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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Justine

Vacances de printemps

Fait assez rare, la famille est au grand complet.

La semaine a été planifiée et organisée des mois auparavant afin que chacun puisse se rendre disponible.

Petit déjeuner gargantuesque: jus, pots de confiture maison, viennoiseries, pain frais, thé, café…

Malgré l’heure matinale, les conversations vont bon train : emploi du temps de la journée, menus, courses, équipes à constituer pour effectuer les différentes taches…

Les enfants, encore en pyjamas, courent dans le jardin en fleurs malgré la rosée matinale.

« Je vais faire un tour », dit-il en se levant brusquement.

Tous les regards se dirigent vers lui. Personne ne dit rien mais chacun se demande ce qu’il va faire de si bon matin.

Les rires se font moins tonitruants, les cuillères cessent de cogner contre les bols et chacun part vaquer à son occupation. Seuls les petits continuent de s’égailler dans le jardin sans se soucier des tensions tout à coup palpables.

L’appétit coupé, elle se lève à son tour,

Lorsqu’elle est énervée ou anxieuse, elle aime faire le ménage, ça l’apaise. Et puis, une maison habitée par tant de personnes, c’est vite sale. Alors, elle ouvre en grand toutes les fenêtres, inspire une bouffée d’air iodé, empoigne le balai à deux mains et s’y accroche comme elle peut. Le rythme, plutôt lent au départ, s’accélère très rapidement. Deux temps : aller, retour, aller, retour… Elle guide son partenaire avec tout son corps ; ses mains mais aussi ses bras, son buste, ses jambes.

Les miettes de pain au chocolat volent, les jouets épars des enfants sont poussés violemment dans les coins, les chaises sont tirées et replacées brutalement.

Ses cheveux sont en bataille, ses joues sont cramoisies, ses mains glissent sur le manche à balai tant elle s’y agrippe.

Mais le rythme continue à s’accélérer.

La porte d’entrée claque.

Instantanément elle se fige, toujours cramponnée à son balai. Son cœur survolté accélère encore dans sa poitrine. Elle ne respire plus. Elle espère qu’elle se trompe ; peut être est-il juste parti faire un tour de vélo ? Elle saura rapidement : elle peut mesurer son taux d’alcoolémie au nombre de mots qu’il prononce à la minute. L’équation est assez simple, impossible de se tromper.

Il a le sourire aux lèvres, les yeux légèrement brillants. Il se dirige vers ses petits enfants avec lesquels il se met à courir et à rigoler. Déjà plus de trois mots, en trente secondes à peine. Les petits sont ravis mais elle, n’est pas dupe.

Encore en apnée, le balai à la main en soutien, elle s’avance vers lui. Elle s’arrête, le regarde fixement.

« Tu as bu »

« Non »

« Si tu as bu. Je le sais. Je le sens. Ca se voit »

Toujours ce même discours, répété inlassablement.

Elle n’ajoute rien de plus. Elle ravale sa colère et reprend son duo macabre dans un rythme toujours plus effréné : aller, retour, aller, retour, jusqu’à épuisement.

Elle lance violemment son balai. Elle a besoin d’air. Elle sort de la maison, court sur le chemin de terre qui la sépare de la plage, retire un à un ses vêtements trempés de sueur et se jette à l’eau.

Malgré l’extrême fraicheur de celle-ci, son corps se détend. Elle respire, enfin.

Aujourd’hui encore elle ne dira rien, ni demain d’ailleurs; cette semaine a été si attendue et si bien organisée. Elle ne peut pas se permettre de faire de vagues et de tout gâcher.

Tablée du soir. Les enfants sont couchés. Les verres s’entrechoquent, les voix s’élèvent, plus ou moins fortes. Les visages sont rougis par le soleil et l’air marin. On rigole, on se taquine, on parle de la journée, de la chance que l’on a eue avec la météo, des prouesses du plus petit, de la balade au cap de la Chèvre, de la beauté des bruyères et des ajoncs en fleurs.

Sa langue se déliera, un jour.

