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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Category: CatOct2015

Texte de Groux

« Maman, maman !!! » Je rentre dans la maison, le souffle court d’avoir trop couru. Maman me regarde tendrement, je crois qu’elle est contente. Ce midi, elle m’a dit d’aller jouer dehors, qu’elle était fatiguée et avait besoin de se reposer.

« Il faut que je te raconte ! Il m’est arrivé quelque chose d’extraordinaire ! J’ai fait un bonhomme de neige immense ! Puis je suis allé jouer dans la cabane au fond du jardin. Et là j’ai vu un écureuil. »

Je vois bien que maman ne m’écoute que d’une oreille. Mais il faut à tout prix que je lui raconte.

« Il était rigolo cet écureuil, il faisait des petites traces de pas dans la neige. Entre ses pattes, il tenait une toute petite noisette. Il est venu vers moi, m’a regardé en penchant la tête sur le côté et m’a tendu la noisette ! » Je vois maman avoir un petit sourire et faire non de la tête.

« Je te jure que je te dis la vérité. Il m’a tendu la noisette. Elle était vraiment belle, c’est comme si elle était recouverte de paillettes. Alors je l’ai prise.

Au moment où je l’ai touché, c’est comme si j’étais aspiré et que je devenais une feuille ! Tu sais, ces feuilles d’automne qui volent au gré du vent ?

A un moment j’ai arrêté de tourner et je me suis posé comme un papillon. J’étais de nouveau moi-même. J’étais dans un drôle de monde. Tu sais, toutes les histoires que tu me lis le soir ? Et bien tous les personnages étaient réunis. Il y avait le lièvre d’Alice qui voulait me souhaiter mon non-anniversaire, il y avait les nains de Blanche-Neige qui sifflaient ; ils me faisaient rire car ils étaient tous noirs de suie. Il y avait aussi Babar, qui se promenait avec Céleste. Je n’ai jamais vu une couronne briller autant. Peter Pan mangeait du gâteau avec Cruella. Même Shrek était là, il était en train de cueillir des bananes pour des Minions.

Mais ce qui était bizarre, c’est que tout le monde marchait à l’envers. Ils avaient les pieds au plafond et la tête en bas.

Tout le monde a été très gentil avec moi. Ils sont tous venus me demander d’où je venais, qu’est-ce que je faisais dans mon histoire et comment j’étais arrivé ici. Je n’ai pas osé leur dire que j’étais juste un petit garçon et que je jouais dehors. Alors, j’ai dit que j’étais un super héros et que j’avais une mission secrète. Je sais, ce n’est pas bien de mentir mais c’était pour la bonne cause. Là, la fée Clochette m’a dit que si j’avais une mission, il fallait aller voir celui qu’ils appelaient Grand Blanc.

C’était mon bonhomme de neige ! Le même en plus gros !

Il m’a regardé, m’a pris contre lui et m’a murmuré à l’oreille. Il a dit qu’il savait qui j’étais, et ce que j’étais en train de faire. Mais que si je voulais être un super héros, et bien je le pouvais ! Je n’avais qu’à décider ! Mais il m’a dit aussi que c’était bien d’être un petit garçon, qu’il fallait en profiter et que les missions secrètes de super héros pouvaient attendre un peu.

Là, il a ouvert une porte. Je suis resté sans parler tellement c’était magnifique. Un monde de chocolat, de gâteaux, de sucreries.

Tout était coloré, les maisons étaient comme celle de la sorcière dans Hansel et Gretel. Il y avait les cascades de chocolat de Charlie et la chocolaterie. Il y avait des nuages en barbe à papa avec, au dessus, des bisounours qui me faisaient des grands signes.

Je me suis promené dans cette drôle de ville. Certaines personnes continuaient à marcher au plafond.

