Désolé, pour la proposition d’écriture de ce mois-ci : cela commence sur du pas très gai et un peu pensum, mais il faut que j’explique de façon liminaire pourquoi cette proposition. Comme beaucoup, j’imagine, j’ai été affligé par la mort des 27 migrants il y a quelques jours dans la Manche, et pourtant je ne devrais plus l’être parce que de façon abominable nous y sommes habitués, mithridatisés, parce qu’on a tout fait pour pour que nous nous y habituions, parce qu’il y a eu des centaines de fois bien pire en Méditerranée (*). Habitués aussi parce que des bateaux humanitaires se sont faits refouler de nombreux ports méditerranéens, dont français, ou parce que des gens ont été condamnés pour un incroyable « délit de solidarité »…  Parce que cela fait partie du quotidien sur des volumes bien plus importants que les 27 malheureux récents.  Parce qu’on a bu la coupe de notre honte jusqu’à la lie et au-delà. Pourquoi le drame de la Manche frappe-t-il si fort soudain ? Sans doute la loi de proximité (la Méditerranée, c’est plus loin, c’est grand,  il y a plein de pays autour, c’est indistinct, loin… Ce n’est pas complètement l’Europe. Sans doute parce qu’on fait tout ici pour qu’ils ne restent surtout pas. Sans doute en parle-t-on tant aussi parce qu’il s’agit de faire pression sur la Grande-Bretagne… Mais breeeef. Ça, c’est le déclencheur de mon envie de proposition d’écriture ; à chaque fois, il y en a un.
Un réfugié à la radio expliquait en, substance que par temps clair on voit les côtes britanniques à l’horizon, tant qu’on a l’impression de pouvoir les toucher du doigt. Il est donc forcément impensable de ne pas tenter la traversée.  (**) Cette phrase, pourtant simple et évidente, à propos de l’horizon palpable et donc plus que jamais et à jamais irrésistible, m’a frappé. Ces gens n’avaient pas ou plus d’horizon chez eux, sont partis avec tous les dangers pour un horizon lointain, et ont péri alors que l’horizon était juste à leur portée.

De fil en aiguille, je me suis mis à réfléchir sur la notion d’horizon qui oscille en permanence entre sens géographique et sens métaphorique, symbolique : moi-même petit-flls d’un immigré polonais de l’entre deux guerres, je suis né à Melun (77), soit à mi-chemin presque de l’horizon où mon grand-père voulait se rendre (il voulait aller s’installer au Canada, il a été refoulé à l’embarquement par une sorte de devinette – tirage au sort, et a donc fait sa vie en France après s’être engagé dans l’armée française quelques temps). Changeant d’horizon géographique, son nouvel horizon symbolique était devenu désormais l’intégration en France et y mener une vie du meilleur qu’il puisse. Pour ma part, des décennies après et sans aucun rapport avec l’histoire de mon grand-père, une nuit d’encre assis seul sur une plage d’une île (Hainan) au sud de la Chine, je regardais pour ma part passer à l’horizon de microscopiques mais innombrables lumières de cargos, et la simple vision de cet horizon qui m’est paru soudain infini et vertigineux m’a tellement chamboulé que lorsque je suis rentré en France, j’ai balayé tout ce que je vivais et faisais à l’époque pour prendre de nouvelles directions, pour me fixer de nouveaux objectifs ; bref connaître de nouveaux horizons tant géographiques que personnels et professionnels.
Je me disais donc que la notion d’horizon (géographique, métaphorique, symbolique, qui est devant, qui est derrière, ou partout en même temps) pouvait être un thème intéressant d’écriture. Lorsque j’étais gamin j’étais abreuvé de romans d’un certain Roger Frison-Roche, sans doute oublié aujourd’hui : romans d’aventures en montagne ou dans les déserts du Hoggar. Il y était sans cesse question d’horizons : soit d’oasis ou de ligne de crête des dunes, soit de montagne à passer d’où s’échapper pour retrouver l’horizon. Il était question d’horizon piège (le mirage dans le désert), comme d’horizon salvateur (le retour à la société). Plus tard, je me souviens adolescent avoir lu un des plus époustouflants romans de la SF mondiale, Le Monde Inverti, de Christopher Priest, qui narre une société vivant dans une arche gigantesque et qui, sur roues, avance sur des rails qu’une guilde démonte derrière elle pour les remonter devant, peinant à la poursuite d’un « point optimum » qui est à l’horizon, et dont la position est calculée en permanence par des sortes de prêtres (Première phrase, célèbre et culte dans la littérature SF  : « J’avais atteint l’âge de mille kilomètres »). L’horizon y est, et géographique et métaphorique.

