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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: pink lady

Texte de Pink lady

Elle avait toujours aimé les voyages en train.

Etudiante, ils étaient devenus cet «entre-deux», ce «nulle part et partout» lorsqu’elle partait en week-end chez ses parents.

Un entre-deux  entre cette femme en devenir qu’elle apprenait à être, seule, dans cette grande ville et cette enfant qu’elle s’autorisait encore à être fugacement un jour ou deux.

Elle avait grandi depuis,  choisi de rester à Lyon, commencé à travailler dans un cabinet d’archi. Elle avait trouvé un appart sympa, ses parents l’avaient aidée, même s’ils regrettaient qu’elle ne soit pas rentrée. Elle avait un boulot fou et adorait ça, sortait avec la petite troupe qui s’était créée durant les études et ceux qui s’y étaient ajoutés.

Ils avaient entre 25 et 30 ans. Malgré leur soif de liberté, de parcourir le monde, ils commençaient à se «caser», à «acheter», à faire des bébés.

Elle avait fait son trou là bas comme on dit.

Ca allait…

Ce matin, assise en première classe, place isolée 52, voiture 7, elle repensait à ces trajets d’alors, comme elle aimait déjà ne plus être là où elle était l’instant d’avant.

Elle avait gardé ses habitudes: de la musique dans les oreilles, quelques magazines à la con, un bouquin, un carnet pour écrire – elle avait toujours envie d’écrire dans le train- , en revanche elle n’avait pas acheté ses habituels m &m’s, elle avait l’estomac trop noué.

Ca allait… Au milieu de tout ça, il y avait Jean. Insaisissable.

Elle était follement amoureuse de lui, acceptant tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi de l’avis de ses amis.

Un jour il était là, amoureux, le lendemain inatteignable.

Deux mois plus tôt il était parti en stage à Paris pour six mois.

Justine se réjouissait de pouvoir l’y rejoindre, elle rêvait cet ailleurs avec lui, pariant un peu sur la distance et le manque pour susciter un engagement chez Jean.

Un mois avant son départ, Mathilde et Solal avaient décidé de se marier, Julia et Rémy annoncé qu’ils attendaient un bébé.

Elle commençait à se sentir seule parmi tous ses amis dont les vies semblaient si bien tracées, ces «fils de bonne famille» qui avaient tous grandi ensemble.

Elle s’était souvent demandé si sa relation avec Jean serait différente si elle appartenait elle aussi à cette bourgeoisie lyonnaise, si ses parents avaient fait d’elle un «beau parti».

Seulement voilà…la distance et le manque, elle seule semblait les ressentir à en crever. Jean semblait aimer sa parenthèse parisienne. Elle se morfondait de son absence, il profitait et s’enivrait de Paris.

Quinze jours plus tôt, ils s’étaient disputés.

Il avait fui la discussion, n’était pas rentré le week-end comme prévu, n’avait donné et pris aucun appel.

Depuis 15 jours elle se morfondait, malade. Elle avait mal au bide, mal tout court.

On était mercredi, elle avait acheté un billet de TGV. Elle allait y aller.

Elle ne savait pas ce qu’elle trouverait au bout de ce voyage, mais il fallait qu’elle le fasse, qu’elle trouve la raison de partir ou rester.

Elle avait mis quelques affaires dans un sac, passé des heures à se maquiller, essayé douze tenues différentes pour être parfaite.

Elle se sentait fébrile, elle avait peur. Elle avait descendu ses escaliers les jambes tremblantes, fait tomber son pass dans le métro, cherché une place assise elle qui voyageait toujours debout. Elle se sentait trop maquillée, trop sapée, dans le genre «la campagnarde qui monte à la capitale».

Arrivée à Part Dieu, elle avait mal au ventre, le cœur qui cognait fort quand elle s’est assise place isolée numéro 52 de la voiture 7 de la première classe.

Quand le TGV a démarré elle a couru vomir aux toilettes.

Pourquoi ne se contentait-elle pas du peu qu’il donnait, n’était-ce toujours pas mieux que plus rien?

Elle n’a pas sorti de bouquin, ni son carnet, encore moins ses magazines débiles.

Elle a mis la musique dans ses oreilles. Dominique A chantait Eleor, elle a appuyé sa tête contre la vitre et laissé ses yeux faire leur va et vient.

Il faisait beau ce matin de Novembre, elle a sorti ses lunettes de soleil, s’absorbant de tous ces paysages qui disparaissaient aussitôt qu’ils arrivaient.

Du vert, de l’ocre, de la terre, du bleu.

