Ecrire en ligne

Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: CatMars2016

Texte de Schiele

Simon est né en colère. Sa mère lui a sériné toute son enfance. Ses amis s’en amusent et le charrient le plus souvent sur le sujet. Les quelques femmes ayant un tant soit peu fait vibrer son coeur et qui ont pris la fuite après avoir tenté de cohabiter avec lui, vous le confirmeront; probablement en levant les yeux au ciel et en lachant un soupir mi fataliste/mi dépité.

Tout l’agace, le hérisse : les crottes de chien sur le trottoir, la mamie au caddy plein à la caisse de Monop, un samedi aprèm, le chauffard qui lui fait une queue de poisson, l’échec d’ un mauvais bluff au poker.

Tout est bon pour qu’il se mette à pester et très, trop, vite vociférer. Il a beau être né en pleine Beauce, c’est en italien qu’il s’exprime. Parce que chez Simon, pas question de réfreiner ses affects. On peste, gesticule, hausse la voix.

Ca retombe aussi vite, mais l’orage est quotidien. Quotidien à ses côtés qui vire rapidement au grand spectacle puis au pugilat. Ne tentez pas de le calmer, vous ne feriez qu’attiser son courroux.

Alors imaginez face à un raciste ordinaire ou des cathos culs serrés..

Et il a la gueule de l’emploi Simon: barbu échevéle, plutôt T Shirt des Rages against the Machine que chemisette.

Ce mardi matin n’échappe pas à la règle, sa chef le serine depuis des mois pour qu’il soit joignable en déplacement. Il a fini par céder, le voici qui ressort d’une enseigne Agrume avec un portable. Devinez quoi? il maugrée, saleté de technologie ! Et voilà qu’à peine allumé, il reçoit son premier SMS. Raison de plus pour râler, il n’a donné son numéro à personne et ça commence, il est déjà fliqué?

«  Hé Adèle, j’espère que tes soucis avec Sosh sont réglés. Check ce portrait de toi!biz. »

Non mais est ce qu’il a une tête d’Adèle? Est ce qu’il est brune aux cheveux longs et fait du hip hop??!!!

Puis comme à son habitude, rapidement, il zappe et reprend le cours de ses pensées. Il aura bien assez vite un autre prétexte pour s’indigner.

Mais les jours suivants, c’est encore ce mobile qui lui donne d’autres occasions de ronchonner, avec un texto ou le répondeur lui rappellant que son numéro appartenait avant à une étrangère.

Après la photo, c’est l’assureur qui veut faire une mise à jour des données, puis c’est le syndic qui fait une enquête de satisfaction. Entre ça un ami, une collégue. Enfin c’est ce qu’il croit deviner.

Au début, Simon grogne, puis il s’en fout, et même parfois, les jours de bon lunage , il répond et explique la méprise.

« Mlle, 1 an que j’ai pris mon envol, et enfin je trouve le courage de vous remercier pour votre aide. Ma vie est à présent plus douce, grâce à vos bons soins , votre douceur et votre sourire. Danièle »

Guimauve! sortez les violons! voilà tout ce que ça sucite chez Simon.

Puis

«  y’a que toi qui pourra rire de ça avec moi : quelle est la différence entre Jordy et le petit Grégory? Jordy n’a pas appris à nager dans une valise. Tacouzquitaime»

La brune gnangan gentille fait du hip hop et aime l’humour noir. C’est possible ce mélange? Etrange quand même…

Et Simon se retrouve presque à attendre une nouvelle erreur de destinataire, pour en savoir un peu plus. Il a l’impression d’un puzzle pas fini. Ou d’une série dont il lui manquerait les épisodes finaux. Il n’aime pas ça, il bougonne tiens.

Ca y est, elle a du donner son nouveau numéro à tout le monde. Maintenant, quand ça sonne, c’est forcément pour lui. Alors à chaque fois, il souffle, un peu déçu.

Surprise, un mois après, l’interrompant au moment de sa dégustation de wishky ( encore une bonne raison d’être mécontent)

« ça y est road trip fini, sans toi c’est moins fun. Enfin reconnecté, écoute moi ça, obligé tu vas adorer : https://www.youtube.com/watch?v=mRfwdJx0NDE. Dès que je reviens, on se fait un gros trip là dessus. Ton Pd préférè »

Forcément Simon écoute. Il découvre un set monumental, onirique, vibrant, subtil et totalement planant.