Mais bref, je blablate et vous ne voyez pas le bout de ce tunnel, pourtant l’horizon est quelque chose qui vous aussi vous anime (sortir enfin de cette longue proposition d’écriture par exemple), et j’espère, va vous inspirer : on a chacun sa terre promise, ses idées d’avenir, ses objectifs,  On a aussi connu d’autres horizons. On peut en être aussi bien en être revenu dans tous les sens du terme. On peut aimer pour tout horizon qu’un horizon proche, que cet arbre dans la cour auprès duquel on vit heureux (version Brassens ou après mésaventures et désillusions version Cabrel, ; tous deux quand même dans une approche tradi et discutable « finalement fallait pas bouger pas de chez toi, Coco » ), mais cela ne signifie par pour autant que l’horizon fut, soit, ou sera bouché. À chacun le sien. On peut avoir été aussi privé d’horizon, ni même ne jamais en avoir eu (la formule : « mon passé est détestable, mon présent est sans intérêt, heureusement je n’ai pas d’avenir »). Mais heureusement on peut s’en inventer. On peut s’en fixer. On peut en offrir. Ça s’appelle l’espoir, ou l’ambition, les lendemains qu’on suppose scintillants. Il peut arriver que les horizons perdus mènent à des utopies. Il peut arriver que l’horizon soit quelqu’un, ou quelque chose. Il peut arriver que l’horizon ne soit qu’un instant. On peut vivre dans un pays où le ciel c’était l’horizon (et les hommes des mineurs de fond, etc.), parce qu’il est vrai que mine de rien le ciel, n’empêche, ça compte pour l’horizon (Avec un ciel si bas / Qu’un canal s’est perdu /  Avec un ciel si bas / Qu’il fait l’humilité… Ambiance…) parfois même on ne le voit plus car il se  fond littéralement avec la mer — et c’est ce qui arrive aux migrants malheureux.

Alors, voilà : l’horizon. Que cela vous évoque-t-il  et quels horizons allez-vous faire vivre à vos personnages ? Quels sont les horizons à atteindre, ceux à fuir, ceux dont il faut rêver ? Les petits, les grands, les lointains, les tous proches… ? Ceux en lesquels il faut croire, ou ceux dont il faut se défier… ? Celui qu’on a vu ? Celui qu’on ne voit vraiment pas ? Ceux auxquels on ne pense pas, qu’on ne sait pas, parce qu’on ne s’est jamais retourné ? Celui qu’on atteindra jamais car il avance  en même temps que soi… ?

Enfin, l’horizon, quoi, ce truc, là ici, ou tout là-bas, mais sur lequel nos yeux sont rivés ?

(Notez que cette proposition d’écriture est la dernière à l’horizon 2022).


(*) D’après Amnesty International : entre janvier 2014 et septembre 2018, 28 555 migrants sont morts ou disparus en Méditerranée alors qu’ils tentaient d’atteindre les côtes de l’Europe dont 1300 enfants.
(**) D’autant que tout est cyniquement fait en permanence pour leur rendre la vie impossible sur les côtes françaises, qu’ils ont déjà vécu mille maux et pas des moindres, et encourus mille déjà périls avant d’échouer à Calais où on leur complique l’accès à l’eau, et où la police leur lacère leur tente régulièrement la nuit. Alors forcément, l’horizon : le but, le salut, la destination d’arrivée sont si prêts que rien ne les arrêtera.

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