Il est temps de partir. Elle glisse les pieds dans ses sandales en se tenant au chambranle de la porte d’entrée et s’accroupit pour attacher les boucles autour de ses chevilles. Elle se relève trop vite et est prise d’un léger vertige. Elle se rattrape au mur et respire un bon coup. Elle a un peu trop bu hier soir, elle le regrette amèrement ce matin.
Elle s’aperçoit dans la glace, elle a des cernes sous les yeux et les joues blafardes.
Elle ne s’attarde pas sur son reflet, attrape son sac et ses clefs et sort de l’appartement en laissant la porte claquer derrière elle. Elle choisit de prendre les escaliers plutôt que l’ascenseur (ça lui donne des hauts le cœur d’être enfermée dans ce truc qui fait de petits soubresauts quand il monte ou descend, alors au regard de son état ce matin, autant éviter) et une fois sortie de l’immeuble cherche du regard sa voiture sur le parking. C’est toujours la même histoire, elle ne se souvient jamais à quel endroit elle s’est garée la veille. Avait-elle bu tant que ça ? Elle n’a plus aucune idée de l’heure à laquelle et surtout dans quel état elle est rentrée, mais peu importe, elle s’en remettra, comme d’habitude. Ah ! Elle repère sa voiture, là-bas tout au fond. Elle jette son sac dans le coffre et s’installe au volant. Elle prend deux ou trois inspirations, met le moteur en route et se regarde dans le rétroviseur.
Elle y voit ce visage aux traits tirés, aux joues blafardes, ces cernes qui lui foncent le regard, cet air las et fatigué. Une fraction de seconde elle croit y voir le visage de sa mère. Ce visage anguleux, souvent tendu, mâchoires serrées, et sourcils froncés. Et cette ride, là, juste au milieu des sourcils, ce petit trait vertical installé à tous jamais et creusé dans l’épiderme comme une marque de fabrique. Une fois de plus elle remarque à quel point la ressemblance est frappante, et elle ne sait pas si cela lui plaît ou pas.
La circulation est dense, elle éteint la radio et se laisse envahir du ronronnement du moteur tout en pensant à ce qui l’attend : son frère Olivier, le fils parfait à qui tout réussit ou qui réussit tout, avec lui ça marche dans les deux sens. Elle repense à leur échange téléphonique de la veille et ça la met mal à l’aise.
« Tu vois de quel parking je parle Laurence ? Sur la placette à côté de l’agence immobilière. Je serai déjà là, tu verras ma voiture. Tu me rejoindras à l’intérieur, il y a une salle d’attente juste à droite après l’entrée.
— Oui Olivier, je vois ou se trouve ce parking et de toute façon il n’y en a qu’un. On ne peut pas se tromper.
— OK. Sinon, en deux mots, sache qu’on a presque terminé de vider la maison. Il ne reste que les meubles et objets que le brocanteur vient chercher la semaine prochaine. Tu es certaine de ne rien vouloir ? Moi j’ai pris la commode de la chambre des parents, le vaisselier… blablabla, quant au piano… blablabla ».
Elle l’entend, mais ne l’écoute plus, tout ça ne l’intéresse pas. Elle s’en fout des meubles et de la maison, et de toute façon qu’est-ce qu’elle ferait d’une commode, d’un vaisselier ou d’un piano dans son F2. Olivier peut bien prendre tout ce dont il a envie, rien de tout cela n’a d’importance à ses yeux.
« Laurence ? Tu m’écoutes ou pas ? J’ai l’impression de parler dans le vide, t’es là ? Oh, mais nom de dieu t’es vraiment chiante hein ! T’as picolé ou quoi ? »
Ah ! on y est. Fallait bien qu’il la place celle-là, il n’a pas pu se retenir très longtemps. Elle essaye tant bien que mal de raccrocher les wagons.
« Oui ça va j’ai entendu. Tout est OK pour moi, on fait comme ça. »
Il insiste une dernière fois sur la nécessité de se retrouver dans la salle d’attente “et fais un effort s’il te plaît, ne recommence pas comme la dernière fois au décès de papa. On a cru que tu n’arriverais jamais, c’est vraiment pénible cette habitude de ne pas être là quand on t’attend”.
Olivier n’est pas du genre ouvert au compromis, mais s’inscrit dans la catégorie des décideurs, puis dans la sous-catégorie des décideurs autoritaires, et enfin dans la sous-sous-catégorie des décideurs autoritaires (non pas avec conviction, ce qui laisse encore un minuscule espace de négociation), mais avec certitudes (les pires…). Il est donc totalement exclu de suggérer, voire de commencer à évoquer une proposition qui diffère de la sienne.
Elle aurait tellement préféré arriver quand bon lui semble et peut être même de ne pas y aller du tout, mais elle ne voulait en aucun cas donner à son frère l’occasion d’un conflit ou d’un nouvel échange qui se serait de toute façon avéré stérile, comme chaque fois. Alors elle a cédé et “oui, je serai là à l’heure, et oui oui, d’accord on se retrouve dans la salle d’attente, et enfin oui évidemment Olivier que ce que tu as fait ou prévu est parfaitement ce qu’il fallait faire ou prévoir. Oui, Olivier, bonne soirée à toi aussi et à demain, comme convenu, promis je serai à l’heure”. Quand elle a raccroché, elle avait juste envie de vomir. Ou de pleurer. Elle se sent même capable de pleurer en vomissant, elle se trouve pathétique.