Puis, derrière un lampadaire-sucre d’orge, la marraine bonne fée est apparue. Elle m’a demandé ce qui me ferait le plus plaisir à avoir. Je lui ai dit que je voulais pouvoir revenir dans ce monde aussi souvent que je le souhaitais ! Que jamais il ne disparaisse.

La bonne fée a souri et m’a demandé pourquoi il disparaitrait ? Qu’ils étaient bien réels et avaient envie de continuer à vivre plein d’aventures.

Elle m’a dit que pour revenir ici, je n’aurai qu’à faire un bisou à la noisette que m’avait donné l’écureuil et que je reviendrai aussitôt. »

Maman sourit de plus belle, elle me fait une caresse sur la tête en me disant : « Je ne crois pas avoir autant eu autant d’imagination à ton âge ! Je crois que tu t’es endormi et que tu as fait un très beau rêve. Mais maintenant, il faut que tu ailles faire tes devoirs. »

Je vois bien qu’elle ne me croit pas. Le doute m’envahit, il ne peut pas s’agir que d’un joli rêve ?

Je tourne la tête en mettant la main dans ma poche. Au moment où mes doigts attrapent une toute petite noisette pailletée, je jurerai que mon bonhomme de neige dehors vient de me faire un clin d’œil…

Par Groux

Texte de Colette

Je suis tel Baudelaire, saoul, envoûté par le charme caché des substances. Poète des crus classés, je tente de deviner quels alliages se sont mêlés pour créer ces douces liqueurs. Je me plais à imaginer le grain depuis son cep. Je me surprends à retrouver la famille et la naissance de chaque cru. « Là, où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».

Nous y sommes.

J’ai mal dormi. Ivre de cauchemars. Il me faut avaler ces idées noires pour conjurer les maléfices qui ont hanté ma nuit. Café noir, douche froide. Je suis tendu. J’observe du coin de l’œil ce qui sera ma tenue d’apparat pour la cérémonie du sacre. Je songe aux membres de cette confrérie magique. J’imagine leurs voix, je sens le poids de leurs regards. Dans moins de trois heures, je serai face à eux. Mon rêve est tout proche… Si palpable que j’en tremble. Je ne sais quelles potions miraculeuses les maîtres m’auront sélectionnées.

J’avance à pas feutrés tout au long du couloir jusqu’à la salle de la Vieille Lanterne. L’atmosphère est baignée d’effluves envoutantes. Je suis tel un explorateur qui évolue sur la pointe des pieds jusqu’à ce qu’il espère découvrir. Je m’arrête un instant devant la porte de l’antre secrète. J’inspire profondément. Je jette un rapide coup d’œil à ma queue de pie. La porte s’ouvre lentement. Mon cœur bat la chamade. J’accède à la première vision du cercle. Sobrement déposés sur une nappe tissée de velours rouge, les quatre élixirs me font face. A ma gauche, ils sont cinq. Parés de leur costume orné des plus grandes médailles, ils m’invitent à prendre place. Leurs visages sont cachés dans la pénombre. A moi de choisir le verre que je souhaite déguster. Mon angoisse est à la hauteur de ce qui se joue. Je suis l’acteur principal. Les autres attendent mon consentement pour ouvrir officiellement la cérémonie.

Je me dirige vers le verre numéro quatre. Je le saisis et la magie opère… Mon iris est alors captivé par la divine couleur de la potion. La robe éblouit par sa brillance et sa féminité. Le jus délicieux s’envole dans une valse aussi légère que maîtrisée. La texture est juste. L’harmonie qui se dégage lorsque je hume le liquide éveille ma curiosité et m’oblige à réfléchir. Tel un oiseau, je viens poser mon bec sur le bord du verre et laisser ma langue ne faire qu’un avec l’élixir divin. A la fois suave et délicat, le liquide se révèle au contact de mes papilles. J’en sais désormais beaucoup sur le mystérieux… Il vient d’une côte robuste. Il a grandit sur une colline de cailloux. En bouche, c’est son terroir qui s’offre à moi. Nul doute, sa bouche est puissante et arrondie. Il n’est plus tout jeune. Nous nous sommes déjà rencontrés il y a quelques années… Il a mûri, il a bien vieilli… Evidemment un Saint-Estèphe. Mes lèvres effleurent de nouveau sa robe… Il est puissant et élégant. Nul doute, un Cos d’Estournel. Il est rare, sensuel et délicat. Il est celui que je voudrais être : un 2010.

