Le « coup d’après » est parfois rude à encaisser.
Les bûches terminent de se consumer lentement dans la cheminée, car bien qu’on soit en septembre la fraîcheur s’est déjà installée, comme un avant-goût d’automne, un temps de rentrée des classes. Jeanne pose son stylo sur la table du salon et la dernière copie sur le tas de droite. Voilà, c’est fait, c’est corrigé, elle pourra rendre les devoirs demain aux élèves de terminal B, promotion 1978, du «lycée Madame de Sévigné», à Charleville-Mézières.
Elle est assise là depuis deux bonnes heures, en tailleur, et en pyjama, et se sent toute engourdie, certainement de par une position peu encline au travail, par quelques verres de vin rouge sirotés sans même s’en rendre compte, mais aussi par un étrange sentiment. Ce sujet de dissertation était il vraiment une bonne idée ? Jeanne cherchait un sujet court pour lequel les élèves pourraient faire preuve d’imagination, exercer leur sens critique et traverser les époques, construire et reconstruire des histoires et sans référence particulière à des auteurs connus. Un premier écrit à froid, dés le début de l’année, juste pour voir de quoi sont faits tous ces esprits qu’elle va devoir emmener bon gré mal gré vers les épreuves du baccalauréat.

Elle déplie ses jambes sous la table, s’adosse contre l’assise du canapé, se sert un dernier verre, allume une cigarette et constate qu’il ne reste que des braises dans l’âtre. Se lever pour remettre une bûche ? Ou s’enrouler dans un plaid ? Cette foutue baraque est une vraie glacière, des courants d’air partout, des parquets qui craquent, une plomberie qui couine et des portes qui ferment mal ! Quant à l’humidité dans les placards…. Elle sait mieux que personne chasser le champignon invasif. Le droguiste du village adore Jeanne, il n’y a pas de quoi s’en étonner car elle doit être sa meilleure cliente. Mais c’en est terminé, elle déménage dans quelques jours et elle s’en réjouit. Elle a passé l’été à faire ses cartons, vider les meubles, donner, jeter, nettoyer et plonger dans l’histoire, la sienne, passant en revue les albums photos, les articles de journaux et a même retrouvé cette petite annonce. Elle l’a relue ,une fois, deux fois, cent fois, s’est parfaitement rappelé le pourquoi du comment. C’était il y a tellement longtemps, une autre époque, une autre vie, ce pourrait même être une autre personne. C’est à ce moment qu’elle a eu l’idée: une autre personne… Pourquoi pas ? Le sujet de dissertation était trouvé, elle allait soumettre cette annonce, son annonce, à l’épreuve de ses élèves. Qui imagineront-ils derrière ces quelques lignes ?

Elle prend appui sur la table du salon, se lève, remet une bûche dans l’âtre, prend le plaid sur un fauteuil et se réinstalle à la même place, bien calée contre l’assise du divan. Elle adore être assise là, oubliant les courants d’air et les champignons, juste un verre, une cigarette et l’hypnose du feu dans la cheminée. Se laisser aller à la rêverie, portée par ses seules pensées et vagabonder d’une idée à l’autre en acceptant la douceur de ne rien faire, plonger dans un nuage de rien, oublier son corps et laisser flotter l’esprit… n’est ce pas là une sorte de luxe ? En tous cas, c’est le sien. Pas de signe extérieur de richesses chez Jeanne, tout est dedans, confiné à l’intérieur, bien au chaud, la vie lui à appris a ne pas tout partager, il faut savoir en garder pour soi, s’en servir à l’occasion mais avec prudence voire parcimonie. Et ne pas trop espérer, car parfois les vœux se réalisent, mais après… après les vœux… le « coup d’après » est parfois rude à encaisser.

