Philippe regarde attentivement une reproduction de dessin posée sur la table de cuisine : un âne et son cavalier le chevauchant à l’envers. Il la prend et la tend à Francis qui, lui, regarde attentivement les bouteilles posées sur le plan de travail et se demande bien laquelle il va ouvrir : Anjou ou côte de Provence ?
« C’est quoi ce type assis à l’envers sur un âne ? tu as décidé de te lancer dans les dessins pour livre d’enfants ?  »
Francis attrape un côte de Provence, tourne la tête et sourit.
« Non pas du tout. C’est pour illustrer un texte que je viens de recevoir.
– Un texte qui parle d’un âne et d’un pauvre type assis dessus à l’envers ? ça doit être palpitant à lire….
– Ça parle de Saint-Pichon, de Saint Hurluburlu, enfin bref, des Saints bizarres.
Plop ! la bouteille est débouchée et les verres servis. Philippe repose l’âne et son cavalier sur la table et prend un air dubitatif.
 » Des Saints bizarres, des ânes, c’est quoi comme genre de texte ?
– Tu veux le lire ? c’est pas très long. Le temps que je termine de préparer le repas et tu sauras tout. Ou presque.
– Quel suspens… vas-y. envoie. Tout savoir sur les Saints trucmuches, les ânes et les types qui montent à l’envers en moins de quelques minutes, c’est impossible à refuser. »
Francis attrape un dossier, trie quelques feuillets et tend deux pages à Philippe.
« Et voilà ! »
Philippe s’adosse à la baie vitrée, et commence sa lecture :

Le carnaval et le temps des fous
Hurluburlu ne comprend toujours pas pourquoi il se trouve là, porté par la liesse populaire, à la tête d’une procession débridée, hurlante et exubérante dans les rues de Romans -sur-Isère. Hurluburlu ou bien encore Luluberlu, parfois simplement Le Berlu, ou bien à l’occasion Lulu ne sait pas s’il a un prénom, un vrai prénom comme ceux que l’on trouve dans le calendrier des Saints. Il ne sait de toute façon pas grand-chose car si sa tête est bien faite elle n’est pas bien pleine et ce n’est pas mince affaire pour lui que de vivre, voire survivre en cet hiver 1420. Ce qu’il sait encore moins c’est qu’à Romans-sur-Isère, comme dans bon nombre d’autres villes de France, c’est jour d’élection du Pape à l’abbaye de Maugouvert, et ce jour-là, ça ne rigole pas ! Ou plutôt, si, ça rigole fort !
L’abbaye de Maugouvert n’est en aucun cas un lieu de culte mais juste une auberge de pierre et colombages au centre du bourg, assez jolie du reste, et qui abrite une bande de fous furieux qui n’attendent qu’une chose : le 6 janvier afin de fêter dignement l’Épiphanie. Non pas pour célébrer le messie et ses rois mages, mais dénoncer « le mauvais gouvernement », et faire naître l’espace de quelques heures un « gouvernement du monde à l’envers » dénonçant l’Église, l’État, et toute autre institution identifiée comme mettant à mal le peuple. À cette occasion le 6 janvier n’est plus fête de l’Épiphanie, mais celle de Saint Pichon et de l’élection annuelle du Pape des Fous et des Innocents.
Aaah ce bon saint Pichon ! n’allez pas imaginer un saint sobre, plein d’humilité, dévoué corps et âme au Père, son fils, le saint Esprit et tout le tintouin. Bien au contraire : Saint Pichon est le saint des fous, le saint des ânes, l’inquisiteur des mariages mal assortis, l’instigateur de la « paillade », vengeur de l’autorité maritale ! La journée dédiée à ce Saint met en scène tout ce qui va à l’envers dans la gouvernance du pays. Saint Pichon autorise le peuple à se rebiffer, à se venger, donc à commettre le pire.