Je m’incline face au cercle de mes maîtres et m’apprête à leur livrer l’identité de l’élu. Leurs mains se croisent et ils disparaissent pour un moment dans l’obscurité totale. A la lueur de la bougie, je déclame mon poème, mon ode à celui que j’ai reconnu. Après de longues minutes hors du temps, les cinq magiciens face auxquels je me trouve s’animent. La lumière revient peu à peu. L’un d’entre eux s’adresse solennellement à moi et me remercie. Sa voix est grave, cinglante comme un silex taillé. Le plus petit d’entre eux m’accompagne jusqu’à la sortie de la grotte secrète et me donne rendez-vous le lendemain pour la suite des épreuves.

« Jean eh oh ! »

Seulement après quelques secondes d’absence, je tourne la tête et je l’aperçois. Marie m’attend, un cornet de châtaignes grillées dans une main et un vin chaud dans l’autre. Tout à coup, le froid et la bise qui souffle viennent pénétrer mon corps. Je ne sais absolument pas quelle heure il est. Sur la place, des enfants construisent des bonhommes de neige.

« Alors raconte ! Comment ça s’est passé ?! »

Je m’appelle Jean. Je viens de débuter le concours du meilleur sommelier de France.

Par Colette

Texte de Laurent

L’année dernière les résultats avaient été mauvais, les mauvaises langues diront comme les précédentes. Maxime Dupuis en avait vu d’autres mais force de reconnaître que depuis son installation dans cette écurie au confins de l’ille-et-vilaine la réussite n’était pas au rendez-vous.
Maxime a décidé de se reconvertir dans les trotteurs de courses suite à son licenciement de chez Areola, la grande compagnie française. Les indemnités, confortables, et un petit héritage l’avait poussé vers sa passion, les chevaux de courses, plus particulièrement les trotteurs.
Ses débuts il y a 10 ans, s’étaient plutôt bien passés, il avait eu la chance de « toucher » Neige du Goutier, une alezane, qui gagna trois quintés et permit ainsi d’alimenter durablement les caisses de la petite écurie.
Seulement voilà, Neige du Goutier goutait maintenant aux joies de la reproduction et ses collègues équins de l’ écurie ne prenaient que quelques places dans les petits champs de courses de Basse- Normandie. Pas de quoi faire bouillir la marmite, aussi petite soit elle.
La petite écurie commençait à avoir des difficultés, difficile de payer le foin toutes les semaines, le maréchal-ferrant ne passait plus que deux fois par mois, le vétérinaire était appelé seulement en urgence. L’entretien des pistes d’entrainement laissait à désirer, des bosses, des trous se formaient çi et là.
Il ne pouvait compter que sur peu d’entraide, lui le parisien, venu manger le pain des normands, lui qui n’était pas du sérail et qui avait eu de la chance au début.
Il n’y avait que le vieux Eugène Paron, son voisin qui l’aimait bien. Eugène avait connu la gloire dans les années 70 avec Tropical Charmeur qui remporta le prix d’Amérique, la meilleure course pour les trotteurs et surtout la plus richement dotée. En bon normand, il avait fructifié son pactole en achetant des terres et un corps de ferme, puis retomba dans l’anonymat , se contentant d’entrainer et d’élever quelques poulinières pour s’occuper comme il aimait à le dire.
