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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Mélanie – « Pauvres pauvres ?? »

Inde, Bombay

Le coude pointu de Ravi le sortit brutalement du sommeil alors que le jour se pointait doucement. Il le reçut violemment en plein visage.

« Ravi, calme-toi. Tu as fait un cauchemar. Je suis près de toi. »

Une fois son frère cadet apaisé, Dev se leva avec précaution. Il enjamba Ravi et Amrit, s’assura qu’Anisha et Daya dormaient toujours dans l’autre moitié de l’unique pièce de leur demeure et sortit prendre l’air…

Dev souleva la pierre plate camouflée à l’arrière de la cabane. Il en sortit un briquet gravé des lettres « J» et « L ».

Il s’alluma une cigarette, qu’il grilla accroupi sur le sol terreux, dans le décor hétéroclite du bidonville. Il songea à celui à qui avait bien pu appartenir ce briquet, trouvé dans la poche d’un veston sur son lieu de travail. Il songea à tous ces riches occidentaux de passage dans sa ville. Il s’imagina porter de jolis vêtements et accessoires. Il tenta d’incarner le sentiment de toute puissance et d’allégresse que devaient ressentir les gens riches et libres, en gonflant le torse et en élevant le menton au ciel, sa cigarette reposant fièrement entre l’index et le majeur. Cette posture déclencha chez lui une violente quinte de toux suivie d’un fou rire interminable. Ravi, Amrit, Anisha et Daya, qui l’avaient observé silencieusement au travers des fissures de la plaque d’aluminium rouillée faisant office de mur, le rejoignirent rapidement. Ils furent tous les quatre contaminés par ce fou rire qui devint incontrôlable…

Dev savoura ce moment de grâce et songea aux derniers mois…

Suite au décès soudain de ses parents, il avait été forcé d’abandonner l’école pour aller travailler, étant l’aîné de la famille. Ravi et Amrit avaient décidé de suivre ce dernier, pour le bien-être tous. Les trois frère passaient donc leurs journées à la plus grande laverie à ciel ouvert au monde. 700 bacs de bétons bourdonnaient de vie du matin au soir, en plein centre-ville. Dev et ses frères occupaient un espace locatif pour cinq euros par mois.

Quotidiennement, les trois frères faisaient tournoyer les pièces de tissu sur elles-mêmes, les frappaient au sol, pour ensuite les frotter vigoureusement, avant de les essorer et de les faire sécher au grand vent. Dev s’était donné pour mission de faire de ce travail une activité ludique et instructive pour ses frères, qui n’auraient pas la chance de s’instruire. Tout était donc prétexte au jeu et à différents apprentissages. Dev leur racontait les cowboys d’Amérique alors que les vêtements tournoyaient au dessus de leur tête comme des lassos. Il leur racontait la fabrication du vin alors qu’ils piétinaient les vêtements, n’ayant plus de force dans les bras pour les frotter. Il leur inventait des devinettes, en utilisant les couleurs des vêtements flottant au vent comme inspiration. Il leur lançait des défis, pour les amuser un peu; que celui qui trouve l’objet le plus drôle oublié dans une poche soit le grand vainqueur du jour; que celui qui trouve un vêtement arborant les couleurs du drapeau français soit le roi pour toujours!

Pieds nus dans des eaux grises souillées plusieurs heures par jour, ils retrouvaient leurs jeunes sœurs vers 19 heures tous les soirs, courbaturés, la peau des mains et des pieds plissée comme celle de vieillards.

Tous les cinq, ils se racontaient leur journée, en dégustant le repas de riz et lentilles épicées préparé par Anisha, Daya et les femmes du bidonville. Ensemble, ils étaient heureux. Malgré leur pauvreté, ils se sentaient immensément riches.

Hôtel Bombay Palace

John s’extirpa du fauteuil dans lequel il prenait place en soupirant. Il ouvrit la porte à la femme de chambre sans grande façon.

« Mrs. Lehman, your order. »

John remercia la dame sans lui laisser un roupie et se mit à table.

Après s’être gavé de viennoiseries de toutes sortes, il chercha son briquet pour allumer son Habanero bien gras. Il ne le trouva pas. Las et un peu paresseux, il s’empara d’un paquet d’allumettes à l’effigie du Bombay Palace. Il tenta de craquer une première allumette, qui se brisa en deux. Il en craqua une seconde, qui se comporta de la même manière que la première.
Enragé, il se rappela que son briquet était resté dans la poche du veston qu’il portait la veille… Veston sur lequel s’était renversé un verre de vin rouge alors qu’il célébrait la signature de ce gros contrat… Veston qu’il avait laissé à la laverie avant de rentrer à son hôtel…

Avec empressement, il se dirigea vers l’ascenseur menant au rez-de-chaussée et sortit dans les rues.
Il sentit tout à coup un grand vertige face à toute cette activité, à tout ce bruit et à tout ce monde… Pris de panique, il réintégra l’hôtel et monta à sa chambre. Dans les contacts de son cellulaire, il chercha quelqu’un à qui téléphoner. Hormis ses 193 contacts professionnels, il ne trouva que le numéro de son ancienne épouse Laury, avec qui il était en très mauvais terme…

Il ressentit soudainement une extrême solitude…

Oui, il avait réussi. Son compte en banque était plein à craquer… Mais pour la première fois de sa vie, il se sentit également tristement pauvre.