Cette étrange étrangère lui trotte à présent dans la tête. Il se surprend à l’imaginer, composant avec les caractéristiques qu’il lui connaît et celles qu’il lui prête.

Son image débarque même parfois brutalement, dans ses moments de colère.

Sans savoir pourquoi, ça l’apaise. Voire lui tire un sourire.

Puis vient le manque.

La sensation de vide.

Ca le mine. Il en oublie de râler.

Jusqu’au jour où : Bonsoir c’est Adèle, l’ancienne propriétaire de votre numéro. Désolée pour les messages que vous continuez à recevoir…

Et là lui prend l’envie étrange d’appuyer sur Rappeler, avec un air non moins étrange pour Simon, un air radieux…

 Par Schiele

Texte de Pink lady

– «  j’aimerais bien partir travailler un peu à l’étranger en fait «

-« oh tu as toujours été comme ça, à avoir des idées pas comme tout le monde, quelle idée de partir »

Elle venait d’avoir son diplôme et donc sa grand-mère au téléphone, elle avait été contente de lui parler de ses envies.

Elle n’aurait pas dû.

Comme d’habitude.

Elle s’était toujours sentie étrangère parmi les « siens ». Et sa famille, c’était LA tradition: tous les dimanches ou presque chez les grands-parents avec les cousins, le repas avec entrée froide, entrée chaude, viande, salade, fromage et dessert; les jours de fête on avait même droit au double dessert avec les fruits au sirop derrière le gâteau.

Elle aimait l’art, les gens, sortir, danser, boire, fumer, refaire le monde…Autant dire que le rôti du Dimanche la gonflait depuis un moment déjà et il n’y avait pas que les repas à rallonge qui avaient fini par lui peser sur l’estomac.

Elle était spectatrice de ces réunions, comme si elle regardait les autres s’amuser de loin.

Sa première étape vers un semblant de liberté fut de choisir l’école d’archi la plus éloigné du domicile familial parmi les 3 dont elle avait obtenu le concours. Désormais elle n’était plus venue beaucoup le Dimanche. Elle avait choisi la ville, une grande ville, le lieu de tous les dangers pour sa grand mère, celui de débauche selon sa mère.

Plus elle était elle-même, plus ils s’éloignaient, comme si elle trahissait quelque chose en ne collant pas au moule bien bien préétabli. Elle avait eu petit à petit l’impression d’être l’invitée de sa propre famille.

Et aujourd’hui, donc, elle venait d’avoir son diplôme, elle avait des propositions de plusieurs cabinets dans lesquels elle avait effectué ses stages. On lui promettait un « grand avenir » .

Elle se sentait à un tournant.

C’est ce qu’on attendait d’elle, qu’elle fasse enfin « comme tout le monde » , un bon travail, un bon mariage, quelques enfants et on serait un peu plus nombreux le Dimanche midi.

Elle prenait le job et hop, elle était réintégrée à sa place au milieu de tout le monde.

Mais cet  avenir la faisait s’éloigner d’elle. Elle avait sans cesse cette sensation de devoir choisir entre elle-même et être aimée, adoubée par sa famille. Parce que, quoi qu’elle en dise, elle en rêvait, qu’on la reconnaisse et qu’on l’aime, pour ce qu’elle était.

Elle s’était toujours sentie à sa place lors de ses voyages, elle n’a jamais rien adoré de plus que se sentir seule au milieu d’une foule dont elle ne pratiquait ni la langue, ni les coutumes.

Elle venait de là son envie d’aller travailler à l’étranger : elle avait envie d’ailleurs, de se fondre dans une foule inconnue. Quitte à se sentir bizarre et en décalage autant être étrangère au sens propre…

Peut être fallait-il être perdue, se perdre, pour enfin se trouver. Peut être que tous ces étrangers autour d’elle lui feraient se trouver

Par Pinklady

Texte de Groux

Toujours ces mêmes rêves récurrents. Je pourrais dire ce même rêve. Car bien qu’il se passe dans des lieux différents, dans des périodes différentes, le fond est le même. Je n’arrive pas à définir s’il s’agit de rêves ou de cauchemars.