Eugène vivait seul, n’avait pas d’amis et on le regardait toujours avec suspicion depuis sa victoire dans le prix d’Amérique, on parla de potion magique qui aida le cheval à gagner, soupçons alimentés par les pouvoirs que l’on donnait à sa femme.
Janique, c’était son nom, était la rebouteuse, celle que l’on allait voir pour les verrues, la pluie qui tombe ou pas, les douleurs du dos, l’anémie du cochon et autres… Une sorcière disait on parfois. Le raccourci fut donc rapide. On lui prétait le pouvoir de faire avancer les chevaux plus vite. Las, seul Tropical Charmeur sembla en profiter car les autres pensionnaires d’Eugène ne firent jamais d’étincelles par la suite.
Mais Janique avait une explication, Tropical Charmeur aimait les châtaignes, surtout celles du pré du chemin Rouge qui avait reçu la foudre, un soir de novembre. Seulement voilà, dans leurs nouveaux prés, plus de châtaigners, que des noisetiers !
Il avait raconté cette histoire à Maxime l’an dernier, quand, autour d’un verre de cidre, il évoquait la mémoire de Janique, disparue depuis cinq ans. La discussion s’activait dans la cave d’Eugène et le cidre répondait présent. Pas un cidre Loic Raison, qui tord le ventre mais un cidre qu’Eugène pressait lui-même et dont il était fier. Il était difficile de connaître son degré d’alcool, certains parlaient de 10 degrés, d’autres ne s’en souvenaient plus.
Au fil des verres, Maxime devint pensif avec les châtaignes, son pré était plein de châtaigners. Mais oui bien sûr ! il faut y mettre le premier poulain que lui avait donné Neige du Goutier, un mâle nommé Snowman. Il le guettait, vérifiait s’il mangeait des châtaîgnes et oui alleluhiah il les dévorait littéralement. Sa progression était réelle et le poulain allait vite sur la piste d’entraînement défoncée, il fallait le débuter rapidement. A Rânes, ce serait bien, l’hippodrome convient bien pour débuter et Snowman gagna facilement, puis il gagna à Alençon, à Domfront, à Caen. L’heure était venue d’aller à Vincennes, le temple du trot, Snowman gagna encore, le prix d’Amérique se profilait, le nouveau champion Snowman gagna le Grand Prix en restant invaincu, du jamais vu. La magie des courses opérait…. Maxime leva les bras…. et s’ecroula dans la cave d’Eugène. La pomme l’avait emporté trop loin.
En rentrant sous la pluie d’orage, il passa voir Neige du Goutier dont le bas ventre s’alourdissait et qui donnera naissance en avril à un poulain. Il s’appellera Châtaigne.

Par Laurent

Texte d’Ariane – octobre 2015

Je m’amuse à faire glisser ma souris sur les différentes options, comme pour m’aider à me projeter et à me décider. Dix-huit ans pour réfléchir à mon avenir, dix-huit ans pour choisir. Ici, pas de reconversion possible, ma décision sera irrémédiable et j’ai jusqu’à minuit pour la prendre. Mes bougies d’anniversaire ce soir avaient une étrange odeur. Une odeur de suspens, un goût d’inachevé. Minuit.

Un spam s’ouvre : « Soyez Liseur : l’armée recrute ! ». Lire dans les pensées d’autrui. Hors de question ! Seuls les autistes et les ermites optent pour cette option. Si tu n’es pas fou à la base, tu le deviens, tout le monde le sait. Pas étonnant que l’armée recrute des Liseurs, toutes les boîtes le font.

C’est comme les Omniscients. Ça emmerde tout le monde, l’omniscience. Aucune envie de me condamner à une vie de reclus !