La vie cache bien son jeu
Jeanne s’est mariée jeune, très jeune, en 1948, elle avait 20 ans. La situation sociale de son père, médecin à Sedan, dans les Ardennes, lui avait permis de faire des études à l’Ecole Normale de Charleville-Mézières à une vingtaine de kilomètres. Elle serait «Normalienne», de surcroit rémunérée pendant ses études et avait une préférence pour les «Lettres», le français, les auteurs, écrivains de tous poils, et souhaitait plus que tout partager ses acquis et ses découvertes. Elle fréquentait assidûment la librairie «Rimbaud» de Charleville, la bibliothèque municipale, engrangeait un capital littéraire pour lequel elle ne connaissait aucune satiété. C’est à l’école normale qu’elle rencontre l’amour. Armand est un jeune homme plein de vigueur, plein d’espoirs et plein de testostérone. Ils s’aiment. Ils sont portés par l’engouement de la jeunesse et surtout après toutes ces années de guerre, d’occupation et de privations, ils disposent d’une énergie à toute épreuve et s’investissent pleinement dans les valeurs affichées de «la République des jeunes». Ils plongent sans retenue dans les mouvements d’éducation populaire, ils crient leurs espoirs, ils se regroupent avec d’autres et s’organisent pour partager leurs ambitions et leurs idéaux ; bref, ils vivent. Ils clament voire revendiquent d’échapper au piège d’une vie qui tourne en rond. Alors ils brassent des idées, parfois des idéaux, ils inventent sans relâche, ils se sentent forts et indestructibles. Jeanne et Armand sont inséparables et on ne les voit jamais l’un sans l’autre, joyeux, insatiables de bonheur et à deux ils se sentent plus forts. Alors en fin d’études, bientôt nommés professeurs dans une école, ils font deux vœux : celui d’obtenir un poste dans un même établissement et celui de vivre ensemble. Pour ne pas se quitter, jamais. Ce qui n’était pas tout à fait du goût du docteur Claude Many, le père de Jeanne.

Monsieur Many était un homme très partagé entre le confort du conservatisme et ces perspectives d’émancipation caressées par la jeunesse et le monde ouvrier. Il tentait de comprendre les mécontentements et les envies de solidarité alors il prenait soin de lire la presse et se tenait informé, mais il était bien ennuyé avec tout ça. Etait-ce simplement un peu d’agitation d’une jeunesse désabusée ? ou les prémices d’une révolution ? Oh mon Dieu non, faites que non. Claude Many n’aimait pas choisir, trancher, décider, prendre des options ou participer à des débats. Tout cela ne lui ressemblait pas, voire l’incommodait. Il aimait l’ordre, la tranquillité, évitait soigneusement les frictions et les conflits, se contentant d’une vie insipide et sans relief. Il n’aimait pas particulièrement la médecine, il n’aimait pas du tout la maladie. Il n’aimait pas grand-chose ou n’osait pas aimer car c’était un homme envahit de doute, sans conviction et encore moins de certitudes. Il avait toujours été comme ça, même son prénom lui posait question : Claude, ni homme, ni femme, ou bien les deux ; un prénom insipide et monochrome. C’était un homme sans attention mais plutôt habité d’intentions. Il effleurait parfois le souhait d’une réalisation quelconque ou l’envie de concrétiser un vague projet mais cela n’allait jamais très loin alors il se contentait de cette même phrase, répétée des milliers de fois dans sa vie : « c’est l’intention qui compte ». C’est ainsi qu’il se mettait d’accord avec lui-même. Mais il n’était pas aveugle ni sourd et voyait bien l’enthousiasme de Jeanne, de ses amies, et de ce jeune Armand, tous imprégnés du désir de faire évoluer les conditions sociales des uns, apporter du bien-être aux autres et permettre l’éducation à tous ! Monsieur Many avait lu dans la presse que l’État lui-même projetait la création d’une Direction de la Jeunesse et des Sports. Et puis quoi encore ? Ces questions sociales, comme beaucoup d’autres questions, lui échappaient un peu, mais de par le fait, sa fille aussi.

Quand les deux jeunes amants furent enfin nommés ensemble au collège Jean de La Fontaine, le premier vœux était ainsi réalisé. Jeanne fit alors part à son père de ses intentions de quitter la maison et vivre avec le bel Armand. Le docteur Many fut bien embêté. Il devait donner son avis, aider sa fille à prendre son envol mais aurait préféré qu’elle reste prés de lui, devait accepter qu’elle s’affirme comme femme, mais ce concept lui échappait totalement, et puis vers qui se tourner maintenant que sa propre femme n’était plus ? Quelle angoisse ! ne sachant que faire, ni que dire, il eut un soubresaut, non pas un éclair d’intelligence mais une sorte de hoquet et lui dit « d’accord, d’accord, mais je pose une condition, une seule : un mariage, en bonne et due forme, vous vous mariez. C’est tout ce que je te demande ». De toute façon il n’avait aucune idée ce qu’il aurait pu demander d’autre, et tout bien réfléchi (ça lui a pris des semaines tout de même de repenser à tout ça), sa réponse le satisfaisait pleinement ; il avait l’impression d’avoir mis le pied dans la porte. C’était déjà beaucoup pour lui.