Cela commence toujours par des matins semblables aux autres. Je me vois me lever, me préparer, accomplir chaque geste du quotidien. C’est lorsque je m’approche de la salle de bain que tout se complique, que l’angoisse arrive. Je passe donc la porte, afin d’aller me coiffer et me maquiller. Et à chaque fois, je vois cette silhouette dans le miroir. Il me semble distinguer une femme, ses intentions sont hostiles. Elle a un air sévère et me juge. Ses traits sont flous et déformés mais je sens qu’elle ne m’aime pas. Jusqu’à présent, je me réveillais en sueur, me sentant tétanisée par ces yeux inquisiteurs.

Au fur et à mesure des nuits, j’ai réussi à ne plus me réveiller, à aller plus loin dans ce rêve. Je sais qu’elle sera là, qu’elle me jugera, mais j’ai appris à ne plus avoir peur d’elle. Je crois même que je me suis habituée à sa présence. Mon rêve continue de se dérouler, je revis mes journées de travail, mes sorties ou mes loisirs. Mais, contrairement à la vraie vie, je ne suis jamais seule où que j’aille.

Je me demande qui sont ces personnes que je croise. Etranges étrangères me suivant comme mon ombre. Certaines me font peur, d’autres me rendent heureuse. Je crois que je pourrais en aimer quelques unes.

Il y a la silhouette que je croise lorsque je m’occupe de mes enfants. Celle-ci est beaucoup plus culpabilisante dans sa posture. Autant celle de la salle de bain me fait me sentir moche, me montre tous mes défauts et me pousse à fuir le miroir, autant celle avec les enfants me fait me sentir une mauvaise mère. Elle pointe mes manquements, mes agacements, mes paroles plus sèches que je ne le voudrais. Quand elle apparait, j’ai envie de devenir toute petite, et de demander pardon à mes enfants de ne pas être la mère parfaite que j’aimerais être.

Il y a la silhouette du travail. En sa présence, je sens que je ne fais pas correctement mon travail. Chaque nuit, je revis ma journée professionnelle et je me demande comment j’aurai pu l’améliorer, comment mes collègues font pour être plus efficaces que moi.

J’ai appris à apprécier celle du parc. Elle me faisait peur au début, puis j’ai ressenti de la bienveillance. Elle apparait lorsque je me vois me promener au bord de l’étang, souriant à la vue des écureuils ou offrant mon visage au soleil.

Dernièrement, mes rêves se modifient. Je vois plutôt des sortes de flashs de mes actions. Un passage avec mes enfants lorsque nous cuisinons un gâteau, un moment lorsque je suis installée au creux de mon hamac et que je lis ce livre qui me plait tant, cet instant où cette vieille femme m’a souri, les yeux remplis d’émotion après que je me sois arrêtée pour discuter avec elle… Toutes ces silhouettes étrangères sont là et m’observent, me suivent. En fonction des lieux, des moments, des actions, elles me sont plus ou moins hostiles, plus ou moins aimantes.

Celle que je préfère est celle qui est proche de moi lorsque je me vois écrire. Dans ces moments là, je me sens bien et je me sens fière de moi. Je sais que l’étrangère est penchée par-dessus mon épaule. Mais je ne sens pas de jugement, je sens juste de l’amour. Je me sens à ma place.

Depuis que cette dernière est apparue, j’ai envie d’en savoir plus sur ces personnes. J’ai envie de creuser. Je ne le dirai à personne, mais cette nuit, je me suis couchée en me disant que j’allais leur parler, que j’allais essayer d’établir un contact.

Cette nuit là, le rêve fut différent. Je me trouvais dans une pièce, blanche, vide mais étrangement chaleureuse. Aucune peur ne m’habitait. Soudain, comme par transparence, chaque silhouette se mit à apparaitre. J’allais enfin mettre un visage sur ces inconnues, j’allais peut être comprendre le sens de tous ces rêves.

De fantomatique, les silhouettes se mirent à se matérialiser tout en gardant une certaine immatérialité. Stupéfaite, je m’aperçus alors qu’il ne s’agissait pas d’étrangères. En réalité, je voyais une nuée de moi.

Moi, dans tous les jugements que je pouvais avoir. Moi dans toutes mes personnalités, dans toutes mes émotions. Elles n’étaient que là pour me faire prendre conscience du dur regard que je portais sur moi. Je croyais me connaitre, mais j’étais étrangère à moi-même. Il allait falloir que j’accepte d’accueillir toutes ces étrangères amies pour enfin être heureuse.