Ces paysages de campagnes, les animaux, la lumière. Elle renouait avec son rêve d’y trouver une vieille maison à retaper, un refuge, une sorte de retour aux sources.

La campagne avait défilé, les paysages étaient devenus plus urbains, on approchait de paris.

Le TGV 8365 arrivait à quai.

En descendant, chancelante, elle était prête au tournant qu’allait prendre sa vie aujourd’hui.

Par Pinklady

Texte de Pink lady

– «  j’aimerais bien partir travailler un peu à l’étranger en fait «

-« oh tu as toujours été comme ça, à avoir des idées pas comme tout le monde, quelle idée de partir »

Elle venait d’avoir son diplôme et donc sa grand-mère au téléphone, elle avait été contente de lui parler de ses envies.

Elle n’aurait pas dû.

Comme d’habitude.

Elle s’était toujours sentie étrangère parmi les « siens ». Et sa famille, c’était LA tradition: tous les dimanches ou presque chez les grands-parents avec les cousins, le repas avec entrée froide, entrée chaude, viande, salade, fromage et dessert; les jours de fête on avait même droit au double dessert avec les fruits au sirop derrière le gâteau.

Elle aimait l’art, les gens, sortir, danser, boire, fumer, refaire le monde…Autant dire que le rôti du Dimanche la gonflait depuis un moment déjà et il n’y avait pas que les repas à rallonge qui avaient fini par lui peser sur l’estomac.

Elle était spectatrice de ces réunions, comme si elle regardait les autres s’amuser de loin.

Sa première étape vers un semblant de liberté fut de choisir l’école d’archi la plus éloigné du domicile familial parmi les 3 dont elle avait obtenu le concours. Désormais elle n’était plus venue beaucoup le Dimanche. Elle avait choisi la ville, une grande ville, le lieu de tous les dangers pour sa grand mère, celui de débauche selon sa mère.

Plus elle était elle-même, plus ils s’éloignaient, comme si elle trahissait quelque chose en ne collant pas au moule bien bien préétabli. Elle avait eu petit à petit l’impression d’être l’invitée de sa propre famille.

Et aujourd’hui, donc, elle venait d’avoir son diplôme, elle avait des propositions de plusieurs cabinets dans lesquels elle avait effectué ses stages. On lui promettait un « grand avenir » .

Elle se sentait à un tournant.

C’est ce qu’on attendait d’elle, qu’elle fasse enfin « comme tout le monde » , un bon travail, un bon mariage, quelques enfants et on serait un peu plus nombreux le Dimanche midi.

Elle prenait le job et hop, elle était réintégrée à sa place au milieu de tout le monde.

Mais cet  avenir la faisait s’éloigner d’elle. Elle avait sans cesse cette sensation de devoir choisir entre elle-même et être aimée, adoubée par sa famille. Parce que, quoi qu’elle en dise, elle en rêvait, qu’on la reconnaisse et qu’on l’aime, pour ce qu’elle était.

Elle s’était toujours sentie à sa place lors de ses voyages, elle n’a jamais rien adoré de plus que se sentir seule au milieu d’une foule dont elle ne pratiquait ni la langue, ni les coutumes.

Elle venait de là son envie d’aller travailler à l’étranger : elle avait envie d’ailleurs, de se fondre dans une foule inconnue. Quitte à se sentir bizarre et en décalage autant être étrangère au sens propre…

Peut être fallait-il être perdue, se perdre, pour enfin se trouver. Peut être que tous ces étrangers autour d’elle lui feraient se trouver

Par Pinklady

Texte de Pink lady

Devant la petite fenêtre du haut, perdue dans ses pensées, Anna buvait son café,

Comme tous les matins, à la même place, devant ce paysage dont elle ne se lassait pas.

En contrebas, sous les rochers, dansait l’océan.

Elle pouvait suivre des yeux le pêcheur qui, chaque matin, descendait le même sentier qui le mènerait aux rochers, à la mer.

Ses pensées, suivant les pas du bonhomme, l’emmenèrent plus loin, au bout du sentier,  vers ce petit morceau de terre dont elle avait fait son «bout du bout du monde».

Elle y était arrivée la première fois, vingt ans auparavant, au hasard de joyeuses vacances en famille. Elle avait toujours gardé un joli et lointain souvenir de cet endroit.

Puis un jour, adulte,  presque par hasard, elle était arrivée ici.

Elle avait suivi la route classique et avait été arrêtée par la mer, trouvant refuge dans ce morceau de terre presque entièrement entouré d’eau. A perte de vue, du jaune, du bleu, du vert, du vent, de l’eau,  du tellement tout et rien à la fois. Juste l’essentiel peut être.