 Par Justine

22 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    15 mars 2015 at 16 h 19 min

    Voilà un beau texte sensible sur un sujet qui l’est tout autant. Le texte est construit comme le caractère et la vie du personnage principal : en mettant en avant, au début, les détails quotidiens, le « remplissage » d’une vie pas vraiment malheureuse, mais pas vraiment heureuse, qu’on ne bousculera pas, pas aujourd’hui du moins. L’écriture insiste au départ sur des éléments factuels, comme si c’étaient eux qui devaient prendre toute la place. Puis s’installe la faille, et le ménage prend d’un coup toute la place, pour se raccrocher encore une fois à du factuel quotidien, comme si c’était coûte que coûte. L’importance que prend alors chaque mouvement pour faire passer la tension est très bien décrite. Il y a une dimension corporelle réelle, et touchante, dans l’écriture de Justine. Ce ménage, c’est presqu’une danse, et puis la course, et puis le bain qui permet de relâcher vraiment la pression, enfin. Et d’accepter, cette fois encore.

    C’est un goût personnel, mais j’aime, pour ma part, beaucoup cette dimension corporelle, qui monte en puissance à partir du départ de l’homme. Et je pense qu’elle pourrait être un prisme réel pour l’ensemble du texte. Il me semblerait intéressant de donner des sensations corporelles tout du long, et dès le départ, ce qui renforcerait le décalage qui se creuse lorsque l’homme quitte la maison. Au départ, sans doute que les sensations seront agréables. Juste le soleil sur la peau ou un souffle de vent, par exemple. Des choses plutôt légères. Puis la tonalité des sensations changera, avec cette tension physique, cette rage exprimée par tout le corps lorsque cette femme fait le ménage et va se baigner. Pour redevenir plus « calme » sur la fin, mais possiblement avec un petit reste de tension qui différenciera ce relâchement-là de celui plus serein du matin (par exemple, lors de la « tablée du soir », elle peut juste, en trinquant, sentir qu’elle a mal aux bras d’avoir trop balayé… ce n’est qu’un exemple). Ainsi, le « poids » du non-dit sera réellement mis en scène, éprouvé physiquement en comparaison de moments sans tension, et pas juste décrit.

  2. Bonsoir à tous,
    Merci Gaëlle pour ce commentaire!
    La dimension corporelle était vraiment importante pour moi. J’avais même l’impression d’être dans le même état physique que mon personnage pendant l’écriture , « en apnée »…
    pensez vous que ces sensations corporelles (que je pourrais introduire tout le long du texte), ne devraient concerner que la femme ou également les autres personnages? j’ai dans l’idée que l’homme sous tensions au départ, pourrait être plus détendu grâce à l’absorption de l’alcool?
    qu’en pensez vous?? merci

  3. Gaëlle Pingault

    15 mars 2015 at 23 h 36 min

    ça va être intéressant d’avoir l’avis d’autres participants de l’atelier. Je pense que tu as deux options:
    – soit tu « généralises » la description des sensations corporelles des personnages, et tu peux jongler effectivement sur des oppositions entre l’homme et la femme (lui est tendu avant d’aller boire, car en manque, elle est détendue ; puis lui est détendu une fois qu’il a bu, alors qu’elle est tendue).
    – soit tu gardes les sensations pour la femme exclusivement ou presque, puisque c’est son point de vue que tu racontes, et que c’est une manière assez efficace de mettre ce personnage en exergue et d’en faire comprendre la souffrance. Elle peut même, dans ce cas, s’interroger ponctuellement sur ce qu’il ressent physiquement, lui aussi, sans avoir la réponse.

    A titre personnel, je crois que je choisirais la seconde option (mais je pense vraiment que les deux se tiendraient, donc c’est l’auteur qui choisit!). C’est juste que j’aime beaucoup la chute, cette belle dernière phrase, et qu’elle me semble quand même prendre le parti de la femme. Alors j’aurais tendance à conserver ce point de vue (à moins d’introduire également un vrai point de vue sur l’homme, mais là il faut rallonger considérablement le texte pour donner un vrai espace à ce second personnage. Faisable, ceci dit, une fois qu’on est dégagé de la contrainte des 4500 caractères!)

  4. je penche plutôt comme toi Gaëlle, je pense rester focalisée sur le personnage de la femme. J’aimerais quand même d’autres avis???