L’exigence du mariage avait fort contrariés Jeanne et Armand, mais après tout, le mariage n’est-il pas lui aussi une sorte d’espace dans lequel il devient alors possible de construire un projet, d’en repousser les limites ou d’en exploiter les contours ? Ils se savaient engagés, parfois enragés, alors ils décidèrent que le mariage ne leur ferait pas peur. Ils l’apprivoiseraient et en feraient un terrain de jeu propice à se mesurer, une sorte d’endroit privé dans lequel ils mettraient des saveurs, de la couleur et de la musique. Et c’est ce qui se produisit. Leurs vœux furent exaucés, des années de douceur, d’enchantement, voire de délices et de passion. Mais bien trop peu d’années. Trois ans après le mariage, Armand n’est plus. Un sale accident de la circulation, deux blessés et un mort. Jeanne est veuve à 24 ans . Veuve et perdue, éperdument veuve. La vie cache bien son jeu.

Je ne sais pas qui, mais quelqu’un de bien
Retour à la case départ à Sedan dans la maison trop sombre de Claude Many, avec la vieillesse du père qui se profile à l’horizon, les rêves qui s’effondrent, le goût de rien qui reste dans la bouche, l’inconsistance des autres et une tristesse obstinée et têtue, de devoir chaque jour éprouver le réel, les vivants et le néant.
Elle plonge dans ce qu’elle fait de mieux, l’enseignement, la pédagogie, les élèves, la passion des livres et de toute autre forme d’art. Les jours se suivent et se ressemblent et Jeanne remarque à peine la ville se reconstruire —la place Ducale qui se pare à nouveau de ses plus beaux atours—, et reste sourde à la musique des bals populaires qui attire chaque semaine le bonheur des couples qui se forment. Son père n’est plus en très grande forme et sa compagnie n’est pas des plus réjouissantes pour une jeune femme de cet âge. Elle est libre, autonome, indépendante, dispose de moyens financiers conséquents, mais elle n’est pas heureuse. Son vrai bonheur, c’est dans ses années de mariage qu’elle l’avait trouvé.

Ses amis tentent de l’entrainer dans les évolutions en marche telle le droit de vote des femmes, ou bien l’incitent à lire Simone de Beauvoir et Jean Paul Sartre, mais rien n’y fait. Jeanne vit en recluse, écoute en boucle les chansons d’amour d’Édith Piaf, et s’occupe tant bien que mal sans amour et par obligation du vieux Claude en train devenir encore moins que ce qu’il était — si toutefois cela était possible.
Son père décline de mois en mois et elle qui n’est déjà pas très solide, se retrouve dans une situation des plus délicates : encore toute endeuillée de la perte de son jeune mari, elle va devoir faire face à une nouvelle épreuve. En deux ans de temps la voilà veuve et définitivement orpheline. Peut on vivre plusieurs deuils à la fois ? Faut-il en quitter un pour accueillir l’autre ? Faut-il prioriser la tristesse ? Mais que faut -il faire ? Doit elle poser cette question à son père ? Ça non, c’est certain car il ne saurait répondre à ce cruel dilemme. Il n’a d’ailleurs jamais répondu à grand-chose ; Il n’a jamais choisit son camp, elle le sait bien et aujourd’hui, rapetissé au fond de son lit, il hésite entre des propos de médecin et des plaintes de malade. Il n’est ni l’un ni l’autre ou bien est-il les deux à la fois ? Quelle gageure. Elle ne sait pas ce qu’elle va devenir, à quel saint se vouer, et cet homme, figure paternelle peu amène reprenant parfois ses esprits, lui glisse quelques pistes possibles d’avenir pour elle, mais surtout rassurantes pour lui. Encore un soubresaut, un hoquet, une vague idée, une suggestion de mourant à celle qui a la vie devant elle. Elle se souvient parfaitement de ses derniers moments, d’autres diraient de ses dernières volontés, si peu enthousiasmantes : Jeanne, ma fille, mon unique fille, il faut te remarier, tu es jolie, affectueuse, ne reste pas seule ! Je te laisse un héritage conséquent, quelque chose comme 8 millions, trouve quelqu’un qui t’aidera à gérer, à investir, à faire de bons choix. Un notaire, un avoué, ou je ne sais pas qui, mais quelqu’un de bien.