Elle fut saisie par le paysage, l’atmosphère .

Elle était entrée  dans le restaurant à l’air un peu délavé,tout en bois brut et baies vitrées,  s’était assise à une table près de la baie vitrée et pour la première fois elle n’avait rien fait. S’était juste emplie des lieux.

Un vieux piano était posé là, en plein milieu. Un chat se baladait.

Et Anna, était là, scotchée.

Elle y arrivait désormais par ce même sentier qui courait en bas de chez elle. Il lui suffisait d’enjamber les ajoncs pour voir surgir la bâtisse improbable: du bois, de la pierre, des baies vitrées, les voiles de bateau tendues en l’air, les tables, les canapés, la rumeur d’un service ou le calme du petit matin.

Chacun de ces détails semblait contenu dans son corps.

Cet endroit l’avait transformée.

Au fur et à mesure que le pêcheur s’approchait de l’eau, Anna remontait le fil de sa vie.

Elle se revoyait plus jeune, parisienne, usant et abusant jusqu’à l’étourdissement, de ce que la ville avait à lui offrir.

Elle était jolie, elle réussissait socialement, avait des tonnes d’amis, était de toutes les fêtes, s’enivrait de soirées, de rencontres, de bruit et d’ alcool.

On la trouvait belle, brillante, incroyablement vivante; l’image même de la réussite et du bonheur.

Elle-même avait fini par y croire, finissant par ignorer qu’elle ne s’endormait et ne se réveillait plus qu’artificiellement, qu’il lui fallait toujours plus d’alcool et autres substances  pour profiter de la soirée, toujours plus de conquêtes pour se sentir aimée et ressentir.

Très vite elle eut besoin de revenir dans ce bout du monde, de plus en plus souvent, pour réussir à tenir son rythme parisien toujours plus exigeant. Cette pause qu’elle s’offrait devenait chaque année plus nécessaire, vitale.

Elle ne se souvient d’ailleurs plus du jour où elle a compris que ce qu’elle prenait pour l’expression même de la vie n’était en réalité que fuite.

Tout s’était très vite accéléré: les crises d’angoisse, les malaises puis la chute qui lui avait laissé la jambe en vrac et qui l’avait obligée au cœur même de son tourbillon à s’arrêter.

Ce jour là quand elle s’était relevée dans l’escalier du bureau et qu’elle avait vu son genou béant, elle avait su que c’en était foutu de sa carapace, qu’une brêche tout autre s’était ouverte.

Elle n’était plus retournée voir l’océan.

Mais elle avait arrêté de fuir, en même temps sur une seule jambe ça devenait compliqué.

Elle avait fait soigner sa jambe, son corps puis, tant qu’elle y était son cœur et son âme aussi.

On l’avait aidée à aller chercher au fond d’elle-même, hypnose, semi hypnose, émotions, etc..

Quand la thérapeute lui avait demandé si elle pouvait visualiser un endroit refuge, immédiatement sa tête s’était emplie du jaune-bleu, de la mer et du vent, immédiatement elle s’était assise à cette terrasse d’où elle pouvait contempler ce presque rien qui était tellement tout.

Puis elle y était retournée, comme on part en pèlerinage.

Elle retrouva les mêmes sensations d’apaisement, l’impression d’être à sa place.

Cette fois elle n’avait pas pu repartir.

C’était il y a 3 ans.

Le pêcheur avait jeté son hameçon à la mer

Un bruit arriva de la chambre au loin, son bruit préféré au monde, celui de son bébé qui se réveillait.

Elle se leva en souriant.

Ce midi Rémi arriverait. Il avait profité de la brèche pour entrer dans sa vie.

Ensemble ils avaient réussi à apprivoiser la vie.

Un peu plus tard, les gens qu’ils aimaient empliraient peu à peu leur maison.

Demain Anna et Rémi  se mariaient.

Par Pinklady

Texte de Pink lady

Je me souviens des mains de ma mère.

Sûrement parce qu’elles m’ont longtemps manqué.

Elle avait cette manie de les tenir fermées, avec le poignet en flexion vers l’intérieur, comme pour se protéger.

Elle n’avait pas de jolies mains, elles étaient rêches, sèches à cause de son travail dehors.

Ca m’agaçait, je trouvais ça moche, pas classe…l’intransigeance de l’adolescence.

Ma mère n’était pas très «tactile» ni très tendre, elle ne pouvait sans doute pas donner au delà de ce que sa propre vie lui apportait…les fameux vases communicants.