  5. Bonjour Justine,

    J’ai été embarquée en première lecture par ce texte, qui saisit, qui prend aux tripes, qui implique même le lecteur. J’ai eu l’impression de visualiser, de ressentir l’atmosphère de la maison et les tensions qui montent.
    Je trouve le texte très rythmé, j’aime les résonnances entre les vagues de l’océan qui apaisent et le choix de ne pas « faire de vagues ».
    Concernant les piste de réécriture, je préfère aussi le parti de se concentrer sur l’héroïne et son combat intérieur, ce qui se joue pour l’homme se passe à l’extérieur, cela pourrait couper la montée en puissance des émotions. Peut-être s’interroge-t-elle sur ses sentiments à lui après leur brève discussion?

    Bonne recherche, avec des respirations quand même parce que en apnée, ça fait long 😉

  6. Désolée pour la coquille, les pistes (de réécriture), avec un -s, c’est mieux, ce doit être mon envie de rester sur la piste de la narratrice.

  7. Merci beaucoup Chiara pour ton commentaire! Je suis ravie que mon texte t’ait touché.
    je crois définitivement que je vais me pencher seulement sur la femme. j’ai l’impression qu’au final il n’y a pas grand chose à ajouter…
    tout ça en respirant!! 🙂

  8. Gaëlle Pingault

    16 mars 2015 at 21 h 23 min

    Tu es largement pardonnée pour la coquille, chiara 😉

    Bon, Justine, il semble dans l’immédiat que les avis soient convergents! Et j’ai le même sentiment que toi, probablement pas grand chose à ajouter, juste des petites modifs, et un petit lissage!

  9. Gaëlle, qu’entends tu par un petit lissage??

  10. Gaëlle Pingault

    16 mars 2015 at 21 h 59 min

    Si tu rajoutes quelques trucs (par exemple sensations corporelles au début du texte, ou autre), j’appelle juste un « petit lissage » une relecture complète pour vérifier que le rythme, que l’équilibre des phrases et des paragraphes est toujours présent. Parfois, on rajoute un truc sans se rendre compte que le paragraphe ainsi modifié est moins juste, et qu’il faudraitt aussi, du coup, modifier un peu les deux phrases suivantes pour retomber sur ses pieds.

    Tu vois, rien de bien aventurier, au fond… 😉

  11. J’ai beaucoup aimé lire ce texte.
    L’atmosphère est bien rendue et on comprend l’envie d’agir de la femme, de faire le ménage (on a presque envie de faire de même, pour évacuer cette tension)! Les évènements s’enchaînent et la journée file.

    Je confirme aussi la 2ème option, on s’identifie plus à la femme et j’aime aussi la chute!
    Mais, peut-être [Ariane décidément « oui mais » ce mois-ci] pourrait-on envisager un autre texte ensuite, qui fasse le pendant de celui-ci, avec le point de vue de l’homme? Ce serait intéressant de voir si leurs sensations physiques sont les mêmes, si cela les unit, ou au contraire… On pourrait ainsi imaginer que le bruit des enfants qui jouent paraitrait agressif à la femme fatiguée / amuserait l’homme? ou au contraire, l’agitation pourrait donner le tournis à l’homme / divertir la femme…

    Bonne (pour)suite et « petit lissage » alors :-)!

  12. Merci Gaëlle pour la précision.
    Merci aussi Ariane pour ton avis. L’idée de refaire un texte avec le point de vue de l’homme me plait! à voir après mon lissage!! (qui d ‘ailleurs avec mes cheveux frisant en ce moment serait de mise!)
    bonne journée,

  13. En relisant, je m’aperçois qu’on a à la fois les sensations physiques mais également la respiration qui est présente tout au long du texte. Voilà par quoi j’ai donc voulu commencer et finir mon texte, je vous mets les 2 paragraphes modifiés ci dessous et merci pour vos futurs avis:

    Petit déjeuner gargantuesque: jus, pots de confiture maison, viennoiseries, pain frais, thé, café…
    Malgré l’heure matinale, les conversations vont bon train : emploi du temps de la journée, menus, courses, équipes à constituer pour effectuer les différentes taches…
    Les enfants, encore en pyjamas, courent dans le jardin en fleurs malgré la rosée matinale.
    Le fond d’air est encore frais, elle frissonne légèrement et sert en peu plus fort la tasse de café qu’elle tient à la main. Son odeur sucrée caresse ses narines. Un léger sourire s’esquisse sur son visage.