La Télétransportation, ça fait quand même carrément plus rêver. Avec ce don-là, y’a moyen de s’éclater. Mais la suppression des frais de déplacement a peu d’impacts sur les employeurs : le chômage y est légion. La faute à leur réputation de glandeurs, d’égoïstes. Comme dans le dessin de l’Association de Promotion des Dons Utiles à la Société : « Vous êtes inutiles ? Soyez-le partout dans le monde ! ». Je réentends le discours rabâché par mes parents : « Sois raisonnable, Théophile, il n’y a aucun débouché ! ». Au moins, si je deviens SDF, je ne risque pas de me transformer en bonhomme de neige : j’irai dormir au chaud, dans l’hémisphère Sud.

C’est sûr que, côté raisonnable, avec deux parents Ubiquitaires, on ne fait pas mieux. L’ubiquité est pratique, efficace, recherchée. Mais ils ne sont pas payés double pour autant… et bonjour la frustration !

Je ne veux pas être raisonnable. Je ne veux pas devenir fou. Je ne veux pas être inutile à la société. Je ne veux pas être seul. Je veux vivre. Je veux vibrer, m’épanouir, être heureux. Minuit.

Le pire aux yeux de l’APDUS, c’est quand même la Jeunesse Eternelle. Ils n’y vont pas de main morte avec eux : « Restez jeune… moche et idiot ! »

Ils sont plus conciliants avec les Sabliers, contrairement à mes parents qui disent que ce sont les prostitués des temps modernes. Remonter le temps une fois par an peut être sacrément utile. Ils vendent leurs services des petites fortunes, à des professionnels ou à des particuliers. Ça a d’ailleurs coûté à un milliardaire infidèle toute sa richesse !

Depuis des années, chaque personne que je rencontre essaye d’argumenter en faveur de son Don. Sûrement pour se convaincre qu’elle a pris la meilleure décision, des années plus tôt. Seuls les Immmortels tiennent un discours différent : eux clament le regretter. Question de sagesse, peut-être. Ou de dépression. Mais aujourd’hui, mon entourage me laisse réfléchir en paix. J’entends mes parents murmurer dans la pièce d’à côté, la tension est palpable. Minuit.

Il y a aussi la Métamorphose. C’est sympa de se transformer en animal voire en inanimé mais c’est dangereux. Même en terre Bouddhique, les accidents sont fréquents. Je souris en repensant à cet idiot transformé en châtaigne sur un marché de Noël qui a fait la une des Darwin Awards.

Reste les Naturo-Télépathes. Un don pour les amoureux de la nature, de la faune et de la flore. Tous ceux que j’ai croisés étaient des rêveurs, des poètes. Des êtres originaux, décalés.

Minuit.

Impossible de prendre une décision. C’est plus fort que moi, ma souris ne m’obéit plus. Je vais finir par rejoindre le clan des Conservateurs, ces réac’ qui refusent tout Don, sous prétexte que « c’était mieux avant ». Pour ça, rien de plus simple : attendre 0h01. Renoncer par absence de choix, fermer les yeux. Mais ce serait hypocrite de dire que c’est une décision.

Soudain, je sais : je vais laisser le Destin choisir pour moi. Le Hasard ne pourra qu’être magique. Je suis soulagé et fier de moi. Quelle que soit la décision, ce sera forcément la bonne. J’assumerai. Je me sens fort, courageux.

Je clique sur la première case puis je ferme les yeux. J’appuie sur les flèches de mon clavier, j’entends le cliquetis de mon ordinateur, m’indiquant que le curseur saute d’une option à l’autre. Je compte 60 secondes et enfonce la touche « Entrée ».

Je rouvre les yeux.

« Votre décision a bien été prise en compte. Votre don sera activé demain à minuit ».

Par Ariane

Texte de Pink lady

Elle se réveille, un sale goût métallique dans la bouche qui lui donne le confort de flotter dans une réalité à laquelle elle n’est plus guère ancrée.

Les bourrasques dehors, ce putain d’air frais qui passe au travers de la fenêtre de son miteux « sur arrière cour ».

L’hiver ici ça rigole pas, ça caille sévère, la neige envahit et bloque tout. L’idéal pour s’échapper du monde.