« Qui se contente de peu est assez riche; qui désire davantage est un pauvre homme »
William de Britaine – La prudence humaine (1689)

« On rencontre des pauvres qui ont l’air si heureux
qu’on serait plutôt tenté de faire l’aumône à certains riches »
Adolphe d’Houdetot – Dix épines pour une fleur (1853)


Photo  : saibotregeel – VisualHunt.com / CC BY-ND

6 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    15 avril 2018 at 11 h 48 min

    Cette fois, comme chez Khéa, l’oxymore est simplement matériaux de base, fondation, assise. Avec une particularité : c’est l’idée d’opposition (« à l’os » de l’oxymore) qui est retenue et fonde l’argument. Très bien ! (Cela me conforte dans l’idée que ce thème est vraiment riche de potentiels très variés -et en tout cas tout le monde en a fait magistralement la preuve).

    Comme chez Khéa, je n’ai rien à dire… (Avez-vous besoin de moi, vraiment, pour écrire ?).

    Rien à dire car la structure elliptique entre les parties est réussie, car on ne s’attend pas à ce que va nous dire ce texte (or, c’était le risque) ; texte qui, c’est à noter est absent de chute, car il chute dans sa globalité si je puis dire, et enfin il est riche de belles images (on ressent, on voit, on y est)…

    Bel ouvrage qui pointe le fait que la nouvelle est incroyablement riche dans ses formes (oui, il y a les combines de structures dont je parle tout le temps, mais heureusement on peut tout faire sans suivre des règles. Les règles servent à se repérer ; le job est de les dépasser quand elles ont leur nécessité).

    A noter également, et j’aime quand c’est démontré comme ici, que si le propos est loin d’être original (les pauvres heureux, les riches malheureux) ou qu’il pourrait valider en quelque sorte une idée qui serait plaisante car non dérangeante quant à l’ordre social établi (encore une fois soient : les pauvres sont heureux, les riches sont malheureux), bref que ce serait un cliché… cela fonctionne quand c’est mené avec talent (et ici ça marche car la structure en opposition est futée, hors la grille linéaire classique. Si cette grille classique avait été utilisée à mon avis, le texte paraîtrait bien moins fort, aurait semblé convenu).

    Bref, on peut tout entendre, et aimer se faire raconter toujours la même chose (c’est même d’ailleurs ce que l’être humain ne cesse de faire avec la fiction) en y éprouvant du plaisir. Car ici il y a du pied de nez (on aime cela), de l’espoir et de l’humanité. Bref, réhabilitons le cliché, n’en ayons pas peur. Tout est question de manipulation de la bête. Bravo !

  2. Mélanie,

    Mais que j’ai aimé votre texte !!! Il est magnifiquement amené tout en finesse. Dès les premières lignes j’ai pensé aux films « Lion » ou « Slumdog Millionnaire ». Et puis au fur et à mesure je me suis détachée de ces films là pour en découvrir un autre, le vôtre. Vous m’avez emporté. Vous allez à l’essentiel dans les images des scènes, dans les émotions et ce paradoxe non évoqué mais que l’on découvre au fur et à mesure du texte « les pauvres heureux » et « les riches malheureux ». J’ai adooooooooooooré !!! Merci pour ce beau moment de lecture et de découverte.

  3. Un très beau moment de lecture là encore et un cliché riches vs pauvres joliment et habilement dépeint… Merci et bravo

  4. Waoh, voilà. Le voyage du briquet, petit objet qui nous transporte dans ces deux mondes opposés, pauvres/riches. J’ai eu une pensée pour la chanson de Renaud et Axelle Red.
    J’aime !

  5. Moi aussi j’ai adoré ce texte. Voilà exactement comment faire d’un truc super cliché les pauvres heureux / les riches moins une situation haute en couleur, très bien imagée, détaillée et dépaysante. Une vrai leçon de bonheur et que du plaisir à lire…

  6. Merci pour vos commentaires riches et encourageants chères compagnes d’écriture! Et merci à Francis de décortiquer si bien les processus utilisés dans nos écrits (qui sont pour ma part bien souvent inconscients!). Tu es un super pédagogue!!
    C’est aussi un plaisir de vous lire toutes et de découvrir vos styles respectifs et variés! 😉

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