Pourtant je me souviens de sa douceur lorsque j’étais jeune. Elle chantait, souvent, riait…et puis, elle me grattait le dos. Lorsque je la voyais assise, inoccupée, j’allais m’allonger sur ses genoux et lui réclamais:»maman tu peux gratter mon dos s’il te plait». J’adorais ça.

Plus je grandissais, plus elle semblait s’éloigner; s’éloigner du lien, de la tendresse… Je pouvais aller contre elle pour demander du réconfort, elle restait de marbre.

Idem plus tard encore lorsqu’elle venait me chercher à la gare lors d’un de mes retours «pour le we»; je montais dans la voiture, elle se plaignait de la circulation, ne m’embrassait pas.

J’ai essayé, de me lier à elle, comme je l’aurais aimé moi, comme j’en avais besoin. Ce fut en vain.

Plus tard, mes études terminées, devenue adulte, nous avons réussi, un peu, à évoquer tout ça: «je ne sais pas comment faire avec vous quand vous grandissez». Au moins c’était dit.

C’est peut être pour cela qu’elle eût 4 enfants. Moi l’aînée, et mes 3 petits frères. Je l’ai finalement toujours vue câline,maman,  avec un petit dans les bras. Antoine mon plus jeune frère était contre elle en permanence. Dans ses bras il suçait son pouce et frottait son doigt contre sa lèvre supérieur comme si elle était son doudou. Nous en riions. Mais je ne pouvais m’empêcher de penser dans ma logique de «grande fille» d’alors que ce manque de tendresse m’était destiné.

Adulte, j’ai donc pu savoir que non.

Au fil des années elle avait développé un tic. Elle s’était mise à dormir avec une vieille couverture venant de je ne sais où qu’elle frottait entre ses doigts. La couverture en était trouée et se disloquait en morceaux.

Ca nous faisait rigoler.

A cette époque là, elle ne riait plus guère. Nous la trouvions «à l’ouest», «déprimée», «sans entrain». Elle était de plus en plus distante. Nous étions sans trop de pitié, surtout  mes deux plus jeunes frères qui vivaient encore à la maison et ne la lâchaient pas.

Moi je travaillais, je vivais mon premier grand amour, nous parlions mariage; je mettais ma mère et sa dépression, j’en étais convaincue, à distance.

Le week-end de Pâques de cette année là, je me retrouvais seule, mon amoureux ayant accompagné mon père et mes frères skier dans une station proche de chez nous.

Il fut donc convenu que j’irais chez ma mère.

J’étais heureuse, amoureuse, je me réjouissais de ces quelques jours avec elle. Je fis le marché, achetant ce qu’elle préférait, bien décidée à m’occuper d’elle entièrement.

Ce fut une catastrophe.

Elle n’était pas là. Ailleurs. Dans un autre monde.

Je passai ces quelques jours à la supplier de se soigner, d’aller voir quelqu’un pour sa dépression, de consulter un ostéopathe pour ses douleurs dorsales qui l’empêchaient de marcher correctement. Je me débattais, lui disant que si elle continuait elle ne pourrait pas s’occuper de ses petits enfants, qu’il fallait qu’elle se bouge, que la vie n’était pas finie, qu’elle était jeune encore.

Je sais maintenant qu’elle savait qu’elle ne verrai jamais aucun petit enfant…

Je suis rentrée chez moi avec une tristesse sourde collée au fond du bide.

J’ai continué de regarder les robes de mariée.

Une semaine plus tard, mon père, contre sa volonté la fit hospitaliser, elle avait développé d’autres symptômes. On ne parlait plus de dépression.

Je suis allée la voir le soir même, elle semblait sereine, apaisée. Elle me dit qu’elle se sentait bien ici, que les gens étaient gentils avec elle.

Elle avait soif, je lui passai un linge humide sur les lèvres. Enfin elle me laissait m’approcher.

Je lui dis que je reviendrai le lendemain, que je l’aimais, elle répondit qu’elle savait.

Il n’y eu pas de lendemain. Il fut brisé en plein vol à 6 heures du matin par une infirmière.

Ma mère était morte dans la nuit.

Toute la semaine je suis allée la voir, j’ai tenu des heures ses mains dans les miennes tant que je le pouvais.

Au moment de refermer son cercueil, nous glissâmes sa couverture entre ses mains.

Par PinkLady

Texte de Pink lady

Elle se réveille, un sale goût métallique dans la bouche qui lui donne le confort de flotter dans une réalité à laquelle elle n’est plus guère ancrée.

Les bourrasques dehors, ce putain d’air frais qui passe au travers de la fenêtre de son miteux « sur arrière cour ».

L’hiver ici ça rigole pas, ça caille sévère, la neige envahit et bloque tout. L’idéal pour s’échapper du monde.