Par Groux

Texte de Colette

            Par la fenêtre du salon, je l’aperçois. Elle est assise au milieu de ses roses. Seule. Elle parle. Peut-être qu’elle leur confie ses secrets. La douceur de ce mois de septembre, le reflet de son visage…Cela suffirait à mon bonheur. Le sifflement de la bouilloire me décolle de la vitre. Je prends soin de choisir son thé préféré, celui qu’elle a toujours bu. Délicatement, j’inonde les fines feuilles vertes. Un parfum suave et fleuri s’échappe, tandis que les petites fleurs bleues nagent à la surface de la théière. Nous avions tant apprécié la cérémonie du thé… Je dépose nos deux petites tasses en fonte sur le plateau de service. J’ajoute deux sablés au citron sur une petite assiette. Je voudrais avoir le talent de Proust. Que cette madeleine « la réveille ». Je la rejoins sur le banc en mosaïque sous la glycine. Elle me regarde, surprise : « Mais qui êtes-vous ? ».

            « Gabriel, n’auriez-vous pas vu mon peigne ? » Nous prenons tous les matins notre petit déjeuner ensemble, à huit heures trente. Peut-être qu’aujourd’hui les tartines avaient un peu trop grillé… ? Ou bien le café était-il trop corsé… ? Elle se lève et se dirige vers le réfrigérateur. Après avoir séparé tous les yaourts les uns des autres, elle se retourne et me regarde. Je vais chercher son peigne l’air de rien et le lui remets. France Inter, il est neuf heures. Elle s’assied et attrape le pot de confiture de fraises. Elle était bonne sa confiture. Elle prenait soin de choisir des fraises bien rouges, mûres, sucrées… L’aventure commençait le matin de bonne heure. Le secret était, selon elle, de prendre soin de ses fruits. Elle disait qu’elle les faisait tourner lentement dans la marmite comme elle avait bercé ses enfants… La maison s’emplissait d’une douce effluve sucrée. Et ce n’était qu’après une journée de travail que le délicieux mélange prenait place dans de petits bocaux. Je me souviens du plaisir qu’était le petit déjeuner du lendemain. J’allais chercher de la brioche fraîche et encore tiède et nous avions le privilège de goûter la cuvée de la veille… Ce matin, ce n’est qu’en la regardant tremper ses doigts à l’intérieur du pot, sans précaution aucune, que je pris conscience que quelque chose de bizarre se déroulait. La paume de sa main recouverte de la mixture sucrée est allée caresser sa fine chevelure blanche. Elle s’est ainsi fait sa mise en plis. Sans sourciller. Coiffée d’une charlotte aux fraises revisitée, elle s’est dirigée vers le miroir, s’est tournée de profil et a déclaré : « Je la trouve très réussie ! Qu’en pensez-vous Gabriel ? » J’ai souris et acquiescé d’un hochement de tête. Elle était si belle… Sans songer à la manière dont nous allions nous débarrasser de tout ce sucre capillaire, je me suis levé et lui ai demandé de m’accorder une danse. Nous avons valsé ensemble sur le parquet de la salle à manger.

            Il lui arrive de me confondre avec son père. Parfois, je suis son fils. J’ai même été l’aide ménagère ! Souvent, je suis un « meuble ». Je fais partie de la maison. Je suis là, toujours. Elle m’appelle quand elle a besoin. Hier, le vingt-quatre septembre, nous avons eu cinquante ans. Cinquante ans d’amour. Le soir venu, je l’ai invitée à dîner aux chandelles. Elle est venue s’asseoir en face de moi. A cet instant, je suis sûr que les pépites qui illuminaient ses yeux traduisaient sa joie. Comme le jour où je l’ai demandée en mariage, j’avais « caché » un écrin sous sa serviette et déposé une rose dessus. Jamais je n’oublierai son sourire lorsqu’elle a ouvert la boîte… Des larmes ont coulé sur ses joues rosées. Je lui ai passé l’anneau à l’annulaire et ai été transporté un demi-siècle en arrière. Pendant toutes ses années, elle a été ma raison de vivre. Ma joie. Mon épaule. Nous avons tout partagé. Aujourd’hui, nous partageons la maladie. Ensemble. Pour les autres, elle est devenue une étrange étrangère. Ils l’observent comme un fantôme. Ils ne la reconnaissent plus. Leurs yeux sont des poignards. Leurs regards me transpercent. Je crois qu’elle ne s’aperçoit pas pleinement de tout ça. Elle nous a inventé un autre monde. Une bulle imaginaire dans laquelle elle m’invite parfois. Je ne suis pas nostalgique. Je savoure chaque instant passé ensemble. Là est mon bonheur.