Ça fait maintenant trois heures qu’elle roule et elle sent la fatigue la gagner, elle n’a pas dû beaucoup dormir ou alors très mal et l’abus d’alcool n’arrangeant rien, elle se sent fébrile et ses mains tremblent légèrement. Elle s’encourage à haute voix : “tiens le coup Laurence, encore un peu de route et tu seras arrivée”. Elle sort de l’autoroute et s’engage sur la départementale. Elle enchaîne les traversées de villages, ce même trajet répété pendant toute son enfance chaque été, avec sa mère au volant interdisant l’ouverture des vitres malgré la chaleur étouffante de l’Ardèche et l’envie de mettre du vent dans la tête.
Elle se souvient de sa mère systématiquement au volant et son père qui s’installait sur le siège passager et fermait immédiatement les yeux pour ne les ouvrir qu’une fois arrivé à destination ; rien ne le dérangeait, ni la chaleur étouffante, ni le soleil qui tapait fort dans le pare-brise, ni l’impatience bruyante des deux enfants à l’arrière et pressés d’arriver au plus vite dans la maison de vacances. Il arrivait que sa mère tourne légèrement la tête à droite et donne une tape sur le bras de son père en disant “Émile, tu dors ou tu fais semblant ? Tu voudrais pas conduire un peu ?” Émile grommelait une réponse incompréhensible et replongeait de plus belle dans un sommeil de plomb, ronflements à l’appui laissant comprendre à chacun que ces préoccupations de trajets ne le concernaient pas.
Elle aimait ces trajets quand ils étaient tous les quatre dans la voiture : ses parents, elle et son frère enfermés pour quelques heures dans un même espace. C’était pour elle un moment privilégié, pendant lequel son esprit d’enfant assimilait ce confinement et cette proximité à un sentiment d’une famille liée et aimante.
Ce qu’elle aimait par-dessus tout c’était de regarder sa mère à la dérobée et croiser son regard dans le rétroviseur, un moment rare et délicieux. Elle la trouvait belle et élégante avec ce foulard rouge noué autour de son cou. Elle ne se séparait jamais de ce foulard en répétant à qui voulait l’entendre qu’il la protégeait des courants d’air qui semblaient invariablement vouloir se loger dans sa gorge. “Parce qu’avec votre sale habitude d’ouvrir et fermer sans cesse les fenêtres, je vais finir par avoir une angine, ou pire, un phlegmon !”

Cette suspicion de phlegmon dont personne ne savait quel genre de maladie se cachait sous cette étrange dénomination qui les accompagnait chaque année, à chaque départ et à chaque retour. Mais le ton associé a la menace du phlegmon laissait supposer à son esprit d’enfant une maladie grave. Pourrait-elle en mourir ? Elle admirait sa mère, mais l’inverse n’était pas une évidence. Elle a toujours ressenti que sa mère ne l’aimait pas tant que ça. Jamais de démonstration affectueuse, de complicité mère-fille, d’échanges sérieux ou drôles. Au fil du temps, une certaine distance s’était installée entre elles deux et si cela semblait convenir à sa mère, ce n’était pas son cas. Elle n’arrivait pas à se départir de ce curieux sentiment de ne pas être aimée. Bien entendu, enfant elle avait eu l’audace de lui demander à plusieurs reprises “Maman ? Est-ce que tu m’aimes ?” mais sa mère bottait en touche avec des réponses du genre “Allez Laurence arrête de poser des questions et vient à table” ou bien encore “C’est largement l’heure de partir, tu es prête ?” et des réponses comme ça il y en eut des tonnes. Jusqu’au jour ou adolescente, elle a tenté une ultime et dernière fois de connaître les sentiments de sa mère à son égard. Elle entend encore la réponse tourner dans sa tête “À ton avis !” et d’avis elle n’en avait toujours aucun. Elle n’avait plus jamais posé la question. Le dossier était clos.
Elle se secoue un peu et jette un œil sur sa montre. Ça va, elle est dans les temps, voire elle a un peu d’avance. Elle s’engage sur le parking de la seule et unique place du village et se gare à l’ombre d’un platane. Elle voit la voiture de son frère, il est bien la comme elle pouvait s’y attendre. Elle entre dans le crématorium et le trouve debout dans la salle d’attente. Pas de bonjour, juste un échange de regard. Elle demande :
« Elle est comment ? »
Olivier la regarde comme s’il la voyait pour la première fois et répond
« Morte. Enfin… juste avant que tu n’arrives, j’étais avec elle, et elle était morte. Je pense que ça n’a pas changé. Mais enfin Laurence, tu veux que je te réponde quoi ? À ton avis on est là pourquoi ? Allez viens, on y va. »
Laurence est un peu vacillante quand ils sortent de la salle d’attente. Elle précède son frère dans l’étroit et silencieux couloir dont les portes de chambres se succèdent : chambre 1 madame Génot, chambre 2 monsieur Fèvre, chambre 3 monsieur Auguste, chambre 4 madame Dumais. C’est là. Tant que faire se peut Laurence se tient droite pour garder un peu de dignité, retient ses larmes pour faire comme si elle maîtrisait ses émotions, prend une grande inspiration et frappe à la porte. Pas de réponse. Elle sursaute quand elle entend la voix grave et autoritaire de son frère :
« Mais tu fais quoi là ?
— Et bien, je frappe avant d’entrer. Je ne suis jamais entrée dans sa chambre sans son autorisation.
— Laurence, nom d’un chien, c’est une chambre mortuaire. C’est pas sa chambre ! »
Il passe son bras devant elle, ouvre grand la porte et la pousse dans le dos pour qu’elle en franchisse le seuil. Elle ne voit que ça, ce foulard, rouge et soyeux, celui qu’elle aimait tant soigneusement enroulé autour du cou, exactement à sa place. Elle ferme les yeux pour reprendre ses esprits, reprendre possession de ses moyens. Elle est au bout du rouleau. Elle ouvre les yeux, tourne son regard vers son frère tout en montrant d’un doigt tremblant le foulard et murmure :
« Tu crois que je peux le reprendre ? »


Photo : DR