Des années que je ne suis pas montée dans ce grenier et rien n’a changé. À part de nouvelles générations de souris et d’araignées, je suppose. Le vieux fauteuil en cuir n’a pas bougé, à sa place en face de toi, ma vieille amie “la grande armoire bancale du grenier”, borgne d’une porte, tu es toujours debout, sentinelle impassible de ce royaume sombre, encombré de poussière et de bric-à-brac. J’en ai passé du temps, recroquevillée derrière ton unique porte, celle de la penderie, les yeux fermés, à ne pas bouger pour ne pas te faire craquer, pas un bruit, surtout. Il y a encore le trop plein de trésors que j’entassais sur tes étagères : des lettres, des cartes, des jouets, des bijoux de pacotille, des coquilles vides d’escargots, des coquillages, une boîte… boîte ?
J’ai toujours détesté cette boîte, avec ses oiseaux peints dessus, figés dans une tentative d’envol, entravés dans leur liberté de partir, sur fond de ciel bleu délavé. Même la rouille s’attaque à eux.
 Étrange parce que je ne me rappelle pas l’avoir mise là, au milieu de tous ces trésors, bien en évidence avec son couvercle posé à côté d’elle; je sais ce qu’il y a dans cette satanée boîte, je ne l’aurais pas laissée ouverte… ne plus jamais te voir.

Découvrir un cadavre caché dans le placard aurait été un choc moins violent. Mais, je n’ai jamais eu d’amant à faire disparaître, au retour inopiné d’un mari ayant décidé de me faire une surprise en rentrant plus tôt pour profiter de la soirée en amoureux. Amant qui se serait malencontreusement étouffé dans ce placard trop étroit où s’entassent tous ces “au cas où, on ne sait jamais” inutiles, ouvert une fois l’an pour rajouter ceux de l’année écoulée. Face à la réalité de ma bévue, j’aurais refermé la porte très vite, me persuadant que je n’avais rien vu, que ça n’existait pas. Mais là, maintenant, debout dans ce grenier, ce n’est pas un cadavre auquel je me trouve confrontée, c’est une parcelle de vie occultée par volonté d’autoprotection pour éviter l’autodestruction. Je n’arrive pas à remettre le couvercle sur cette boîte en métal rouillé du fond de laquelle tu me nargues, avec ton air de mauvaise madeleine, pour te replonger dans le noir.

Il faut que je m’assieds, ça tourne un peu autour de moi. J’ai besoin de sentir le cuir élimé, déchiré et sec sous mes doigts du vieux fauteuil pour me sortir de cet état second, revenir à la réalité….
 J’ai un peu de mal à respirer, la pointe de panique monte, me serre le plexus. Il faut que je me calme, me raisonne, inspirer, expirer, doucement… si je pouvais me cacher…
Je sursaute, un bruit derrière moi, je me retourne… il n’y a que la porte fermée du grenier, et le bric-à-brac couvert de poussière… J’ai cru, j’ai rêvé, c’est toi dans ta boîte qui provoque cela. Mais tu n’es plus dans ta boîte ;  en sursautant je l’ai faite tomber et tu as glissé sur le sol, extirpé de cette boîte.

Je ne te toucherai pas ! Tu me tétanises, me révulses. 
Je te regarde et ça suffit à me lever le cœur. Des effluves détestables, une voix pâteuse et méchante refont surface.

Je sens ce parfum âcre, mélange de caramel et de souffle alcoolisé qui vient troubler subtilement, presque sournoisement l’air poussiéreux de ce grenier, comme une volonté de prendre possession de mon odorat… Un début de migraine s’amorce. Je me passe la main sur la nuque pour chasser une pression appuyée, lourde, douloureuse, la sensation d’une tenaille. J’ai les oreilles qui bourdonnent, elles ont trop subi de mots maltraitants hurlés trop près et de mots fielleux sussurés dans un frôlement. J’ai la chair de poule. Je sais que c’est “elle”, la mise en scène de la boîte ouverte avec toi dedans, sa dernière perfidie à mon intention.

Je vais me lever et sortir d’ici, je ne te ramasserai pas. Les souvenirs sont comme les poupées vaudous, même loin ils ont le pouvoir de faire du mal.


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