            Ce matin, je me suis tourné vers elle. J’ai caressé délicatement sa joue. J’ai déposé un baiser sur ses lèvres.

Elle ne s’est jamais réveillée.

J’ai crié de toutes mes forces. Rien ne s‘est produit.

Ils sont tous là. Pour Vous. Pour moi. Je les observe. Ils ne sont personne. Je suis chez nous. Je suis envahi d’étranges étrangers. Je n’ai besoin que de Vous. Mon Amour. Ma Vie. Mon Double.

Par Colette

Texte de Laurent

Laroche
Monsieur Laroche ?… monsieur Laroche ?…
J’ai encore du mal à réagir à mon nouveau nom. Je l’ai choisi car je suis né à La Roche-sur-Yon en Vendée.
La conseillère de la Poste m’accueille dans son bureau. Elle est prévenante. Je ne lui donne pas d’âge, trente ans peut être, peu de bijoux. Son tailleur doit venir de chez Zara, il n’est ni moche ni beau, il irait très bien aussi à une secrétaire de direction d’une PME de province. Elle me parlait avec un discours stéréotypé issu d’une formation qu’elle a dû recevoir. Ses mots sont précis. Je sens qu’elle s’est mis la pression. Lors de notre première conversation, je lui avais évoqué mon désir de placer cinq cent mille euros.
J’ai aussi la pression. Pour la première fois je vais utiliser mes nouveaux papiers. J’ai choisi la banque Postale estimant que ce serait plus simple. J’avais repéré la conseillère. Je voulais éviter un vieux roublard qui se méfierait. Elle se prénommait Mathilde, le prénom classe sans doute voulu par des parents pensant qu’un prénom pouvait tracer une vie, j’ai une pensée pour les Brandon français.
Je réponds à ses questions avec le plus d’aplomb possible. Tout se passe bien. Nous signons les papiers. « Vous recevrez votre chéquier et votre carte bancaire sous huit jours » me dit-elle visiblement satisfaite de m’avoir comme client. Sa prime lui permettra sans doute de nouveaux achats chez Zara ou H&M.

L’argent est le nerf de la guerre des vies modernes et pour ma nouvelle vie je voulais assurer l’essentiel. Je n’ai jamais couru après l’argent. J’ai acquis la certitude qu’il entraîne le monde à sa perte. Ma mission est de le combattre. Grâce à un gain inespéré, je vais me donner les moyens de mon combat. Ce combat je le tiens d’une phrase de Schopenhauer : la vie étant souffrance, seul l’art nous affranchira de la vie et de la douleur.
Ma première cible sera Mathilde. J’ai imaginé que ce sera facile. D’ailleurs, elle a très peu hésité quand je l’ai invité à diner. Elle sait que j’ai les moyens de payer. J’ai choisi la pizzeria Capri.
A 20h pile elle arrive, je me lève pour l’accueillir. Sa tenue a changé, un jean, un chemisier vert, des escarpins verts, elle a lâché ses cheveux roux et s’est autorisée un rouge à lèvres discret mais pas de vernis. Elle est presque normale.
Pour elle une Napolitaine, moi ce sera une Calzone, j’aime bien la Calzone ça fait original. Il ne faut pas être trop exigeant sur le vin, ce sera un inévitable Chianti, en croisant les doigts. Elle est détendue, j’apprends qu’elle vit seule, qu’elle est originaire de Toulouse, que la vie à Choisy-le-Roi lui pèse, elle passe ses soirées majoritairement avec son chat, le vendredi soir c’est la chorale du Bon Secours, le week-end elle se retrouve avec son amie Patricia pour du shopping au centre commercial proche, elles iront prendre un café latte au Starbucks puis repartiront vers leurs studios. Ses amours suivaient le même encéphalogramme plat, elle avait vécu avec un an avec Franck mais cela n’avait pas pris, les solitudes ne se divisent pas elles s’additionnent .
Pour le travail, elle avait passé des concours, à la banque Postale, gardien de la paix, la RATP, la SNCF et la roue s’était arrêtée sur la banque. Pas de vocation, juste le besoin d’être rassurée pas comme ces fous qui vont connaître plus de dix entreprises dans leur vie professionnelle. La conversation n’est pas riche. Néanmoins Mathilde se montre intriguée et intéressée par mon métier : peintre. Elle me pose mille questions sur ma vie d’artiste. Comment je vis ? comment viens l’inspiration ?, etc. Elle se montre réceptive à mes réponses, il faut dire que j’ai travaillé mon sujet : je suis Gerhard Richter, le peintre allemand. Je lui explique le réalisme dans la peinture, l’abstraction, mais aussi ma recherche devant la profusion des images et leur sens. Comment je dois me confronter aux autres médiums comme le cinéma et la photo.
A la fin du repas, son intérêt devient évident, son univers vient de s’élargir brutalement. Je lui propose de venir boire un verre dans mon atelier-loft, elle accepte avec entrain. Elle boit mon discours sur la peinture qui peut changer le monde. J’avais pris soin d’acheter des reproductions des toiles de Richter, je les avais disposées ici et là en vrac dans l’atelier, l’illusion est parfaite. Elle me demande quel est mon message devant cette peinture du Crâne et de la Bougie et lui expliquer que j’ai voulu explorer le thème de la vanité. Dubitative, elle préfère en rester là. Un jour elle découvrira peut être qu’elle s’est vendue 16 millions de dollars. Cela lui parlera plus.