Fêlures…beaucoup, trop. Cassure..Chaos…Fuite.

Partir- disparaître- mourir- survivre- vivre.

Elle a choisi cet espace entre deux, qui la laisse être un peu nulle part, un peu personne, bouton pause de la vie enclenché.

Pas le courage de choisir l’un ou l’autre, la vie ou la mort.

Prête pour aucune des deux options peut être.

Quelques mois auparavant elle a tout planté, pris le minimum pour venir se mettre à l’abri ici, dans cet autre pays, loin.

Ce matin, pour la première fois,  un élan quelque part au fond la fait se lever…malgré les tempes vrillées par la migraine, la gueule de bois des excès de veille qui l’aident habituellement à rester paumée, planquée dans ce « personne et nulle part » …

Là, debout, elle sent cet air frais remuer un petit quelque chose, au fond, dedans.

Elle fait couler un bon café, le seul luxe qu’elle aura gardé de sa vie d’avant, et ouvre les rideaux.

Le pauvre bonhomme de neige moitié fondu dans la cour la regarde de ses yeux en châtaignes…

« Les yeux châtaignes ».  A cette évocation, les siens piquent en évoquant cette douce voix… «jolis petits yeux noisettes, ma petite chérie »

Elle a envie de fermer ce rideau, laisser l’étau de la migraine reprendre sa place, se perdre au fond du lit… oublier encore… être nulle part et personne.

Pourtant ses yeux noisettes à elle ne peuvent se décrocher de ses yeux à lui ; ces deux  châtaignes qui ne la quittent pas, l’air de lui dire: « et alors? Il se passe quoi maintenant? Je suis là à me liquéfier sur place à te regarder t’obstiner à n’être rien. Pourtant tu as le choix toi de t’arrêter de disparaître«

Et alors ? maintenant ? Le choix ?

Les mots tournent dans sa tête, les yeux châtaignes deviennent parole, tout se met à tourner…. Rien, personne, nulle part, disparue, vivante, l’air, les jolis yeux noisettes…

Elle tombe.

D’habitude, quand elle tombe comme ça, elle est aspirée et cognée par un trou noir et froid. Là, c’est doux, c’est coton…

C’est quoi ce bordel ? Le ciel ? Le paradis ? Ca y est voilà ?

Impossible elle n’y a pas sa place, elle n’a jamais su se faire aimer, comment elle pourrait atterrir au paradis, qui plus est après une aussi monumentale cuite.

Pas de paradis, elle peut ouvrir les yeux, elle est dans une bulle, une boule de neige blanche, douce et chaude qui au lieu de tomber,  la transporte au dessus, qui l’éloigne du noir,de la haine,  des morts et des disparus et qui la fait se sentir toute petite.

Une bulle qui l’emmène revisiter son monde à elle, celui qu’elle a voulu oublier. Mais elle se retrouve là où il était joli… Le joli, là,  c’est une petite bonne femme aux cheveux gris qui l’accueille avec un sourire heureux assorti d’un clin d’oeil : « ma petite chérie », « assieds toi », «Tu as faim ? Tu as soif ? Mais oui attends je t’ai acheté des gâteaux, tu pourras les emmener », « j’ai fait des asperges à midi « , « oh t’as toujours ton si beau sourire, oh  et ces beaux yeux noisettes » , «tiens, prends 10 francs, si si quand même pour ton essence « .

« Mémé asperge », comme l’appelaient ses copines, est sortie de la pierre si froide qu’elle occupe désormais pour ce moment magique, avec elle, hors du temps…pour réchauffer son cœur, rosir ses joues.

Elle n’a finalement peut être pas été aussi nulle pour se faire aimer, peut être qu’elle l’a vraiment été, même si certains se sont acharnés à essayer de lui faire entrer le contraire au pied de biche dans le crâne.

Un rayon de soleil chauffe doucement sa joue en même temps que l’air froid s’engouffre par la fenêtre grande ouverte de l’appartement.

