Mes yeux se sont fermés. Je m’imprègne de cet instant fugace de bonheur fragile. Un frisson de bonheur intense m’étreint. Je suis seule, calme et tranquille, posée tout là-haut sur la dune comme sur le toit du monde. Je tortille mes fesses pour me caler un peu mieux dans le sable. Apprécie sa texture compacte qui épouse mes rondeurs. Plonge mes mains de chaque côté dans la masse. La malaxe. La triture. Je souffle un grand coup et ma posture droite se voûte. Mon dos part en point d’interrogation. Mes épaules se relâchent vers l’avant. Ma tête bascule en arrière pour mieux offrir mon nez au soleil chaleureux. J’entends ma mère : « Mais comment te tiens-tu ma fille ? Redresse-toi. Tiens-toi droite ». À cette pensée, mon esprit sursaute, ouvre timidement un œil dans lequel plonge un soleil aveuglant. Je cligne. Larmoie. Pose sur mon nez les lunettes de soleil qui étaient posées sur mon crâne. Ajuste ma vision d’une main collée au front. Non, rien à droite, rien à gauche. Elle n’est pas là. Tant mieux. À cette seule constatation, mon dos se vrille davantage, mes poumons râlent de plus belle. Décidément, qu’il fait bon être là… Une brise légère frôle mon visage. Mes cheveux libérés caressent mes épaules nues. Je souris. Me détends. Me gargarise du moment.
Le chant des mouettes au loin fait monter en moi le souvenir d’août dernier. Leur cri tonitruant me ramène d’emblée au port, à l’heure où l’on vient chercher le poisson. Un délice grillé au barbecue, accompagné d’un petit rosé bien frais. Ensuite vient l’heure du plein cagnât qui vous oblige à vous tenir à l’ombre derrière les volets tirés, pour une petite sieste. Vive les vacances d’été.
Une nouvelle vague m’envahit et tout me revient pêlemêle. La maison de famille ouverte sur la plage au bout du port. Le soleil, l’air chaud qui joue dans les voilages légers et porte à vos narines, tantôt l’odeur des peaux huilées exhibées nonchalamment, tantôt celle, très particulière, du pin maritime.
S’en suivent alors, nos discussions d’adultes passionnés, argumentant sans relâche et surtout sans rien lâcher de nos convictions. Et les glaces de chez Paulo, où nous nous retrouvions tous en fin d’après-midi. Je passe la langue sur mes lèvres, perçois encore le goût frais du sorbet mêlé au sel marin. D’aussi loin que je me souvienne, il y a toujours eu un “Paulo” sur le port. Sûr, c’est plus le même, mais ce parfum de fraise garde encore le goût des premiers baisers échangés. Ma pensée s’emballe, je revois Margaux et Arthur, mes cousins, les amis qui débarquaient chaque été en vacances, mariés ou non, avec ou sans les enfants, petits d’abord, grands ensuite et qui continuent de passer chaque année, comme attirés par on ne sait quelle force, quelle nostalgie.
Au bruit des vagues que je devine sous mes paupières clauses, je nous revois, jeunes et beaux, jouer dans les flots comme des gamins qui n’ont jamais tout à fait grandis. J’entends les rires et délires de nos étés d’ados insouciants. Un rire m’échappe lorsque j’évoque ma mère nous sermonnant encore et encore comme si nous n’avions pas vieillis. « Attention, les enfants. Faites toujours très attention. L’océan sait être dangereux ».

Je ne saurais dire ce qui m’a fait subitement quitter ces lieux si accueillants. Ni comment mon esprit vagabond s’est si soudainement retrouvé à l’autre bout du monde sur une plage thaïlandaise. Était-ce le son lointain d’un gong qui m’a fait aller dans cette direction ? Je ne sais. Mais qu’à cela ne tienne. Mes sens échauffés par ces visions paradisiaques n’en demandaient pas tant et j’accueillis à bras ouverts ces nouvelles péripéties bienheureuses. Comme il y en aurait qui n’aimeraient que la neige, la montagne et le ski, moi, je ne jure que par le chaud, le cuisant.
La Thaïlande… Rien ne vaut l’odeur des fleurs de frangipanier, le ciel bleu azur qui chapeaute les toits dorés des temples qui étincellent sous l’astre de plomb. Je refais les mêmes longues promenades sous une chaleur accablante. Les images inondent ma tête aussi sûrement que la mer turquoise dans laquelle je plongeais avec délice. Des visions de poissons colorés, caressés par le soleil affleurant l’eau jaillirent de ma mémoire joyeuse, cohabitant avec d’autres, plus appétissantes de crustacés grillés. Un régal des papilles. Un régal du nez. Du corps entier, en fait.
Je me retrouvais soudain, par la magie des songes qui sautillent d’une aventure à l’autre, bringuebalée dans un tuk-tuk pétaradant qui zigzaguait entre les piétons, dans une course intrépide. Le petit chauffeur maigre, tanné par le soleil, ne cessait de lancer des invectives tout en tripotant d’une main rageuse un autoradio artisanal quand ça n’était pas son infernal trompe, pour faire dégager la voie de circulation…
Et ce gong, qui revient de façon tout à fait inattendue… Dooonnnng… Il résonne, profond, calme et lent, battant une drôle de mesure avec le klaxon du tuk-tuk. C’est très singulier ce souvenir… Doooong…. « Séance à présent terminée » … Dooonnng… « Distance » … Doooonnng…  « Revenus à vos sens… »
J’ouvre les yeux. Me redresse. Frotte mes mains l’une sur l’autre comme pour faire tomber un reste de sable collé. Sens mon fessier engourdi, calé sur mon coussin bourré d’épeautre.
« Sachez écouter le bulletin météo de votre plage intérieure » … Doonnng… « Il capte le vent de l’extérieur » …
J’attrape mon portable. Ferme l’appli. Me lève, m’étire, observe avec une moue dépitée le temps exécrable du dehors… C’est parti pour une nouvelle journée.


Image : Plage de Thaïlande – S. Scholz – Pixabay