Aïe. J’ai mal aux cheveux. J’ai beau avoir l’habitude, le réveil est toujours aussi douloureux. Apparemment, je me suis écroulé sur le canapé, reste plus qu’à me lever. Enorme, je suis de plus en plus énorme. On dirait que je me suicide à l’alcool et à la nourriture depuis la mort de Guillaume. Mais je suis toujours debout. Malgré les accidents. Malgré les provocations. Malgré les excès.

Cette pièce me semble bien petite. Faut dire que je ne me rappelle plus trop où je suis. Ni ce qu’il s’est passé. J’ai bu, mais à part ça… Je ne sais plus trop le jour, l’heure et le lieu. Tout juste qui je suis. Ah, je suis apparemment dans une caravane. Je sors, il y aura bien quelqu’un.

Non, personne. Des caravanes, des câbles, une rue. Je tomberai bien sur quelqu’un en ville. De toute façon, faut que je mange. Ce n’est pas une cuite qui va me couper l’appétit.

 

Il remonte donc la rue. Bizarre. Personne. Où se trouve-t-il, nom d’un chien ? Et quel jour? Sûrement dimanche… mais, il verrait au moins les bigotes qui vont à l’église… sauf qu’il ne voit pas de clocher. Une ville sans clocher. Hum. Les magasins sont fermés… enfin, il ne voit rien à travers les vitres un peu sales. Et ces enseignes ? Il a remonté le temps ou quoi ? Un barbier ? Un maréchal-ferrant ? Décidément, il a trop bu hier soir… pas moyen de se rappeler où il est. Et quand. Autant voir le bon côté des choses : personne pour le voir, et personne ne semble l’attendre. Donc, il n’est même pas en retard. Il n’est peut-être pas en état de comprendre seul ce qui se passe, mais il est en état d’en profiter. Ne rien faire. Il continue à déambuler les mains dans les poches. Il commence même à siffloter. Il tourne dans la rue à droite. Toujours personne. Peut-être est-ce un jour férié, ils sont tous partis à la campagne ? Il continue sa promenade. On dirait un jardin public là-bas. Sera-t-il capable de supporter les cris des enfants, il les entend déj….ah non, en fait, il ne les entend pas, il n’entend rien. Il entre et s’effondre sur le premier banc. Décidément, c’est louche : depuis quand les enfants ne jouent plus dans les squares ensoleillés le dimanche, ou les jours fériés ? Il réalise peu à peu que non seulement il n’y a pas d’enfants, mais pas d’adultes, ni de chiens. Rien. Où sont-ils donc tous? Il se demande vaguement ce qui a entraîné l’évacuation de la ville et, surtout, comment on a pu l’oublier, lui. Avec la place qu’il prend. Le nom qu’il a. A moins qu’il n’ait prévenu personne qu’il allait cuver dans une caravane….Il s’assoupit.

La faim, et la soif, le réveillent. Il doit comprendre. Et manger. Il va frapper à une porte. Aucune réponse. Il prend une autre rue, qui bizarrement ne semble mener nulle part. Elle est fermée par un grillage. Perplexe, il essaie de remonter le long de ce grillage. Depuis quand une ville est-elle entourée d’un grillage ? Il se sent enfermé et il déteste ça.

Enfin, un bruit au loin. Un aboiement. Premier signe de vie depuis qu’il s’est levé. Il aperçoit un gros chien de l’autre côté du grillage…. Tenu en laisse par un agent de sécurité. Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ils l’ont enfermé ? Dehors ? Le garde le regarde d’un air ahuri :

– Mais, Monsieur, qu’est-ce que vous faîtes-là ? Ils sont tous partis, vous ne devriez pas être ici !

– Où ? Qui ? Je ne comprends rien !

– Vous ne vous souvenez plus ? C’était le dernier soir hier, vous avez fait la fête pour le célébrer.

– Non… Mais on est où ? Pourquoi personne n’est dans les rues ? Ils cuvent tous?

– Mais, Monsieur, ce ne sont pas des vraies rues.

– Hein ?

– Ici, c’est le décor qu’ils ont reconstruit pour toutes les scènes d’extérieur. Moi, je suis chargé de surveiller le site, pour que le décor reste en l’état pour les raccords. Hier, c’était le dernier jour du tournage. Vous avez fait la fête avec toute l’équipe du film.

La mémoire lui revient. La fête. Le film. Il était tellement bourré qu’il a préféré retourner s’effondrer dans sa loge sur roue. Sans même remercier le gardien, il fait demi-tour. Il regarde mieux les maisons, factices. Souvent, uniquement des façades. Non, mais quel idiot. Il en tient une bonne. Il n’a même pas fait attention. Cela explique les vieux métiers, l’absence d’église. Bon, il ne sait toujours pas exactement où il est… ni comment rentrer. En fouillant sa caravane, il trouvera bien son téléphone et pourra appeler quelqu’un. Il refait tout le chemin inverse et aperçoit au loin plusieurs caravanes. Sur la porte de la plus grande, son nom. Gérard Depardieu.

Par Ademar Creach