Elle se réveille, s’assoit, se lève doucement.

Dehors, les yeux châtaignes sont par terre; elle ne sait pas combien de temps elle est restée allongée là.

Pour la première fois depuis de longs mois, depuis la pierre tombale si froide et les mots encore plus glacials, elle s’approche du miroir de la salle de bain,  se regarde.

Elle voit ses yeux noisettes, les mêmes que ceux de cette mignonne petite fille qu’elle fut, elle le sait maintenant. Elle sourit, lui sourit.

Elle met ses baskets aux pieds, la musiques dans ses oreilles, et sort…

Elle a choisi.

Par Pink Lady

Texte de Schiele

Dans cette curieuse et impensable, mais pourtant plutôt banale salle d’attente, les deux femmes se regardent du coin de l’oeil, et imaginent ce qui peut bien amener l’autre ici.

Ici, c’est chez Marie Soleil. Chez la rebouteuse pour certains, la sorcière pour d’autres, celle qui conjure la mort pour les plus lyriques.

Namrata, “la modeste “ dans son Pondichéry natal, qui porte si bien son doux prénom, est arrivée la première. Calée dans son fauteuil roulant, elle a été déposée là par sa famille.

Les siens sont son soutien infaillible depuis l’annonce du terrible diagnostic. Leur amour si discret dans ses manifestations mais si fort dans sa présence, l’accompagne à chaque séances de chimio. Ils sont ses piliers indéfectibles dans la bataille contre cette foutue tumeur qui lui ronge le cerveau, l’empêche de marcher, de penser et se souvenir correctement.

Depuis lundi, après 3 essais, elle sait que c’est la chimio de la dernière chance.

Namrata est épuisée, ses cheveux sont partis, elle somnole plus qu’elle ne vit, mais elle veut du rab. Plus vraiment pour elle, maintenant elle est déjà un peu à côté de la vie.

Pour son mari, qui la veille anxieusement, sans plus jamais pouvoir dormir profondément .

Pour sa fille, qui rêve depuis toujours d’un mariage de princesse, et qu’elle voudrait voir dans cette robe mille fois imaginée, aller jusqu’à l’autel.

Et encore plus pour Christophe, qui a chaque retour de son hôpital de jour, où l’on tente d’occuper aux mieux les porteurs de TSA, se précipite pour lui parler inlassablement des lignes de métro, de leurs numéros et leurs couleurs.

Qui sait ? Et si le magnétisme de Marie Soleil la bousillait cette tumeur. Peut être que son prénom à elle dit aussi la vérité? Peut être qu’elle peut ramener de la lumière dans la vie de Namrata? Peut être qu’elle pourra à nouveau se projeter? habiter son corps? Peut être qu’avec ses mains, elle lui redonnera l’énergie ….elle n’ose penser au mot guérisson, elle veut juste du plus, du mieux.

En face, Anne, elle, tâche de croire que dans son malheur, il reste une part de chance : Vivre au canada, pays si glacé l’hiver, qu’on ne peut y enterrer ses morts , et que l’on doive attendre que la terre soit moins dure pour pouvoir y enfouir le cercueil.

Marie Soleil n’aurait pu oeuvrer en été. Elle lui a dit au téléphone, elle ne pourrait entrer en contact qu’avec un esprit dont le corps est encore dans son intégrité.

Le corps de Marlène attend le redoux, sagement, dans le tiroir d’une chambre froide.

Sa soeur, sa petite soeur, s’est endormie pour ne jamais se réveiller quelques jours après le début de la nouvelle année.
Comme ça, sans préavis, juste la brutalité d’un départ sans retour. Anne s’est pris cette effroyable réalité en pleine gueule . En contemplant les strates de neige par la fenêtre, elle ré entend les sanglots de sa mère qui la réveille avec l’annonce, elle revit dans son corps la stupéfaction qui l’a saisie. Sa pensée qui s’arrête, qui refuse, rejette. Les larmes qui ne peuvent exister tellement c’est inenvisageable.

