« Approche-toi, que je te serre dans mes bras. »
Elle m’écrase contre son torse et fourre son nez dans mes cheveux. Ses mains caressent tendrement mon dos.
« Tu embrasses ta maman pour moi, ma Cocotte. Et surtout, tu reviens me voir quand tu veux. »
Elle s’écarte, me lâche et m’enjoint de filer, une petite claque sur les fesses. Je la regarde ahurie. Jette un œil inquiet à droite puis à gauche. Croise de nouveau son regard. Elle a barré sa bouche de sa main tannée comme pour étouffer un cri. Personne ne semble avoir remarqué son geste. Nous pouffons sans mot dire puis elle agite ses bras pour me faire déguerpir au plus vite.
« Allez, disparais, disparais, tu déteins sur moi. Regarde ce que tu me fais faire, on va finir par se faire pincer. »
Je me retourne hilare et trottine vers la file d’attente, trainant ma valise derrière moi.
Une fois les contrôles passés, je me laisse glisser sur un fauteuil de la salle d’embarquement. Je range soigneusement mes affaires à mes pieds. Tout parait en ordre. J’enfonce mes écouteurs dans mes oreilles. Encore un peu et je quitterai définitivement le sol de cet endroit. Je comprends mieux pourquoi Mam’ n’a jamais voulu me laisser aller voir Tantine avant cette année. Non mais, quel drôle d’endroit. Je laisse ma tête aller en arrière, à la rencontre du dossier, ferme les yeux.
Je viens de passer les 15 jours de vacances les plus étranges de ma vie… Je me souviens du jour de mon arrivée. Tantine avait commencé par m’expliquer qu’ici, tout serait vraiment fantastique à condition de respecter…
« Oh, pas mes règles à moi, ma Cocotte, celles du comté.
— Du style ? » M’étais-je contenté de demander, plus captivée par la route de bord de plage léchée par une mer argent vif, piquetée de barcasses multicolores. Pas un touriste sous cette chaleur, simplement le spectacle d’un lieu où l’on a assurément très envie de passer quelques jours. Je m’étais tournée vers elle, ravie. Je n’avais pas écouté sa réponse et elle parlait, parlait, regardant la route, n’ayant pas conscience que je ne suivais pas.
«  Ah… et puis aussi, on ne peut allumer les lumières que lorsque la nuit est officiellement tombée.
— Pardon ?
— Oui, je te dirais. Il suffit de jeter un œil sur l’appli téléphone pour savoir à quelle heure se couche le soleil. Alors, on est autorisée à allumer les lumières.
— Mais, qui dit ça ? »
Elle avait un instant quitté la route des yeux pour me regarder.
« Tu n’as pas écouté un traitre mot de ce que je viens de dire. N’est-ce pas ? »
J’avais haussé les épaules, un rictus aux lèvres, avant de sourire en guise d’excuse.
«  Bon, pas grave. On verra tout ça au jour le jour. Je suis si contente que ta maman t’ait enfin laissé venir. »

J’avais pris la pleine mesure des décrets du coin, dès ma descente de voiture. Tantine, bavassait joyeusement et s’occupait à ouvrir le coffre pour que j’y récupère ma valise. Moi, je n’avais d’yeux que pour cette plage hypnotisante. Je m’étais assise sur le parapet qui sépare le trottoir du sable si tentant. J’avais posé cabas et gilet, levé la jambe, prête à enjamber l’obstacle, quand une main m’avait retenue par l’épaule. Tantine se tenait derrière moi, contrariée.
« Ma Cocotte…» Elle pointait son doigt sur mes pieds. «  Il va vraiment falloir que tu m’écoutes. Les règles, les obligations et donc les infractions vont se multiplier si tu ne fais pas attention. Et moi, je ne vais pas passer les 15 prochains jours à régler tes amendes. Décret 230 : ne jamais, au grand jamais, aller chaussée sur les plages. »
Je considérais mes Converses bleu turquoise puis fixais Tantine hébétée.
« Mais…
— Pas de « Mais blablabla ». Tu sors tes tennis et après, tu vas sur la plage si tu veux.
— …
— Sinon, on peut aussi entrer », avait-elle ajouté radoucie, montrant du pouce la jolie maison de bois derrière elle. « Poser ta valise. Je pourrais te préparer une citronnade pendant que tu attrapes ton maillot et on irait se jeter à l’eau toutes les deux. »

Il y avait eu aussi, cette fois où nous nous étions promenées un soir, sous les guirlandes colorées tendues au-dessus des rues. L’air était plus frais, nous avions bien dîné et discutions en marchant tranquillement. Tout à coup, Tantine s’était penchée d’un geste machinal et avait cueilli un pissenlit qu’elle avait jeté aussitôt dans une poubelle. Je m’étais arrêtée les yeux ronds, avais tendu un menton interrogatif vers ses mains. Elle les avait regardées, puis la poubelle et m’avait simplement répondu « Arrêté 49 : Est passible d’amende celui qui ne ramasse pas le pissenlit disgracieux qui se trouve à sa portée ». Tu comprends, le touriste ne doit pas penser qu’ici, on n’entretient pas notre cadre de vie. Elle avait souri, haussé les épaules et poursuivi son chemin.
«  J’y crois pas », avais-je ricané.
Puis, après l’épisode de la prescription N°26, j’avais cessé d’être étonnée. Celle-là stipule que personne ne peut se plaindre de piqures de moustiques, simplement parce que son ‟Éminence le Maire” avait décrété un matin, pour stopper les trop nombreuses plaintes, que ces bestioles n’étaient désormais plus autorisées survoler le comté. Franchement…

Brusque retour à la réalité… j’ouvre les yeux, me redresse, enlève mes écouteurs… Flûte, flûte, flûte. J’ai failli oublier ce truc. Je contrôle l’heure au-dessus de ma tête. Ouf, j’ai l’temps. Je me lève, agrippe ma valise et fonce au kiosque à journaux.
« J’aurai besoin d’une enveloppe et d’un timbre, s’il vous plait Monsieur. »
Je m’installe sur le coin du comptoir, tripatouille dans mon sac et enfourne un récépissé d’amende suivi d’un chèque. Pas question d’avouer à Tantine que je m’étais fait choper par la marée chaussée. J’avais tout préparé avant de partir. Ne me restait plus qu’à poster le tout. Je ferme l’enveloppe, griffonne une adresse et m’apprête à coller le timbre comme il se doit. Je suspens mon geste, scrute le profil vert olive du chef des lieux, glousse bêtement. J’attrape le courrier du bout des doigts, cherche du regard la boite jaune et vais l’insérer d’un geste théâtral dans la fente.
« Et voilààà… » Je chantonne, retourne à la salle d’attente, position de départ, écouteurs dans les oreilles, jambes tendues sur ma valise. Plus que 5 minutes. Je referme les yeux, repense à ce code farfelu dont Tantine connait les moindres articles. Me souviens en me marrant, de cette façon très désinvolte que j’avais, avant chaque action, de lancer joyeusement des : « Dis Tantine, que dit ta décret-itude ? » ou bien « Qu’en pense donc sa Majesté des ordonnances ? »
On tapote mon bras. Je sursaute.
Sous ses sourcils froncés, le gars du kiosque agite une enveloppe sous mon nez. Pointe furieusement le timbre collé, tête en bas.