L’après-midi se traîne paresseusement sous un ciel au bleu profond comme la Normandie en offre rarement. Presque méditerranéen.

Installée sous le parasol à la table du jardin, elle finit de trier le dernier carton de l’héritage maternel, celui qui contient les photos. Elle vient d’y passer quelques heures, ballotée entre nostalgie, surprise parfois, découvertes et le plus souvent frustration d’ignorer à qui appartiennent ces visages et ces regards qui la fixent depuis leur passé jauni.
Elle se saisit du cahier. Pas un album photo, non, un simple petit cahier d’écolier, à la vieille couverture bleue. « Le » cahier bleu. Mythique dans la famille !

Une à une, elle tourne les pages un peu fatiguées où sont collées à chaque fois deux photos aux bords dentelés. Elle pense à cette arrière-grand-tante qu’elle n’a pas connue mais qui, avec amour et patience, lui lègue à travers les années ces souvenirs familiaux. Quelques prénoms, ici et là, des titres enfantins. Des morceaux de vie à regarder, à essayer de déchiffrer.

Elle s’arrête sur la page qui la retient et l’aspire dans ses filets. Elle pressent qu’elle n’ira pas plus loin, déjà ses pensées vagabondent.

Deux photos : à gauche, un groupe de personnes devant un corps de ferme. La photo a beau être en noir et blanc, elle sait que la maison est en briques rouges. Nous sommes dans le Nord. Ils sont environ une quinzaine. Quelques enfants, sagement assis au pied de leurs aînés ; des hommes en maillot de corps, la fourche à la main ou d’autres outils qu’elle ne sait pas identifier. Ils sont figés devant la boîte noire, mais on devine la chaleur, la camaraderie, l’entraide. Pour un peu, on sentirait la sueur un peu aigre de ces corps au travail, l’odeur des foins. Ou peut-être est-ce son imagination.

Les femmes sont plus couvertes. Souvent vêtues de noir, même si, ici ou là, une jeunette se permet une jupe plus claire, mais pas trop. Coiffes blanches sur la tête ou fichus noués à la hâte, certaines ont des bouteilles à la main. L’heure de la pause pour les hommes ?

Cette photo lui paraît étonnante pour cette époque où l’on ne cherchait pas à retenir l’instant mais à graver des visages ou des évènements importants sur la pellicule.  Aussi se réjouit-elle de ce moment de grâce échappé du passé.

Deux mots sous la photo « la moisson » Qui sont tous ces gens ? Elle n’en saura rien, sauf pour celui-là, à la jeunesse triomphante, ce beau blond aux yeux clairs, la fleur à la bouche, qui semble l’interpeler sur son papier glacé. Il est le seul à offrir un sourire au photographe et son sourire à elle s’élargit en pensant qu’étant donné le temps de pose à l’époque, elle a dû être sacrément mâchouillée la petite fleur.

Faire une photo alors, quelle aventure ! Elle continuera d’ignorer le pourquoi ou le pour qui. Mais, parce que cet homme porte au-dessus de sa tête une petite croix à l’encre bleu pâle reliée à un prénom dans la marge, elle sait qu’il se prénomme Lucien. À côté de lui, Eugénie, elle aussi affublée de sa petite croix. C’est une jeune femme au doux visage empreint de bonheur, qui pose avec sérieux.

Sous la photo une date : juillet 1914.

Page de droite, elle retrouve Lucien. En militaire cette fois. Raideur dans le maintien, gravité dans l’expression, d’une page à l’autre son sourire a disparu. Elle croit cependant discerner une petite lueur qui pétille dans son regard. Dernier zeste d’humour avant l’horreur ?

Lucien et Eugénie sont ses arrière-grands-parents. De lui, elle ne sait pas grand-chose. Parti en 14, il a bénéficié d’une permission en 1915, juste le temps de consoler sa tendre Eugénie, de mettre en marche l’avenir, avant de disparaître dans les tranchées, broyé par l’infernal.

« Porté disparu ». Qu’est devenu ce corps taillé pour les moissons ?

Elle se perd dans ses pensées. Bleu du ciel, bleu horizon… Quel horizon pour ces jeunes hommes, partis confiants, « la fleur au fusil » ? Elle regarde à nouveau Lucien, la petite fleur dans sa bouche, essaie de l’imaginer au bout d’un fusil.

Depuis toujours elle a une prédilection pour le bleu. Elle se souvient de cette année au lycée où on leur a fait étudier la première guerre mondiale. Le professeur avait demandé quelques volontaires pour de courts exposés sur un sujet original portant sur cette guerre. Au choix…. Elle avait levé la main, transportée : elle parlerait du bleu horizon. Ce bleu qui n’en est pas un, mêlé de laine blanche et de drap bleu clair. Ligne bleue des Vosges, couleur indistincte de l’horizon, lorsque se mêlent le ciel et la terre ou la mer. Ce bleu abouti du travail des drapiers était devenu bien vite, outre l’uniforme des armées terrestres, une expression populaire qui, plus tard, deviendra officielle dans l’armée.

Elle s’était taillé un franc succès dans sa classe et auprès du professeur.

Ce souvenir qui remonte de ses jeunes années la trouble. Ses yeux clairs, hérités de Lucien, s’embuent. À l’époque, elle ne connaissait pas le cahier bleu. Sa mère n’en était pas détentrice, puisqu’il se passait d’aîné à aîné dans la famille. Aujourd’hui, elle regarde Lucien, Eugénie.

Elle ne peut s’empêcher d’imaginer ce qu’ils attendaient sur cette photo de gauche. Ils n’étaient pas mariés depuis très longtemps. Pensaient-ils aux enfants qu’ils auraient ? Quel avenir se voyaient-ils ? Quel était leur horizon ? Bleu sans doute, parce que le bleu est pour beaucoup couleur de la sérénité, de l’absence de nuages.

Ils sont loin d’imaginer la tourmente qui approche. Elle sait que ce sont là des mots rebattus, entendus et lus mille fois et plus. Mais elle est intimement concernée par ces deux-là, à qui elle prête un peu de son imagination, de son savoir d’aujourd’hui.

D’après l’histoire familiale, transmise de proche en proche, il n’a pas su, au moment où la vie l’a quitté dans les tranchées, qu’Eugénie portait le fruit de leurs tendres retrouvailles. Comme tant d’autres, Jean ne connaîtra pas le père qui est parti vers l’horizon bleu. Seules lui resteront les photos qu’elle presse maintenant contre son cœur, mélancolique et heureuse à la fois. Mélancolique pour ce qui s’est à jamais perdu du bonheur, mais heureuse d’être là aujourd’hui, notamment grâce à Lucien avec sa petite fleur au coin des lèvres.

Puis après lui grâce à Jean, à Alexandre son père qui, avec Amélie son épouse, a choisi de l’appeler Violette.

Doucement, elle referme le cahier et murmure : « Tu vois Lucien, ton horizon aujourd’hui, c’est moi, Violette, mélange de brique rouge et de bleu horizon. »


Photo – Fabrizio Verrecchia – Unsplash