Allez je vous raconte comme d’ordinaire comment m’est venue l’idée de la proposition d’écriture de cet atelier : il se passe que parmi mes nombreuses activités professionnelles, je travaille depuis dix ans pour le comité d’entreprise d’une immense société industrielle appartenant à l’État Français. Je me rends une fois par mois sur un site, assiste à des réunions entre les élus et la direction (la plupart des ingénieurs ou des techniciens de haut niveau) et en écrit le procès-verbal synthétique.
Le mois dernier l’un des élus me racontait comment ils étaient allés déposer pacifiquement au siège de la direction régionale un cahier de revendications (plutôt constructif, réaliste et sans hostilité, mais bref), et comment sans crier gare ni avoir de raison objective une section de CRS a fait irruption, a donné l’assaut, a gazé toute la délégation et arrêté quelques-uns de ses membres (des hauts cadres de direction reconnaissent depuis sans problème que ce n’était ni justifié ni approprié). Le type me dit : « Pendant l’assaut M. a été frappé, gazé, et comme il voulait se mettre à l’abri, les flics l’ont coursé. Au final ils l’ont capturé ».
« Capturé ! »… Le mot a tinté à mon oreille : « capturé ». En fait derrière ce mot il y avait certainement l’idée de l’évadé, du rebelle fuyard, de l’esclave en fuite, de l’opposant tonique et teigneux… sans doute l’idée première pour l’emploi du mot « capturé » chez mon interlocuteur… mais peut-être pas. Pour moi, cela évoque – car je n’emploierais pour ma part pas le mot « capturé » pour cette situation- un animal sauvage, non domestiqué, qu’il convient d’apprivoiser ou de dompter, de mettre en cage, de mettre hors d’état de nuire. L’emploi du mot « capturé » si c’est voulu avec cette seconde arrière-pensée, étant possiblement le fait conscient ou non de s’assumer chez mon interlocuteur et ses camarades comme tels, comme des animaux sauvages, indomptés. J’ai alors cherché  quel animal l’imposant ingénieur concerné pouvait bien être (car c’est un « beau bébé » normand comme on dit, et la capture n’aurait pu être aisée si on ne l’avait pas aveuglé au lacrymogène).

De fait, je suis parti sur cette idée de l’animal en nous, et tout de suite pour le potentiel du sujet, plus largement de nos rapports symboliques ou concret à l’animal, de nos relations avec l’animal quel qu’il soit, ou avec ce qu’il représente (ou le rôle, la personnalité,  le sens ou les pouvoirs qu’on lui attribue).

L’animal en nous est un grand classique des quizz ou des tests de magazines féminins psychologisant (mais peut être aussi une peur : voir le mythe du loup-garou, ou le vecteur de l’instinctif et de l’inconscient (nos comportements et constructions sociaux ou sociétaux dictés par un héritage animal) jusqu’à la possibilité de l’inhumain, de l’animalité la plus brute en quelqu’un.

L’animal en nous est aussi l’animal imaginaire des adultes, des artistes ou des enfants, des contes, des mythes, des livres alors anthropomorphisé (du livre pour enfant au dessin animé…

… à la Ferme des animaux, d’Orwell)  ou celui totem chez certaines cultures, champ anthropologique alors gigantesque, voire fantaisiste.

Animal en nous, mais aussi l’animal avec nous : c’est l’animal compagnon (qui nous apaise ou qui nous dirige, que l’on adore ou déteste, que l’on pleure ou l’on souhaite), l’animal salvateur ou substitut (par exemple ces phoques robot peluche qui aident grandement les personnes atteintes d’Alzheimer), enfin l’animal que l’on étudie pour mieux le comprendre (et mieux nous comprendre), que l’on veut protéger, défendre, à qui on essaie aussi désormais de faire reconnaître des droits, une sensibilité, une intelligence

Mais aussi l’animal face à nous : émouvant, bouleversant dans ses nature et liberté, superbe, ou repoussant, hideux, magique, fantastique, effrayant, mort, fascinant, incompréhensible.

Et enfin l’animal contre nous : dans un dîner de voyageurs qui évoquent leurs périples vous serez toujours assuré de remporter l’auditoire si vous avez des anecdotes de bestioles qui piquent, mordent, attaquent, gratouillent, grouillent, perforent, s’insinuent, envahissent, menacent, terrorisent… Que sais-je. Vous pouvez être allé voir n’importe quelle absolue merveille de la nature, on ne vous écoutera plus si un autre raconte ses démêlés avec je ne sais quoi de petit ou de bondissant (niveau 1/3 seulement 🙁 ), de féroce ou de massif (niveau 3/3 en efficacité pour le récit 😎 ). Je me souviens ainsi de discussions lors desquelles j’avais quelques piètres anecdotes liées à des insectes, des asticots, des rats… Je n’ai pas gagné  face à l’histoire du bison brouteur matutinal de tente de l’un, et celle de l’ours blanc dans les poubelles en bas de l’immeuble, d’une autre.

Alors ? Animal en vous (du moins en vos personnages), avec vous, face à vous, ou contre vous ? Quelle fiction allez-vous nous capturer, en nous la faisant vivre, en nous la décrivant, la bestiole, la bête, ou le bestiau ?


Photographie d’en-tête : selfie de pris en 2008 par Naruto, un macaque nègre femelle ayant utilisé le matériel de prise de vues de David Slater, un photographe animalier, déclenchant en même temps que l’appareil photographique une belle jurisprudence sur le droit d’auteur.
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