Il y a plusieurs années ma compagne a acheté une automobile d’occasion. Jusque là rien d’extraordinaire, sauf qu’il y avait un vice caché : un disque de Vanessa Paradis, bloqué dans l’autoradio, et totalement impossible à déloger (ce n’est pas faute d’avoir essayé). Il se passe que l’on n’aime pas particulièrement —au mieux on la subit— l’œuvre chantée de Mme Paradis. Il se passe que parfois on démarrant la voiture, parce qu’on a dû effleurer un bouton de l’appareil, le CD se déclenche tout seul sur la dernière piste écoutée et, forcément, illico interrompue précédemment.
C’est, à vrai dire, exaspérant. Et c’est ainsi qu’il se passe que la Paradis, ben oui, est… infernale.
Un jour, de guerre lasse, la Paradis ayant gagné par usure, j’ai décidé d’écouter l’album de variétoche en entier, et là surprise : j’ai découvert qu’il y a une bluette que j’aime bien, car je la trouve plus écrite, plus intéressante dans ses mystères, ses images, ses évocations, ses ellipses que les autres qui sont un peu trop variét‘ tout de même.

Paroles et musique de Gaëtan Roussel ; c’est celle-ci, « Il y a » :

Il y a là la peinture / Des oiseaux, l’envergure / Qui luttent contre le vent
Il y a là les bordures / Les distances, ton allure /Quand tu marches juste devant
Il y a là les fissures / Fermées les serrures / Comme envolés les cerfs-volants
Il y a là la littérature / Le manque d’élan / L’inertie, le mouvement
Parfois on regarde les choses / Telles qu’elles sont / En se demandant pourquoi
Parfois, on les regarde / Telles qu’elles pourraient être / En se disant pourquoi pas
Il y a lalala / Si l’on prenait le temps
Si l’on prenait le temps
Il y a là la littérature / Le manque d’élan / L’inertie, le mouvement
Parfois on regarde les choses / Telles qu’elles sont / En se demandant pourquoi
Parfois, on les regarde / Telles qu’elles pourraient être / En se disant pourquoi pas
Il y a là les mystères, / Le silence sous la mer / Qui luttent contre l’temps
Il y là les bordures / Les distances, ton allure / Quand tu marches juste devant
Il y a là les murmures / Un soupir, l’aventure / Comme emmêlés les cerfs-volants
Il y a là la littérature / Le manque d’élan / L’inertie le mouvement
Parfois on regarde les choses / Telles qu’elles sont / En se demandant pourquoi
Parfois, on les regarde / Telles qu’elles pourraient être / En se disant pourquoi pas
Parfois, on les regarde/ Telles qu’elles pourraient être/ En se disant pourquoi pas

Vous allez finir par remarquer que je trouve souvent inspirantes  des choses dans la chanson, même facile, qui, minimaliste comme une nouvelle de Carver, capte parfois si bien l’air du bien et nos humeurs, — mais j’en trouve aussi sur les publicités dans la rue, dans tout ce qui est écrit (je ne jette jamais rien d’écrit, même une prospectus pour des promos d’entrecôtes sans l’avoir au moins feuilleté, à tout hasard, —mais surtout par expérience), dans le cinéma, la peinture… Il y a des déclencheurs souvent, infimes, qui révèlent des potentiels, des vertiges, qui viennent titiller l’hormone à lyrisme, —et donc des envies d’écrire (on y reviendra dans d’autres ateliers). En l’occurrence ici, c’est surtout le refrain qui fait le job :

Parfois on regarde les choses / Telles qu’elles sont / En se demandant pourquoi
Parfois, on les regarde / Telles qu’elles pourraient être / En se disant pourquoi pas