La véritable histoire, la sienne
C’en était presque surprenant. Jeanne s’était habituée à cet homme insipide, transparent, osant parfois un mou compromis et à 65 ans, après des années de discrétion et d’une vie passée dans l’ombre de lui-même, il semblait savoir quel genre de personne pouvait faire un bon mari pour sa fille ? Bien sûr que non, seule la gestion de l’héritage lui importait. Il venait une fois de plus de confirmer ce qu’elle avait toujours soupçonné chez lui, il n’avait aucune ambition, pas plus pour lui-même que pour son unique enfant. Cependant, touchée par un souhait enfin clairement énoncé, et malgré tout émue que son père lui dise pour la première fois à 26 ans qu’il la trouvait jolie et affectueuse, elle promis. Oui, elle ferait ça, qu’il ne se fasse pas de souci, il pouvait partir tranquille. Ce fut là leur dernier échange.

Elle n’eut pas à prioriser sa tristesse, ni à se demander quel deuil porter, les émotions et les pensées se mêlent toutes seules, elles vont et viennent, se chevauchent ou s’éloignent et se retrouvent. Il n’y a rien à faire, juste à accepter que le temps en fasse son affaire. Ou pas.

Quelques mois après le décès de son père, toutes les affaires administratives étant enfin réglées, il restait une chose à faire : se mettre d’accord avec sa conscience. Elle avait fait une promesse : comment la tenir ?
Alors un soir de janvier 1953, elle s’arme de courage, entre dans l’annexe de la maison qui sert de bureau médical, traverse la salle d’attente avec ses chaises impersonnelles, la table basse et les vieilles revues, en prend quelques-unes au hasard et s’installe au bureau de feu le Docteur Many. Elle attrape une feuille, un stylo et rédige l’annonce d’une traite sans trop y réfléchir :
Jolie veuve, 27 ans, affectueuse, 8 millions, fille unique médecin, licenciée ès lettres, épouserait notaire, avoué.
Elle prend une enveloppe et libelle l’adresse trouvée sur une des revues, « Chasseur Français, 1 rue du colonel Avia Paris », et puis s’apprête à inscrire ses coordonnées pour les éventuelles réponses. Les réponses ? Quelles réponses ? Il n’en est pas question car elle n’a aucunement l’intention de répondre à quiconque. Elle a tenu promesse, elle a fait ce qu’elle avait dit qu’elle ferait mais elle n’en a pas dit plus. Elle hésite un peu, mais ne voit pas en quoi elle aurait à donner suite à une idée qui somme toute était celle de son père. Au dos de l’enveloppe, elle rédige consciencieusement l’adresse de l’expéditeur : Claude Many, 1 rue du cimetière, Sedan. Elle relit le tout et opère un léger et dernier changement dans le texte, elle améliore le chapitre du « quelqu’un de bien » :
Jolie veuve, 27 ans, affectueuse, 8 millions, fille unique médecin, licenciée ès lettres, épouserait notaire, avoué, médecin.
Tout cela la satisfaisait pleinement et elle se fit la remarque que son père aurait apprécié la démarche, car après tout « c’est l’intention qui compte ».

Il n’y a plus de bûches, il n’y a plus de feu et il n’y a plus de vin. Jeanne se lève, dépose le plaid sur le canapé, prend le tas de copie et les entasse dans son sac de travail.
Elle n’est pas déçue du résultat des étudiants, bien au contraire, ils ont fait preuve d’une belle imagination, passant du mélodrame à l’humour incontournable des potaches de service. Oui, celle qui a écrit cette petite annonce aurait pu être toutes ces femmes là, 32 copies, 32 histoires différentes, mais aucun auteur en herbe n’a effleuré ne serait ce que du bout du crayon la véritable histoire : la sienne.