Été 1971 – Mon frère et moi attendions Papa de pied ferme depuis une demi-heure, postés dans la cour, chacun voulant avoir le privilège de l’apercevoir le premier. Plus petite en taille et en âge, je trichais en passant ma tête entre les barreaux tandis que Jean-Marc regardait au loin par-dessus la porte. Maman nous parlait de la fenêtre de la chambre du 1er étage, nous mettant en garde contre le soleil, et nous rappelant que même s’il fait chaud, il fait bon, la vie coule comme une chanson, nous devions garder casquette et chapeau de paille sur nos têtes et non par terre.
Depuis le temps que le monsieur de la météo à la radio nous promettait que l’été sera chaud, l’été sera chaud, dans les t-shirts, dans les maillots, nous ne boudions pas notre plaisir d’être enfin à l’air libre. Mais ce jour-là était un grand jour, nous allions partir en Vacances j’oublie tout, plus rien à faire du tout sauf les valises pour maman, qu’elle commençait à remplir consciencieusement, tout en jetant un œil sur nous. Comme nous en avions rêvé de ces vacances en famille ! Nos parents nous emmenaient en Italie, sur la Méditerranée, aux îles d’or ensoleillées, aux rivages sans nuage, au ciel enchanté, c’était une grande première que de partir hors des frontières. Maman avait emprunté à la bibliothèque des livres sur l’Italie qu’elle lisait après le déjeuner, et semblait subjuguée par la beauté des paysages et des monuments historiques. Mon frère lui préférait s’attarder sur les revues de belles italiennes, voitures et filles, et moi, j’étais plongée dans la lecture de Quo vadis ?, emportée par la belle histoire d’amour de Lygie et Vinicius.
Soudain, mon frère aperçut un véhicule au bout de notre rue et se jucha sur le portail pour voir encore plus loin, je le tirai par le polo pour qu’il puisse m’aider à grimper à côté de lui et oui c’était bien Papa qui arrivait tout fier, au volant de sa R16 flambant neuve, et se gara devant notre maison. Il klaxonna plusieurs fois et nous adorions ça !
Notre père, Gérard communément appelé Gégé et notre mère Monique, surnommée Momo avaient hérité d’un petit pécule lors du décès de notre grand-père paternel, ce qui expliquait et la voiture et ces vacances hors du commun.
Voilà c’était l’heure H où le soleil a rendez-vous avec la lune. Excités comme des puces , nous ne tenions plus en place , mon père siffla la fin de la partie, mais avant de monter dans la voiture chargée jusqu’à la gueule , nous avons posé tous les quatre pour la photo-souvenir, devant la R16 arborant fièrement chacun une chemise à carreaux rouge et blanc identique. Maman était rudement satisfaite de sa belle trouvaille corporatiste.
«  Tout le monde est prêt » demanda Papa car c’est au mois d’août, qu’on met les bouts, qu’on fait les fous, les sapajous. En route pour avaler un millier de kilomètres, direction Gatteo a mare, ses plages, ses glaces, son ciel bleu azur là où le soleil brille, brille, brille !
Les paysages défilaient, villes et villages s’égrenaient, les pauses-pipi, les pauses-déjeuner et les pauses tout court s’enchaînaient et soudain au détour d’un virage la mer qu’on voit danser le long des golfes clairs. Quel spectacle réjouissant et enivrant, c’était encore plus beau que dans les bouquins de voyage de maman. Voilà l’été, voilà l’été, j’aperçois le soleil, les nuages filent et le ciel s’éclaircit s’enthousiasma papa, la main collée au klaxon.
Nous étions attendus à l’Hotel Splendido. Sur le prospectus que maman avait reçu par la poste, l’établissement vantait son charme à l’italienne, son emplacement face à la mer, la quiétude et le confort de ses chambres matrimoniales, sans oublier une table réputée pour ses pasta et ses pizzas meilleures qu’à Naples, c’est dire !
Toujours se méfier des belles brochures. Mes parents constatèrent avec un mélange de colère et de déception que le charme à l’italienne se résumait aux petites culottes, soutiens-gorge et jupons de Gina la patronne, et aux tricots de peau et slips kangourou de Primo son mari, suspendus sur les fils des différents balcons du bâtiment qui semblait ne pas avoir été rénové depuis les bombardements de la Seconde mondiale. Nos chambres donnaient effectivement sur la mer, encore fallait-il monter sur la cuvette des WC pour apercevoir un coin de bleu, par contre nous avions une vue et une acoustique très « généreuses » sur la rue principale, de jour comme de nuit. Avec mon frère nous partagions la même chambre qui en théorie aurait dû avoir deux lits jumeaux, or nous avions un lit double, toutefois pour marquer une pseudo-gémellité, Gina avait coupé aux ciseaux le grand drap de dessus en deux, au milieu…
Malgré tout, nous étions en vacances, ah les vacances, ah les vacances on est heureux quand elles commencent. Une fois nos affaires rangées, nous sommes descendus dans le centre-ville, mon frère courait devant nous et mon père lui cria et marche à l’ombre Jean-Marc.
Sur la viale Giulio Cesare, papa nous avait offert des glaces à l’italienne, cette gourmandise crémeuse et fraîche que nous savourions face à la mer tandis que les derniers rayons du soleil nous réchauffaient agréablement.
Nous ne savions plus si nous devions nous réjouir de passer à table ou pas quand nous avions découvert la salle à manger : le mot réfectoire semblait plus approprié. Gina, d’une voix aussi mélodieuse qu’une poissonnière des halles nous désigna dans son sabir une grande table en bois déjà occupée par une dizaine de personnes volubiles et agitées. Pas d’erreur nous étions bien en Italie, sauf pour les pâtes servies sans beurre et avec une forte odeur d’eau javellisée. Eau tempora eau mores !
Le lendemain matin, après le petit-déjeuner, nous sommes partis vers la plage, chargés de notre pique-nique, de nos serviettes, et d’un parasol, car comme aimait à le répéter maman, méfiance le soleil donne la même couleur aux gens. Au programme de la journée, baignades, jeux de plage et siestes au soleil … Summer time.
De chouettes vacances italiennes…O sole mio !
De retour à l’auberge, les convives de la veille avaient accueilli nos parents avec des tonitruants Gigi et Monica, qui semblaient les ravir. Devant nos yeux ébahis et surtout interrogateurs, Maman nous expliqua qu’en fait ces joyeux lurons faisaient partie de l’équipe technique de tournage d’un film en cours de réalisation et que l’hôtel  était leur QG. Et olive sur la pizza, l’adjoint du réalisateur leur avait proposé de faire partie des figurants oui, oui tout nus et tout bronzés au soleil, sur le sable ou sur les galets ! Voilà nos parents, Gégé et Momo, allaient tourner dans le remake érotico-peplum de… Quo vadis ?.
Sea sex and sun !


Merci pour leur involontaire contribution à : Nino Ferrer, Claude François, Eric Charden, Elégance, Tino Rossi, Charles Trenet, Ray Ventura, Annie Cordy, Les Négresses Vertes, Carlos, Renaud, Calogero, Laurent Voulzy, George Gershwin, et Serge Gainsbourg.

Photo : Hotel Splendido viale Giule Cesare – Gatteo a mare  (Trip Advisor). Il a depuis beaucoup « monté en gamme », comme on dit.