Hurluburlu ne connaît rien de tout cela. C’est un jeune homme maigrichon au visage d’ange coiffé d’une tignasse hirsute qui doit avoir dans les 18 ans, mais dans sa tête il n’a jamais dépassé la petite enfance. C’est le « sot » du village, tantôt protégé, tantôt malmené, et bien trop tôt livré à lui-même depuis que sa jeune et pauvre mère est morte d’une sale maladie, crachant, toussant, et lâchant son dernier soupir sur une couche pleine de paille et de vermines, laissant son seul enfant — son petit ange comme elle disait — livré à lui-même, mais également aux autres. Hurluburlu vit de pas grand-chose ou de presque rien, et dort sous les étals du marché. Ça pue très fort, mais ça tient un peu chaud. Ce matin, c’est en plein sommeil qu’il s’est fait empoigner par la bande de renégats de l’abbaye de Maugouvert qui l’ont traîné par les pieds pour le sortir de sous son étal puis porté à bout de bras jusqu’à la place de l’église. Hurluburlu est totalement prit au dépourvu, et son âme d’enfant ne comprend pas l’assourdissante cacophonie ambiante doublée d’une cavalcade débridée autour de l’église au son des hautbois, flûtes, harpes, flageolets, fifres et tambours.
Il ne touche plus le sol et son corps frêle semble flotter au-dessus des têtes, il sent les mains puissantes qui le portent et, entre peur et incompréhension, ne tente même pas de se débattre. Il a l’habitude d’être violenté, secoué, humilié, mais c’est bien la première fois qu’autant de monde à la fois s’empresse à le brimbaler, et, très étonnamment sans pour autant le maltraiter. Par instinct de survie, il tente de faire le dos rond, de s’agripper à quelques mains, mais il n’a aucune prise. Et pourtant son peu de discernement lui souffle dans sa tête creuse « protège-toi ». Bien que niais, il a déjà trop souvent rencontré le côté sombre du genre humain et si l’esprit est lent à la compréhension, le corps, lui, se rappelle.
Le soleil de janvier peine à éclairer la ville et pourtant il y règne déjà un drôle d’air de fête : à chaque coin de rue, jongleurs, bateleurs, clowns, acrobates, et spectacles de mime rivalisent de gaieté ou de grivoiserie, de cris, de pièces de théâtres absurdes et grotesques, et d’animations obscènes ou pornographiques.
Ça hurle de tous côtés : « HURLUBURLUUUUU HURLUBURLUUU » quand d’autres reprennent en chœur « SAINT PICHOOOON SAINT PICHOOOON ». Le jeune garçon est effrayé, continuellement chahuté par cette escouade d’ivrognes qui le ballottent de bras en bras. Il est totalement ahuri et ne reconnaît aucun visage, ne croise pas de regard de soutien ou de compassion, et ne sait que faire de tous ces événements qui entrent dans sa tête dans le désordre le plus complet et le mettent en péril. Il suffoque et s’abandonne dans ce gigantesque délire désorganisé qui mêle violences et obscénités. Il ne sait pas qu’en ce jour d’élection du Pape des fous, le bas clergé s’arroge les privilèges réservés à leurs supérieurs, que notables et petites gens, bas peuple, déshérités et exclus, et bien évidemment les vauriens, s’arrogent des droits tels que la ville en est sens dessus dessous. C’est une ambiance paillarde, bruyante et subversive, dont le point culminant sera dans quelques heures l’élection du Pape des Fous et des Innocents. Et en ce jour de janvier 1420 qui donc du village sera élu Pape des Fous et des Innocents? Un diacre, un profane, un étudiant, un commerçant, un domestique, ou bien encore un paysan ?