Fêlures…beaucoup, trop. Cassure..Chaos…Fuite.

Partir- disparaître- mourir- survivre- vivre.

Elle a choisi cet espace entre deux, qui la laisse être un peu nulle part, un peu personne, bouton pause de la vie enclenché.

Pas le courage de choisir l’un ou l’autre, la vie ou la mort.

Prête pour aucune des deux options peut être.

Quelques mois auparavant elle a tout planté, pris le minimum pour venir se mettre à l’abri ici, dans cet autre pays, loin.

Ce matin, pour la première fois,  un élan quelque part au fond la fait se lever…malgré les tempes vrillées par la migraine, la gueule de bois des excès de veille qui l’aident habituellement à rester paumée, planquée dans ce « personne et nulle part » …

Là, debout, elle sent cet air frais remuer un petit quelque chose, au fond, dedans.

Elle fait couler un bon café, le seul luxe qu’elle aura gardé de sa vie d’avant, et ouvre les rideaux.

Le pauvre bonhomme de neige moitié fondu dans la cour la regarde de ses yeux en châtaignes…

« Les yeux châtaignes ».  A cette évocation, les siens piquent en évoquant cette douce voix… «jolis petits yeux noisettes, ma petite chérie »

Elle a envie de fermer ce rideau, laisser l’étau de la migraine reprendre sa place, se perdre au fond du lit… oublier encore… être nulle part et personne.

Pourtant ses yeux noisettes à elle ne peuvent se décrocher de ses yeux à lui ; ces deux  châtaignes qui ne la quittent pas, l’air de lui dire: « et alors? Il se passe quoi maintenant? Je suis là à me liquéfier sur place à te regarder t’obstiner à n’être rien. Pourtant tu as le choix toi de t’arrêter de disparaître«

Et alors ? maintenant ? Le choix ?

Les mots tournent dans sa tête, les yeux châtaignes deviennent parole, tout se met à tourner…. Rien, personne, nulle part, disparue, vivante, l’air, les jolis yeux noisettes…

Elle tombe.

D’habitude, quand elle tombe comme ça, elle est aspirée et cognée par un trou noir et froid. Là, c’est doux, c’est coton…

C’est quoi ce bordel ? Le ciel ? Le paradis ? Ca y est voilà ?

Impossible elle n’y a pas sa place, elle n’a jamais su se faire aimer, comment elle pourrait atterrir au paradis, qui plus est après une aussi monumentale cuite.

Pas de paradis, elle peut ouvrir les yeux, elle est dans une bulle, une boule de neige blanche, douce et chaude qui au lieu de tomber,  la transporte au dessus, qui l’éloigne du noir,de la haine,  des morts et des disparus et qui la fait se sentir toute petite.

Une bulle qui l’emmène revisiter son monde à elle, celui qu’elle a voulu oublier. Mais elle se retrouve là où il était joli… Le joli, là,  c’est une petite bonne femme aux cheveux gris qui l’accueille avec un sourire heureux assorti d’un clin d’oeil : « ma petite chérie », « assieds toi », «Tu as faim ? Tu as soif ? Mais oui attends je t’ai acheté des gâteaux, tu pourras les emmener », « j’ai fait des asperges à midi « , « oh t’as toujours ton si beau sourire, oh  et ces beaux yeux noisettes » , «tiens, prends 10 francs, si si quand même pour ton essence « .

« Mémé asperge », comme l’appelaient ses copines, est sortie de la pierre si froide qu’elle occupe désormais pour ce moment magique, avec elle, hors du temps…pour réchauffer son cœur, rosir ses joues.

Elle n’a finalement peut être pas été aussi nulle pour se faire aimer, peut être qu’elle l’a vraiment été, même si certains se sont acharnés à essayer de lui faire entrer le contraire au pied de biche dans le crâne.

Un rayon de soleil chauffe doucement sa joue en même temps que l’air froid s’engouffre par la fenêtre grande ouverte de l’appartement.

Elle se réveille, s’assoit, se lève doucement.

Dehors, les yeux châtaignes sont par terre; elle ne sait pas combien de temps elle est restée allongée là.

Pour la première fois depuis de longs mois, depuis la pierre tombale si froide et les mots encore plus glacials, elle s’approche du miroir de la salle de bain,  se regarde.

Elle voit ses yeux noisettes, les mêmes que ceux de cette mignonne petite fille qu’elle fut, elle le sait maintenant. Elle sourit, lui sourit.

Elle met ses baskets aux pieds, la musiques dans ses oreilles, et sort…

Elle a choisi.

Par Pink Lady

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