Elle pensait avoir le temps .

En fait elle n’y pensait même pas, c’était une évidence, jamais elle n’avait envisagé son futur sans elle. Leurs enfants à venir devaient grandir ensemble, construire des bonhommes de neige, rire aux éclats la morve au nez , et finir l’ après midi en mangeant les délicieuses chataignes chaudes, préparés par leur mère.

Et elle en est là, elle la pragmatique, la terre à terre, à imaginer communiquer avec une âme. Celle de sa cadette.

Elle ne peut pas la laisser partir sans un au revoir. Tant de choses à dire et à faire, toutes ces années à partager. Il faudra l’engueuler aussi. Pourquoi partir comme ça? pourquoi maintenant? C’est quoi le message? Dit Marlène, hein il y au moins quelque chose à apprendre de ça? C’est pas pour rien!? C’est pas juste pour qu’on s’éteigne et qu’on se traîne, en ne regardant plus jamais devant avec le sourire et l’espoir.

Elle veut trouver une raison à tous ses noëls à venir sans Marlène.

Marie Soleil doit lui donner la connexion. Ce n’est pas possible autrement. Du marc de café, une boule de cristal, un tarot, une table qui tourne, peu importe. Elle ne peut pas rester comme ça, sans réponse, les yeux secs et vides, la gorge tellement serrée qu’elle a l’impression de suffoquer depuis des jours. Juste quelques mots, un échange….En pensée, Anne quémande.

Anne et Namrata se regardent, elles savent que c’est l’urgence et la douleur qui les réunissent ici.

De tout leur coeur, de toutes leurs tripes, elles espérent que la magie opérera.

Par Schiele

Proposition 10/2015

Bonsoir, 

Voilà, comme prévu, nous sommes dimanche soir et l’atelier prend fin. Les commentaires ont été clos sur l’ensemble des textes, mais vous gardez bien entendu la possibilité de les consulter. 

Merci pour votre participation à cet atelier !

Pour ceux qui le souhaitent, le prochain atelier commencera le vendredi 6 novembre, et les inscriptions sont d’ores et déjà ouvertes. 

Bonne fin de soirée et bonne continuation à vous tous!

Gaëlle

 

******

Il paraît que c’est l’automne.

Il paraît qu’après, il y aura l’hiver. Qu’il fera froid, et qu’il fera nuit tôt, et que… aaaaaahhhhh, non, non, et non, je ne veux pas ! Je refuse ! Je suis une fille du printemps et de l’été, moi (oui, ceci est un aveu passionnant, j’en conviens).

Alors pour contrer ce retour inéluctable des jours gris et des longues nuits ; pour faire un pied de nez à cette réalité à laquelle nul d’entre nous ne pourra se soustraire, je vous propose ce mois-ci de nous emmener dans les contrées de la magie.

C’est ainsi, que voulez-vous : la réalité me contrarie, alors je vous propose de lui opposer du magique. Du paranormal. Du fantastique. De l’extraordinaire. Du merveilleux. Bref, toutes choses qui permettent de contourner les contingences du réel, ou de les réécrire d’une autre manière.

A vous de voir si vous distillerez juste une pointe de féérique dans une histoire « presque normale », ou bien si vous bâtirez un univers totalement baroque et fantasy ; Si vous choisirez plutôt de tendre vers « supercalifragilistique » ou vers « expecto patronum » ; Si votre magie sera blanche ou noire.

Tout est possible, puisque nous convions la magie à cet atelier !

Petit détail supplémentaire : Puisque je parlais d’automne et d’hiver, vous devrez inclure dans votre texte les références suivantes à ces deux saisons : une châtaigne, et un bonhomme de neige.

A vos baguettes magiques, ah non pardon, à vos stylos, et bonne écriture à tous !

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