La semaine prochaine, je serai Brassaï.

Par Laurent

Texte d’Ariane

A l’ombre d’un nouveau départ

– Bonjour Monsieur… Petit ?

– Enchanté Madame.

– Nous vous remercions d’avoir accepté cet entretien par visioconférence. Nous avons bien étudié votre candidature et aimerions obtenir certaines précisions.

Il ne ressemble pas du tout à ce qu’elle imaginait. La pièce dans laquelle il se trouve est très sombre et manque d’une touche féminine.

– Vos passions sont, je cite « le sport et la lecture ». Pourriez-vous être plus précis ?

Un teint pâle et de gros biceps, sûrement un habitué des salles de muscu.

– Je regarde tous les matchs de football, Madame, je suis incollable sur la Ligue 1. Et je suis abonné à l’Equipe.

Mme Blanc laisse échapper un rire. En voilà un qui a le mérite d’être honnête. Elle a toujours aimé les employés décalés. Il n’a pas le profil et c’est justement ce qu’elle cherche.

– Je vois un trou sur votre CV ces dernières années. Qu’avez-vous fait ?

– Et bien… J’ai médité, pris du recul sur la société. Un vrai tournant.

Un atypique, elle le savait. Des gouttes de sueur et un regard apeuré le rendent touchant, derrière sa carapace de muscles. Elle sait qu’une personne intimidée sera un employé investi.

– Des compétences en smartphones ?

– Je sais que ça veut dire « Téléphone intelligent », Madame, j’ai fait de l’anglais au collège.

De l’humour et de la modestie. C’est décidé : elle l’aime bien.
Sébastien frappe à sa porte avec son café. Un employé sage, consciencieux, hypocrite. Elle ne sait jamais ce qu’il pense. Elle en a marre des employés modèles.

– Merci Sébastien. Reprenons, M. Petit.

Petit s’est levé et se tient droit comme un i. Des manières d’un autre temps. Comme son pantalon en velours côtelé. Des années qu’elle n’en a pas vu un pareil. Un homme qui se fiche du regard des autres.

Tiens mais quel est cet homme en uniforme qui s’approche ? On dirait… un surveillant de prison ?

– Allez, joli cœur, laisse la dame tranquille, il est temps de retourner en cellule.

Merde. Les années de trou sur le CV. C’était donc ça. Au trou.

***

Il se demande si son destin était tracé, depuis sa naissance dans cette banlieue chaude. Avait-il vraiment eu d’autres choix ?

