afin que chacun puisse se rendre disponible.

Petit déjeuner gargantuesque: jus, pots de confiture maison, viennoiseries, pain frais, thé, café…

Malgré l’heure matinale, les conversations vont bon train : emploi du temps de la journée, menus, courses, équipes à constituer pour effectuer les différentes taches…

Les enfants, encore en pyjamas, courent dans le jardin en fleurs malgré la rosée matinale.

« Je vais faire un tour », dit-il en se levant brusquement.

Tous les regards se dirigent vers lui. Personne ne dit rien mais chacun se demande ce qu’il va faire de si bon matin.

Les rires se font moins tonitruants, les cuillères cessent de cogner contre les bols et chacun part vaquer à son occupation. Seuls les petits continuent de s’égailler dans le jardin sans se soucier des tensions tout à coup palpables.

L’appétit coupé, elle se lève à son tour,

Lorsqu’elle est énervée ou anxieuse, elle aime faire le ménage, ça l’apaise. Et puis, une maison habitée par tant de personnes, c’est vite sale. Alors, elle ouvre en grand toutes les fenêtres, inspire une bouffée d’air iodé, empoigne le balai à deux mains et s’y accroche comme elle peut. Le rythme, plutôt lent au départ, s’accélère très rapidement. Deux temps : aller, retour, aller, retour… Elle guide son partenaire avec tout son corps ; ses mains mais aussi ses bras, son buste, ses jambes.

Les miettes de pain au chocolat volent, les jouets épars des enfants sont poussés violemment dans les coins, les chaises sont tirées et replacées brutalement.

Ses cheveux sont en bataille, ses joues sont cramoisies, ses mains glissent sur le manche à balai tant elle s’y agrippe.

Mais le rythme continue à s’accélérer.

La porte d’entrée claque.

Instantanément elle se fige, toujours cramponnée à son balai. Son cœur survolté accélère encore dans sa poitrine. Elle ne respire plus. Elle espère qu’elle se trompe ; peut être est-il juste parti faire un tour de vélo ? Elle saura rapidement : elle peut mesurer son taux d’alcoolémie au nombre de mots qu’il prononce à la minute. L’équation est assez simple, impossible de se tromper.

Il a le sourire aux lèvres, les yeux légèrement brillants. Il se dirige vers ses petits enfants avec lesquels il se met à courir et à rigoler. Déjà plus de trois mots, en trente secondes à peine. Les petits sont ravis mais elle, n’est pas dupe.

Encore en apnée, le balai à la main en soutien, elle s’avance vers lui. Elle s’arrête, le regarde fixement.

« Tu as bu »

« Non »

« Si tu as bu. Je le sais. Je le sens. Ca se voit »

Toujours ce même discours, répété inlassablement.

Elle n’ajoute rien de plus. Elle ravale sa colère et reprend son duo macabre dans un rythme toujours plus effréné : aller, retour, aller, retour, jusqu’à épuisement.

Elle lance violemment son balai. Elle a besoin d’air. Elle sort de la maison, court sur le chemin de terre qui la sépare de la plage, retire un à un ses vêtements trempés de sueur et se jette à l’eau.

Malgré l’extrême fraicheur de celle-ci, son corps se détend. Elle respire, enfin.

Aujourd’hui encore elle ne dira rien, ni demain d’ailleurs; cette semaine a été si attendue et si bien organisée. Elle ne peut pas se permettre de faire de vagues et de tout gâcher.

Tablée du soir. Les enfants sont couchés. Les verres s’entrechoquent, les voix s’élèvent, plus ou moins fortes. Les visages sont rougis par le soleil et l’air marin. On rigole, on se taquine, on parle de la journée, de la chance que l’on a eue avec la météo, des prouesses du plus petit, de la balade au cap de la Chèvre, de la beauté des bruyères et des ajoncs en fleurs.

Sa langue se déliera, un jour.

 Par Justine