C’est simplement, mais précisément, dit et très efficace. Voilà qui parle à tout le monde. Chacun peut y plaquer quelque chose en propre, de personnel, d’intime. En effet, qui n’a pas connu ce temps suspendu du déclic (du « moment de basculement dans un autre paradigme », dirait-on en glosant avec pédanterie) ? Ce soudain changement de regard, de point de vue, de perception ? Celui qui va enclencher… Allez au hasard : une union ou une séparation, la naissance d’une famille, l’engagement d’une vie entière à restaurer un château bourguignon ou à construire une école à Madagascar, la préparation d’un départ lointain, d’une reconversion professionnelle surprenante. Qui va générer la décision de peindre, d’écrire, de composer, de sculpter, de fabriquer, de bâtir, de dire… je ne sais quoi qui appartiendra à la personne dès l’instant du « en se demandant pourquoi/en se disant pourquoi pas ». Instant vécu en fonction de son histoire, de ses choix, sinon, entre autres, de sa compréhension, de son empathie, d’une lucidité soudain clinique, d’un rejet, d’un ras-le-bol, d’une envie d’avancer… Instant de grâce, d’illumination, voire d’épiphanie… Et voici ce quelque chose, ce pourquoi pas, apparu devenant soudain très important, nécessaire, essentiel, primordial… Constructif toujours, radical souvent, vital parfois… sachant qu’il n’existe peut-être pas de petits choix, de minces décisions.  En effet, il y a peut-être un corollaire à l’imaginaire et fameux « effet papillon » de la climatologie et de la théorie du chaos : qui sait si le fait d’avoir pris telle grande décision plutôt qu’une autre, ou même d’avoir choisi telle ou telle minuscule option… ne va pas se répercuter à l’autre bout de sa vie ? Sachant qu’il n’y a pas forcément urgence  :

Il y a lalala / Si l’on prenait le temps
Si l’on prenait le temps

(Tenez à propos de décision et de longueur de temps > lisez-cela. C’est remarquable).

On notera que si on inverse les formules finales :

Parfois on regarde les choses / Telles qu’elles sont / En se disant pourquoi pas
Parfois, on les regarde / Telles qu’elles pourraient être / En se demandant pourquoi

Le sens devient (évidemment) différent. L’action sous tendue est inverse : le personnage n’est alors plus au bord d’une décision active (proactive, qu’ils disent en réunion, tous ces gens cravatés), mais en phase d’acceptation de sa situation. Et la deuxième phrase, du coup, se met à interroger seul le fait de se poser des questions ; ce qui est déjà une tentation au renoncement, à l’inaction.
Je précise cela pour souligner que la force de la formule initiale et positive, du refrain, et sans aucun doute fondatrice de la chanson elle-même, se résume dans le bon ordre à  « Pourquoi ?/ Pourquoi pas? ». Et c’est donc autour de cet argument que je vous propose d’écrire : l’avant, l’après, le pendant, les causes ou les conséquences du pourquoi/pourquoi pas… ? Par exemple : dans quelle scène, dans quelle histoire, dans quels temps, pour quels enjeux ?, avec quelles conséquences ?
À vous de mettre en scène…

Enfin, pour vous mettre la pression et élever le débat au-dessus de la petite Vanessa, pour insister sur  l’importance du sujet, notons que la question de la naissance de l’idée est tant un vieux débat philosophique qu’à l’origine des travaux d’Alfred Binet, qui inventa les test de Q.I. ; tests remis en cause actuellement : « Dans son premier ouvrage sur la psychologie du raisonnement (1886), il se propose de montrer que « l’élément fondamental de l’esprit est l’image ; que le raisonnement est une organisation d’images, déterminée par les propriétés des images seules et qu’enfin il suffit que les images soient mises en présence pour qu’elles s’organisent et que le raisonnement s’ensuive avec la fatalité d’un réflexe ». Mais, très vite, Binet va rompre radicalement avec ce paradigme, car il ne va plus s’intéresser aux états de conscience, mais à l’évaluation de l’activité intellectuelle (> nous explique par exemple ici Cairn.info).

Ne dites pas à Vanessa qu’elle a levé une sacrée question, ça pourrait l’effrayer.

Bon, bref. J’ai essayé de vous lister tout ce qui pourrait être inspirant… Alors…  :  « pourquoi?/pourquoi pas ? »… Vous avez bien une idée ?

(Concernant le CD de Vanessa, car il y en a qui s’inquiètent je le sens bien : depuis que je l’ai écouté, il redémarre maintenant tout seul sur cette chanson. Et même si je l’aime bien la chansonnette, à force, cela continue d’être pénible. « Pourquoi ne pas changer carrément l’autoradio ? », me direz-vous. Ben oui, tiens… pourquoi pas ?).


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