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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Schiele

« Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches »

C’est tout ce que je voudrais t’offrir.

A toi ma première née.

Ma fille.

J’ose à peine écrire ces mots. Je serais certainement incapable de les prononcer à haute voix tant ils me paraissent irréels et magiques.

Mon tout petit bébé.

C’est notre deuxième nuit dans le cocon de la maternité.

Et je réalise. De toute la force de mon coeur. Une vague folle d’amour m’envahit. Venue d’on ne sait où. Un truc ancestral, tribal, tripal. Ca me dépasse, je n’ai aucun contrôle là dessus mais j’aime ça. Je le ressens irradier par vague et imprégner mon corps.

Je me sens louve.

Tu n’as pas encore de prénom.

Avec ton père , on s’était dit qu’en voyant ta trogne on pourrait trancher.

Ca fait 30 heures qu’on alterne entre Penny et Zoé. Ton père ne veut pas assumer Penny à cause des potentiels jeux de mots débiles et moi je veux que tu sortes du lot avec un prénom qui ne figurera pas dans le top 10 dans les années à venir.

Je te souhaite des fleurs pour égayer ta vie et des fruits que tu te régales de leur jus sucré en été. Des feuilles sous lesquelles t’assoupir bercée par la brise de mai.

Et des branches pour y grimper et construire des cabanes.

Je te souhaite de la liberté. Celle d’être qui tu voudras . Celle de voir le vaste monde.

Je te promets d’être cette mère qui y veillera.

Qui deviendras tu?

Me ressembleras tu? Irons nous nous promener le long des plages? Serons nous complices?

T’aurais je transmis le goût des autres, du rire et de la bouteille à moitié pleine? Voudras tu aussi soigner ?

Feras tu mieux que moi?

Seras tu une adulte qui ose?

Réussiras tu à aimer ton corps, savoir en jouer en tant que femme?

Vivras tu près de moi que nous continuions à partager une fois que je t’aurais élevée?

En attendant, je contemple ton visage à la peau si parfaite, tes menottes délicates et me baigne dans le ressac doux et enveloppant de mes hormones de maman en devenir.

« Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches »

C’est tout ce que j’ai à lui offrir.

Pauvre de moi.

Elle me rira au nez.

Qui ose encore déclamer de la poésie à une femme ?

Ma voisine.

Enfin celle qui a investit la maison de l’autre côté du lac.

Non pas que ma solitude me pesait, je l’avait embrassée avec fougue et n’ai cessé de l’étreindre depuis. Dénicher cette longère isolée, pour y réparer des vélos et des vieilles motos a été la meilleure idée de ma morne existence.

Ca signifiait ne plus avoir à subir le vacarme incessant des marteaux piqueurs, des grues et cris des collègues sur les chantiers. Vivre à mon rythme et pas celui des ingénieurs qui ne connaissent rien aux réalités des maçons. Mettre mes mains dans le cambouis redonner vie à des bécanes patinées. Ne pas être obligé de porter quotidiennement le masque affable de la sociabilité.

Mais entendre au loin les vieux volets grincer m’a sorti d’une torpeur dans laquelle je ne m’étais pas senti glissé.

Il me semblait bien qu’il y avait à nouveau de la vie dans ce vieux corps de ferme, mes chiens aboyaient plus souvent. L’inconnue, arrivée en pleine explosion de l’été, était restée volets fermés pendant des semaines.

Il lui en a fallu du temps pour sortir son nez dehors.

Pas très calée sur la météo, elle a poussée les battants aux premiers nuages d’octobre.

Je me suis surpris à guetter, intrigué par sa présence et sa silhouette courbée. Je n’ai jamais réussi à distinguer nettement ses traits. J’allais quand même sortir mes jumelles.

Son pas semble trainant et lourd dans les graviers.

Et quelle lenteur pour monter l’échelle , élaguer la glycine et le lierre qui ont sauvagement conquis les murs de sa bâtisse.

Maintenant que les pluies de novembre sont battantes, la voilà qui sort désherber.

On dirait qu’elle a redressé son port de tête. Son pas est plus léger, ses mouvements fluides.