Dix minutes qu’il fixe son écran, en vain. Son avocat lui a expliqué, il devra juste décrocher le téléphone de l’ordi. Mais pour le moment, il ne se passe rien et il devra bientôt y aller. Il tourne en rond et c’est mauvais pour ses cellules grises. Son unique espoir, le seul entretien décroché depuis des mois. Une remise de peine, un nouveau départ, un nouvel homme. Il ne veut plus de son ancienne vie, entre petits boulots et petites arnaques. Un bruit interrompt ses pensées. La panique. Décrocher.

A l’écran, une dame. Il y a aussi un homme âgé, en plus petit. Ça doit être son boss. D’ailleurs, il a un regard dur, il a pas l’air commode.

– Bonjour Monsieur… Petit ?

La dame ne connait même pas son nom. Ça part mal. Faut pas rêver, il n’a aucune chance. Pas de deuxième chance. Saleté de vie.

– Je vois un trou sur votre CV ces dernières années. Qu’avez-vous fait ?

Merde. Et voilà, on y est. LA question. C’est foutu… Que lui a-t-on conseillé déjà ? Ah oui, c’est ça.
Et ce vieil homme qui ne parle toujours pas.

– Des compétences en smart-phones ?

Ouf, il s’en est bien tiré. Pourtant, dans les langues parlées, il a juste mis « français ». Bizarre comme question.
Un homme entre avec un café. Qui fume. Avec un sucre et un chocolat. Rien à voir avec le jus de chaussettes froid qu’il boit parfois. Et encore, avant, le café était interdit.

– Merci Sébastien.

Un bruit sourd le fait sursauter. D’un bond, il se lève, au garde à vous. L’angoisse le saisit. La porte. C’était juste la porte qu’on fermait. Pfff… Respire mon vieux, respire. Il se rassied, voit l’homme du petit écran faire pareil. Il porte la même tenue que lui. Bizarre… Ou… et si c’était lui ? Oh mon Dieu, il a donc cette tête-là ?! Les rides, il les voyait dans son miroir au-dessus du lavabo. Il ressemble désormais à un vieillard… Il est devenu l’ombre de lui-même, il ne se reconnait plus. Un étranger.

– Allez, joli cœur, laisse la dame tranquille, il est temps de retourner en cellule.

Putain. Ce connard de gardien le cherche depuis le début. Et le voilà qui vient d’anéantir son rêve avec un sourire sadique. Sa vie est foutue. Il va replonger, replonger dans sa cellule, dans sa dépression, dans ses embrouilles.

– Monsieur, vous comprendrez bien qu’on ne peut vous retenir ainsi, c’est gênant ! Vous allez me faire le plaisir d’acheter un nouveau pantalon pour votre premier jour !

Par Ariane

proposition 03/2016

Bonsoir, 

Voilà, comme prévu, nous sommes dimanche soir et l’atelier prend fin. Les commentaires ont été clos sur l’ensemble des textes, mais vous gardez bien entendu la possibilité de les consulter. 

Merci pour votre participation à cet atelier !

Le prochain atelier aura lieu en Avril (lancement le vendredi 1 avril au soir – Ce n’est pas un poisson). Les inscriptions sont d’ores et déjà ouvertes pour ceux qui le souhaitent.

Bonne fin de soirée et bonne continuation à vous tous!

Gaëlle

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J’ai eu le plaisir d’entendre à la radio samedi dernier, lu par Guillaume Galienne, le poème de Prévert « étranges étrangers ». Je l’ai redécouvert, je l’avais oublié. Et j’ai la nette impression que c’est une erreur d’oublier Prévert… !

Alors je me rattrape en tentant de lui faire honneur, et je vous propose donc, ce mois-ci, d’écrire autour de cette simple expression : « Etranges étrangers ». Volontairement, je ne vous remets pas ici le poème de Prévert (libre à chacun d’aller le lire ou non, il est facile à trouver sur le net), pour ne pas vous influencer dans votre interprétation de cette formule. Vous en ferez donc ce que bon vous semble.

A vous de voir si les « étrangers » seront des personnages, des rêves, des objets, des sentiments… A vous de décider si l’étrangeté sera dûe à une simple méconnaissance, à une incompréhension, ou si vous basculerez carrément dans le surnaturel et/ou le fantastique…

A vous, donc, de créer, de faire vivre par les mots, et de nous emmener à la rencontre de vos « étranges étrangers » à vous.

Bonne écriture à tous !

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