Paul. A cette heure-ci, les touristes dorment encore. Seul, je gravis les marches qui me mènent chaque jour au palais. Je prends garde à chaque détail. Je veille à m’émerveiller de tout. Je savoure ma chance. Je vis mon rêve. La belle m’ouvre ses portes et m’enserre de ses bras raidis. Au cœur du métal, nombre de petites mains sont déjà à l’ouvrage. Au fil des étages, je me faufile dans les jupons de sa vaste robe et je glisse sur ses jambes glacées. Elle m’offre le luxe d’un tête à tête quotidien. Je grimpe et son corps tout entier se dévoile. Depuis six mois, j’ai quitté ma Bretagne pour élire domicile au sommet de sa couronne. De là haut, les lumières de la ville crépitent telles les papilles qui s’éveillent au contact des sucs qui les chatouillent. Arrivé dans le temple du goût, j’enfile mon habit au col ajusté. Fin prêt, je m’en vais faire connaissance avec mes invités du jour. Tel un couturier aiguisé, je m’apprête à leur tailler un habit sur mesure pour le défilé du déjeuner, à la hauteur de celle qui nous abrite.

Aloïs. Chemin Vert. Route de l’espoir. « Pied sous terre » du jour. Une de mes haltes préférées. Il est dix heures. La frénésie des travailleurs pressés a laissé place à la curiosité des touristes. J’ai appris à décrypter chaque flux de personnes. Je scrute leurs pas et croise leurs visages. Nombreux sont ceux qui m’évitent. Je baigne dans cette atmosphère chargée de destins hétéroclites. Je les invente pour eux après les avoir finement et délicatement observés. Je me plais à croire que j’ai raison. L’odeur synthétique des arômes artificiels de la croissanterie du coin de tunnel se mêle avec talent à celle de l’huile lourde du rail. Surprenant mélange, que seuls les nez nomades sont habilités à étudier. J’ai rejoins les sols de la RATP quand le comité de direction de mon entreprise m’a indiqué la porte. J’ai erré pendant des mois, entre falaises abruptes et limbes profondes. L’alcool m’a souvent réchauffé. Lorsque la nuit tombe, souvent, je change de station et dépense ma récolte du jour pour contenter un estomac vide habitué et un sang imbibé.

Rodolphe. Longtemps j’ai conservé cette boule dans le coin à gauche sur mon bureau. Petit, je me souviens l’y avoir déposée tel un trophée. Maman me l’avait rapportée d’une de ses formations. J’étais fasciné par ces petits flocons de plastique qui s’éparpillaient de toutes parts lorsque je secouais l’objet pour finalement revenir s’échouer sur le Sacré Cœur miniaturisé pour l’occasion. C’est avec un plaisir délicieux que je songe à ces moments. Aujourd’hui, j’ai le loisir d’aller flâner en haut de la bute quand j’en ai envie. Lorsque j’ai appris que j’étais accepté à Sciences Po’, c’est la première chose qui m’a traversé l’esprit ! Au cœur de la capitale, je déambule, je note, je photographie… Chaque image capturée fait écho à un souvenir…

Isis. Quel temps ! On n’a pas idée de ce que c’est un froid pareil ! Depuis que nous vivons ici, tout a changé. Le climat certes, mais bien plus. Chaque sortie nécessite une attention soutenue. Il me faut sans cesse être aux aguets. La vigilance doit être constante. Il suffit d’un passant un peu trop pressé (et ici c’est fréquent !) et je me retrouve la patte écrasée. J’aimerais bien les voir eux, à quatre pattes sous la pluie ! Et qu’on ne me parle pas de liberté ! Ici c’est port du collier obligatoire et laisse indispensable. Plus moyen d’aller renifler de-ci-delà. Les rues que je traverse sont vieilles et usées. Il me faut chaque soir soigner mes coussinets mouillés et fatigués. J’ai perdu la douce sensation de l’herbe qui les chatouillait jadis. Quant à mes congénères, ils sont rares. Ici on préfère les « mangeurs de souris » qui restent bien sagement assis dans les appartements. Heureusement, mes maîtres sont dingues de moi ! Ils m’emmènent partout et ne me laissent jamais. J’ai un rythme infernal, mais je m’adapte. J’essaie !

Solange. Je suis stressée. Ca fait tellement longtemps que j’attends ce moment. Je chante depuis l’enfance. La musique a toujours bercé ma vie. Ce soir, on m’a proposé de donner un concert dans un bar sympa du 11ème. Je connais bien le patron. Ici les gens vont et viennent _ boivent un verre. La salle baigne dans une lumière tamisée. L’ambiance est feutrée. Dehors les lampes réchauffent la terrasse. J’enfile mes collants bleus aux mille paillettes et noue mes souliers vernis. Je m’apprête à rejoindre la petite estrade faisant office de scène.

En une fraction de seconde tout a basculé. Les premières notes résonnent, j’avance lentement en murmurant la douce mélodie de « piensa en mi ». Puis le bruit assourdissant des tirs _ les corps qui s’affalent _ les cris _ la stupeur_ le monde tout entier qui s’effondre.

Et toujours, la bande son derrière « quand tu veux ôte-moi la vie. Elle ne sert à rien sans toi ».

Ils étaient quatre.

Ils ont tiré.

Ils étaient soixante-deux.

Ils sont morts.

Parce qu’ils étaient là, ce soir, dans ce café, dans la rue.

Je suis restée là, face à ce chien qui me regardait. Seul. Son maître allongé, la laisse dans la main.

Nous y étions. Paul, Aloïs, Rodolphe, Isis, Solange. Certains n’en sont pas revenus.

Par Colette