Elle a l’air gracile dans sa salopette en jean.

Après le cloitre et le silence, elle nous fout son ghetto blaster dans la cour à fond de Nirvana.

Ca devient une habitude de fumer ma clope sur le pas de ma porte en la regardant bosser dans le jardin.

Elle qui n’avait jamais semblée intéressée par mon voisinage , se retourne et me gratifie d’un beau majeur saillant, vernis d’un rouge bagarre. Pas commun pour quelqu’un qui fout les mains dans la terre.

Elle n’a jamais de visite, sauf le facteur.

Elle devait être partie faire des courses, ce matin, il m’a laissé un gros paquet pour elle.

Je connais maintenant son prénom.

Comme dans la chanson de Kurt, distill the life that’s inside of me, seat and drink Penny royal tea

 

Par Schiele

15 Comments

  1. Gaëlle Pingault

    19 mars 2017 at 17 h 16 min

    Schiele nous propose un pas de deux, dont on n’aura le fin mot qu’à la toute fin du texte. Deux histoires parallèles, dont on devine bien qu’elles auront quelque chose à voir, mais sans savoir quoi. Comme Pily, Schiele manie les contrastes dans son texte : le masculin/le féminin ; le relationnel-fusion/la solitude ; etc… Ce sont deux instantanés de vie, qui pourtant embrassent bien plus large que les instants racontés. Il y a de la douceur, de la poésie, dans l’écriture de Schiele. Et se dessine à demi-mots un joli portrait de femme pas franchement conventionnelle, qui boucle la boucle avec la première partie du texte… On aurait envie de répondre à cette maman que oui, sa fille sera libre, oui, elle y parviendra (puisque nous, on le sait !)

    J’aurais tendance à te suggérer, Schiele, de chercher un vrai « ton » différent à chacun de tes personnages (et je me demande si je ne t’avais pas déjà dit ça sur un autre texte…? Serais-je répétitive…?!). Cette femme qui vient d’accoucher, et ce gars un peu bourru au cœur tendre, il faudrait que dès le premier mot, on comprenne qu’ils sont très différents, que tu as changé de personne. Là, ils parlent de manière similaire ou presque, et je pense que c’est un ressort narratif que tu pourrais vraiment creuser : décaler leur langage. Tu as pris le parti de les faire parler au je (qui est je pense un parti tout à fait intéressant) : alors assume-le pleinement, et que ce « je » soit totalement incarné, différencié dans sa façon de prendre la parole. Là encore, on serait davantage dans le contraste, dans le relief, sans avoir besoin de rajouter quoi que ce soit sur le fond, dans « démonstratif » ou « explicatif » mais juste en retravaillant un peu la forme. Ça pourrait sacrément valoriser ton texte déjà bien joli, je pense.

  2. oui tu m’avais déjà fait la remarque fort juste ( car j’ai tendance à avoir souvent recours à plusieurs personnages) et je m’en doutais que ça allait pêcher de ce côté là…pour une fois, je me sens de retravailler ça, on va voir si je serais un peu plus courageuse que d’habitude 🙂

  3. Bon exercice difficile de se reprendre ( en plus de voir toutes les fautes d’orthographes que j’avais laissées passer…). J’espère que je n’en ai pas fait trop sur le changement…:
     Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches »

    C’est tout ce que je voudrais t’offrir.

    A toi ma première née.
    Ma fille.
    J’ose à peine écrire ces mots. Je serais certainement incapable de les prononcer à haute voix tant ils me paraissent irréels et magiques.
    Mon tout petit bébé.

    C’est notre deuxième nuit dans le cocon de la maternité.
    Et je réalise. De toute la force de mon coeur. Une vague folle d’amour m’envahit. Venue d’on ne sait où. Un truc ancestral, tribal, tripal. Ca me dépasse, je n’ai aucun contrôle là dessus mais j’aime ça. Je le ressens même irradier par vague et imprégner mon corps.
    Je me découvre louve.