Secoué sans ménagement, comme désarticulé, il comprend que ce funeste cortège a fait le tour de la place et s’apprête enfin à pénétrer dans l’église. La foule se densifie encore devant le parvis et Hurluburlu n’en croit pas ses yeux : le curé nu comme un vers provoque dans des gesticulations improbables des ecclésiastiques travestis de la manière la plus folle, dansant et chantant des chants obscènes. Hurluburlu, le simplet, gentil naïf, pauvre enfant demeuré, ne sait pas qu’à ce moment même dans l’église, les habituels dignes et droits représentants de Dieu mangent boudins et saucisses sur l’autel, pendant que d’autres jouent aux cartes et aux dés lascivement allongés nus ou déguisés, dans des odeurs putrides d’oripeaux brûlants dans les encensoirs argentés. Il ne va pas tarder à le découvrir.
« HURLUBURLUUUUUUU, HURLUBURLUUUUU » crie la foule en délire. Et tout à coup, dans un même et seul mouvement celle-ci s’écarte, laissant place à un âne portant un cavalier dans une position pour le moins incongrue : chevauchant la monture à l’envers, tenant la queue de l’animal dans une main et se stabilisant tant que faire se peut avec l’autre, un homme affublé de loques et d’un bonnet de nuit est la risée de tous, humilié et livré en pâture, subissant les pires injures tel le digne représentant des maris trompés. La fameuse « paillade » imposée aux cocus.
« SAINT-PICHOOOOON, SAINT-PICHOOON » clame une foule totalement déjantée, grimée et déguisée, tandis que les porteurs d’Hurluburlu entrent avec force et détermination au sein de l’église.
Hurluberlu est blême et sans défense, il a lâché tout espoir de fuite, et se laisse poser sur le saint siège tel une poupée molle et chancelante. Il va mourir, il en est certain, car même dépourvu d’intelligence, la violente pression exercée autour de lui ne présage rien de bon. Ses oripeaux sont arrachés et remplacés par un vêtement de soie, on l’équipe de gants et de chausses, ainsi que d’ornements lourds et encombrants : mitre, sceptre, et colliers. Hurluberlu ne mourra pas, pas plus qu’il ne comprendra, mais de fait, en ce 6 janvier 1420, la caste de déments de Maugouvert canonise Hurluberlu en Saint et dans la foulée l’élit Pape des Fous et des Innocents.

Philippe se décolle de la baie vitrée et pose les deux feuillets sur la table à côté de l’illustration tout en disant :
 » Quelle drôle d’idée que d’écrire des trucs pareils ! Celui qui a écrit ça n’avait vraiment rien d’autre à faire  ?  »
Francis lui tend un verre, et lui répond :
« Ce n’est pas « celui » c’est « celle », et c’est moi qui lui ai suggéré.
– Comment ça ?
– Tu te souviens de ce fameux bouquin que l’ami François m’avait offert sur les Saints de tous poils ? Une espèce d’almanach Vermot répertoriant croyances, superstitions, et autres plaisanteries de plus ou moins bon goût  ? Eh bien j’ai piqué dans les pages quelques Saints improbables et les ai distribués à mon groupe de scribouillards en herbe pour qu’ils agitent leur plume et leur imagination. Tu as la primeur du premier texte qui m’est arrivé hier. C’est marrant non ?
– Marrant ? C’est un peu rude comme exercice ! Tu es sans pitié mon ami !
– Ne t’inquiètes pas pour eux, ils sont une source inépuisable de bonnes idées et de plus leurs textes sont toujours de très bonnes surprises. »
Philippe lève son verre et déclame
« Alors trinquons à ce joli cadeau empoisonné que tu leur as fait et à leur incroyable capacité au rebondissement ! »
Francis cogne son verre à celui de Philippe, et ajoute :
« Ce n’est pas un cadeau, c’est plutôt un échange constructif entre eux et moi. Ils s’engagent dans la démarche, je pose la commande ou la thématique, et le cadre, et ils y répondent en moins de 8 jours. C’est le deal.
– Pas un cadeau ? ils payent pour faire ça ?
Ben… personne ne m’ayant encore invoqué Saint-Gratos, alors la réponse est… oui. »


Illustration de la Saint Pichon dénichée par Ketriken > ici