    Tablée du soir. Les enfants sont couchés. Les verres s’entrechoquent, les voix s’élèvent, plus ou moins fortes. Les visages sont rougis par le soleil et l’air marin. On rigole, on se taquine, on parle de la journée, de la chance que l’on a eue avec la météo, des prouesses du plus petit, de la balade au cap de la Chèvre, de la beauté des bruyères et des ajoncs en fleurs.
    Elle se lève tranquillement, sort dans le jardin, se laisse pénétrer par l’air tiédi et étire doucement son corps légèrement endolori.

    Sa langue se déliera, un jour.

  14. Gaëlle Pingault

    17 mars 2015 at 20 h 05 min

    Très bien, tes modifications, Justine.

    Petit détail, mais je supprimerai cependant le « légèrement » de la fin (avant endolori). Je trouve qu’il estompe trop le ressenti, que justement tu veux mettre en avant. Et puis « endolori », ce n’est pas « meurtri » non plus. Je crois que tu peux simplement laisser endolori, le terme me semble juste, sans avoir besoin d’être adverbisé. (sisisisi, ça existe, « adverbisé » 😉 ).

    Et travailler le personnage de l’homme est une excellente idée, mais à mon sens, elle le serait d’autant plus que tu lui trouverais un vrai ton, bien différent de celui de la femme (par exemple, on peut imaginer justement que lui, les ressentis, c’est pas son truc, et qu’il est plutôt dans la pensée/l’intellectualisation à fond, ou quelque chose du genre).

  15. Pour ma part, dès la première lecture, j’ai été embarqué. Embarqué par les mouvements d’ambiances, on passe d’un moment frais à l’oppressant. Et la chute… à la fois belle et pathétique.
    Ce n’est pas que je veux contredire les opinions sur les pistes, mais…. j’aime bien la première option que propose Gaëlle!
    Bravo en tous les cas pour ce texte multicolore en quelques sortes 😉

  16. Gaëlle Pingault

    18 mars 2015 at 21 h 51 min

    Justine, il ne te reste plus qu’à tenter plein d’autres versions, alors! 🙂

  17. Merci Mourad pour ton commentaire!
    Gaëlle, oui je crois que je vais me laisser embarquer….et effectivement je suis ok avec toi le « légèrement » est de trop. Je le retire de ce pas!
    Bonne journée à tous

  18. Belle réécriture Justine, j’ai presque senti les odeurs du petit-déjeuner!

    Je suis d’accord sur le mot « légèrement », il peut être retiré, il y a deux adverbes dans cette même phrase « tranquillement » et « doucement » qui apportent l’idée d’un apaisement, le mot « légèrement » minimise la douleur ressentie.

    Après le sourire « léger » du matin, je trouve intéressant de clôturer la journée et les tensions sur des nuances physiques, un corps qui s’est un peu relâché malgré un esprit encore tourmenté.
    Bonne fin de soirée

  19. j’ai eu la main lourde sur les adverbes effectivement!

    merci vraiment pour tous vos commentaires.
    Ce texte est mon premier essai, mon premier texte qui ne concerne pas des anecdotes sur mes patients…
    Je suis donc ravie, touchée, encouragée et prête à continuer!

  20. Gaëlle Pingault

    20 mars 2015 at 17 h 35 min

    Pour un premier essai, Justine, c’est vraiment un joli texte. Je n’ose même pas relire mes premiers textes à moi, si tu vois ce que je veux dire… 😉 (bon, j’étais jeune, c’est une excuse, non???…!)

  21. Bonjour Justine,

    Comme tu le proposais en réponse à Colette, serais-tu partante pour prolonger la lecture de nos réécritures en échangeant nos mails?
    En espérant que cette initiative convienne aussi à Gaëlle car je ne pourrais pas participer à l’atelier d’avril et comme les échanges ont été riches et motivants, ça peut être une piste?
    Et pourquoi pas pouvoir découvrir les anecdotes sur tes patients, si tu acceptes de les faire lire? Ce serait avec plaisir 😉

  22. salut Chiara,
    oui oui oui et encore oui!! au contraire, je trouve ça motivant et enrichissant!! je ne pourrai pas non plus faire celui d’avril….mai ou juin je pense!
    Gaëlle qu’en penses tu??

    en tout cas merci à tous pour cette première expérience!! et cet enthousiasme!!

    bonne journée,

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