    Tu n’as pas encore de prénom.
    Avec ton père, on s’était dit qu’en découvrant ton visage, on pourrait trancher.
    Ca fait 30 heures qu’on alterne entre Penny et Zoé. Il ne veut pas assumer Penny à cause des potentiels jeux de mots stupides et moi je veux que tu sortes du lot avec un prénom qui ne figurera pas dans le top 10 dans les années à venir.

    Je te souhaite des fleurs pour égayer ta vie et des fruits que tu te régales de leur jus sucré en été. Des feuilles sous lesquelles t’assoupir bercée par la brise de mai.
    Et des branches pour y grimper et construire des cabanes.

    Je te souhaite de la liberté. Celle d’être qui tu voudras . Celle de voir le vaste monde.
    Je te promets d’être cette mère y qui veillera.
    Qui deviendras tu?
    Me ressembleras tu? Irons nous nous promener le long des plages? Serons nous complices?
    T’aurais je transmis le goût des autres, du rire et de la bouteille à moitié pleine? Voudras tu aussi soigner ?
    Feras tu mieux que moi?
    Seras tu une adulte qui ose?
    Réussiras tu à aimer ton corps, savoir en jouer en tant que femme?
    Vivras tu près de moi que nous continuions à partager une fois que je t’aurais élevée?

    En attendant, je contemple ton visage à la peau si parfaite, tes menottes délicates et me baigne dans le ressac doux et enveloppant de mes hormones de maman en devenir.

    « Voici des fleurs, des fruits, des feuilles et des branches »

    C’est tout ce que j’ai à lui offrir.

    Elle ne pourra que se foutre de moi!
    Y’a encore des cons romantiques pour déclamer de la poésie à une femme ?

    Ma voisine.
    Enfin celle qui a investit la maison de l’autre côté du lac.
    Non pas que ma solitude me pesait, je m’y suis vautré avec fougue et ne l’ai jamais regrettée depuis. Dénicher cette longère isolée pour y réparer des 2 roues a été la meilleure idée de ma morne existence.
    Ca signifiait ne plus avoir à subir le bordel incessant des marteaux piqueurs, des grues et des collègues qui gueulent sur les chantiers. Vivre à mon rythme et pas celui des ingénieurs qui ne connaissaient rien à notre réalités de maçons. Mettre mes mains dans le cambouis, redonner vie à des bécanes patinées. Ne pas être obligé de porter au quotidien ce foutu masque affable et faux cul de la sociabilité.

    Mais entendre au loin ses vieux volets grincer m’a sorti d’une torpeur dans laquelle je ne m’étais pas senti glisser.
    Il me semblait bien qu’il y avait à nouveau de la vie dans ce vieux corps de ferme, mes chiens aboyaient plus souvent. L’inconnue, arrivée en pleine explosion de l’été, était restée volets fermés pendant des semaines.

    Il lui en a fallu du temps pour sortir son nez dehors.
    Pas très calée sur la météo, elle a poussée les battants aux premiers nuages d’octobre.

    Je me suis surpris à guetter, intrigué par sa présence et sa silhouette courbée. J’avais beau plisser les paupières , mon 10/10ème et moi, on n’ a jamais réussi à distinguer nettement ses traits. J’allais quand même pas sortir mes jumelles.

    Son pas semble trainant et lourd dans les graviers.
    Un vrai escargot pour monter l’échelle et élaguer la glycine et le lierre qui ont conquis comme des sauvages les murs de sa bâtisse.

    Maintenant que les pluies de novembre sont battantes, la voilà qui sort désherber.
    On dirait qu’elle a redressé son port de tête. Ses pieds trainent moins dans la caillasse, ses mouvements sont plus fluides.
    Elle a l’air menue dans sa salopette en jean.

    Après le cloitre et le silence, elle nous colle son ghetto blaster dans la cour à fond de Nirvana.

    Ca devient une habitude de fumer ma clope sur le pas de ma porte en la regardant bosser dans le jardin.

    Elle, qui n’avait jamais semblée intéressée par mon voisinage , se retourne et me balance un beau majeur saillant, vernis d’un rouge bagarre. Original pour quelqu’un qui fout les mains dans la terre.

    Elle n’a jamais de visite, sauf le facteur.
    Elle devait être partie faire des courses, ce matin, il m’a laissé un gros paquet pour elle.
    Je sais maintenant son prénom.
    Comme dans la chanson de Kurt, distill the life that’s inside of me, seat and drink Penny royal tea…

  4. Gaëlle Pingault

    19 mars 2017 at 21 h 08 min

    Ah, mais ça vaut le coup, quand tu retravailles, Schiele! Je trouve que ta version 2 va clairement dans le bon sens! Tu pourrais même je pense aller un peu plus loin (des expressions comme « morne existence », par exemple, ne ressemblent pas tout à fait à ce gusse, je crois). Mais par exemple, « elle ne pourra que se foutre de moi » claque nettement plus juste que « pauvre de moi elle me rira au nez », je trouve.

    Bravo!

  5. Bien mieux en effet ! J’aime beaucoup « vernis d’un rouge bagarre » ! Et j’aime aussi Nirvana. Je n’avais pas compris le lien entre les deux parties à la première lecture et pourtant tu avais laissé des pistes ! J’aime aussi ces deux regards différents et pourtant plein d’amour sur cette Penny.

  6. j’ai failli l’enlever cette morne existence et je me suis que ce type n’était pas non plus qu’un maçon mal dégrossi, et que s’il connaissait ces vers, alors il pouvait glisser deci delà sur du vocabulaire plus élaboré 🙂
    Et j’avais aussi pensé que ce n’était pas évident de faire le lien entre les 2, Pily, mais je n’arrive pas à trouver des pistes plus explicites sans en dire trop .. fichu dosage 🙂

  7. Gaëlle Pingault

    19 mars 2017 at 21 h 53 min

    Je suis d’accord, Schiele, il ne s’agit pas d’en faire un gros lourdaud non plus 😉 . Après, c’est juste un ressenti, il vaut ce qu’il vaut… Je trouve juste qu’entre connaître un vers de poésie (ce qui est très crédible, là, pour le coup), et le langage que l’on utilise, il y a une différence. Il parle au « je », ce qui implique d’imaginer… Qu’il parle, quoi! Et pas simplement qu’il « pense », même si c’est une voix intérieure. Il faut que ça sonne « juste » pour être convaincant, un « je ».

    Mais je t’embête parce que je profite que tu sois en humeur de retravailler, et que j’aime bien pousser les gens dans leurs retranchements… C’est déjà super, cette version 2. 🙂

  8. j’avais eu un peu de mal à suivre à la 1ère lecture aussi, entre les 2 personnages, la 2ème version est plus claire sur ce plan, et le contraste plus flagrant oui. J’adore cette idée de bb devenu grande voisine indisciplinée et fantasque qui intrigue son voisin. Chouette effet à tiroirs.

  9. J’aime beaucoup la beauté et la tonalité de ce texte, mais j’ai aussi eu un peu de mal à suivre à la 1ère lecture… la 2e version est plus facile à appréhender. Bravo!

  10. Gaëlle tu ne m’embêtes pas du tout!!! d’autant plus que je me suis posée la question sur cette expression.
    Merci à tous pour vos retours !

  11. Gaëlle Pingault

    20 mars 2017 at 21 h 40 min

    N’empêche, Schiele, tu as vu: ta version 2 fait l’unanimité, ça vaut le coup, de retravailler! 😉

  12. j’espère que ma fille écoutera Nirvana 😉

  13. et moi donc:)

  14. Bonjour Schiele,

    Je préfère aussi la 2ème version, plus percutante. Dans la 2ème partie, je vois la narratrice et donc la maman comme quelqu’un qui n’est plus de ce monde, ce serait son âme qui décrirait la fille qu’elle est devenue (si j’ai bien compris l’histoire …. 😉

  15. Commentaire un peu tardif, mais ton premier texte m’a fait ressentir beaucoup d’émotions même si effectivement, j’ai mis quelques secondes à comprendre le changement de personnages.
    De fait j’aime beaucoup ta 2eme version qui colle mieux aux personnages, donc bravo pour ce retravail.
    J’aime ce que ces personnages dégagent, toutes ces émotions à fleur de peau mais qui sonnent extrêmement justes.

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