Et maintenant, ladies and gentlemen, parlons de l’inspiration. Comment ça vient. Comment ça s’en va. Comment ça arrive. Comment ça pousse. Prenons, par exemple, pour cette première proposition de mars, une chanson (encore !), de la vraie variétoche pure (encore), (et) encore, à l’origine d’une inspiration : Torn de Natalia Imbruglia…

Mais auparavant, histoire de faire mon prof, je tiens à vous raconter rapidement une histoire. Une histoire personnelle d’inspiration (si ces propos préliminaires bien longs qui visent à pallier le discours en présentiel permettant d’aider à l’inspiration vous épuisent…, filez directement à la fin !).

Il y a une vingtaine d’années au moins, dans le journal Libération, je suis tombé sur un article qui racontait comment une grande banque historique parisienne devait déménager sa salle des coffres, remontant à plus d’un siècle. L’endroit était, comme dans ces films de braquages impossibles, souterrain, fermé par une porte ronde gigantesque pesant plusieurs tonnes (elle est restée sur place dans le sous-sol parisien). À l’intérieur : plusieurs centaines de coffres aussi privés que des tombes à concession perpétuelle, dont certains qui n’avaient pas été ouverts depuis la seconde guerre mondiale, voire même bien avant. Problème, conséquemment : la banque avait dû mener plusieurs années d’enquête pour retrouver les propriétaires potentiellement encore en vie, les héritiers, les ayant-droits des derniers coffres que personne n’était venu vider dans la perspective du déménagement. Cela avait mené un enquêteur aux quatre coins du monde. Il avait découvert des drames, des familles anéanties par le nazisme, des fortunes qui s’ignoraient, des destins incroyables dans des jungles hostiles… Et puis voilà, le jour du déménagement, il restait encore 4 coffres (de mémoire) sans propriétaire ou ayant-droit qui fut retrouvé. Personne en droit de les faire ouvrir pour récupérer leur contenu.
Dans ces cas là on fracasse les coffres et on place leur secret dans un nouveau coffre pour l’éternité ou pour, du moins, le garder jusqu’au moment où quelqu’un viendra, qui sait, le réclamer.  Le jour du déménagement, expliquait l’article, on ouvrit donc les 4 derniers coffres avec cérémonie et huissier nanti d’un registre, de sceaux et de tampons. Dans trois d’entre eux, il n’y avait rien. Mais dans le dernier se trouvaient… un journal (publié à New York au début du 20e siècle, ne comportant aucune information particulière qui aurait pu concerner le propriétaire, ni aucun événement historique notable -bref un jour ordinaire de l’après guerre) ainsi qu’un peigne, et un bout de ficelle. On les consigna dans le grand cahier, et on les enferma dans leur nouveau mausolée, dans la nouvelle salle des coffres, du nouvel immeuble de la banque, pour une nouvelle ère.
Ils doivent y être encore.

Cette histoire m’avait fasciné. J’y voyais là un prétexte formidable pour écrire un roman. La question était : pourquoi ces objets anodins étaient-ils si précieux pour quelqu’un ? Comment étaient-ils arrivés là ? Par quels cheminements ? Quelle histoire recelait leur existence ? À partir de ces questions, on pouvait écrire un « grand roman total » convoquant le souffle de l’Histoire, des destinées incroyables, des latitudes et des longitudes multiples, des mystères, des bonheurs, des crimes, des drames, des joies… Bref, ces trois objets pouvaient servir de support à la narration d’une gigantesque fresque de la condition humaine contemporaine.

Je trouvai cela bouleversant, vraiment, et inspirant, indéniablement.

Je n’écrivis jamais ce « grand roman total ». J’en fis une nouvelle, avec laquelle d’ailleurs je gagnai un concours (bien doté, en plus, ce qui ne gâte rien) : celle-ci racontait comment le responsable de la salle des coffres qui partait à la retraite quelques jours après l’ouverture du dernier coffre allait devenir obsédé par ces trois objets, et comment le restant de sa vie allait basculer… parce qu’il allait être désormais dévoré par l’idée d’écrire… le grand roman total qui brasserait l’Histoire contemporaine et la condition humaine.

Bref, si je vous raconte cela, si je vous donne cet exemple, c’est parce que souvent on me dit en ateliers qu’on aimerait bien écrire, raconter une histoire, mais… on ne sait pas sur quoi.  Or, tout est bon pour sortir les grands effets en kino-panorama 3D, son surround. Il faut sentir le grand truc soudain qui est contenu dans un petit truc. C’est l’inspiration (restent les 90% de transpiration, dit-on que Schopenhauer aurait dit). Soit, une formule recèle une infinités de possibles si on la prend comme un début, comme une fin, ou comme un argument. Reste à bâtir une structure, soit dérouler une arborescence (mais il est vrai que dans l’écriture, le plus fastidieux c’est la rédaction :-). Mais lorsque cela vient, lorsque une formule déclenche une alarme dans votre imaginaire : notez vite, grattez vite pour voir tout ce qu’il y a derrière. C’est pourquoi je refuse d’entendre dire par qui que ce soit qu’il « n’a pas d’idée ». La fiction est un pull dépenaillé. Tout est là, offert, disponible. Le modèle de pull a déjà été fait. Tous les pulls ont déjà été faits. Mais tirez le fil qui dépasse, faites vos propres pelotes, et enfin retricotez. Tout le monde peut le faire. Tout le monde peut mentir, donc tout le monde est capable de fiction.

Quel rapport avec Natalia Imbruglia ? Hé bien voilà, c’est encore une histoire de déclencheur d’inspiration. Quand le tube pop-variétoche est sorti, comme quelques autres millions, j’ai adoré. La fille est mimi-craquante ; l’air reste dans la tête. Mais surtout, il y a les paroles. Et dans ces paroles, il y a surtout un vers en particulier. (Il se passe que j’ai donc tendance à réagir à des phrases, des formules. Vous l’aviez compris).

Ci-dessous, ils est en gras et en vert, sous le clip. C’est le vers 22. Vous allez l’entendre, sans faire attention.

« Torn »

I thought I saw a man brought to life
He was warm, he came around like he was dignified
He showed me what it was to cry
Well, you couldn’t be that man I adored
You don’t seem to know
Seem to care what your heart is for
But I don’t know him anymore
There’s nothing where he used to lie
My conversation has run dry
That’s what’s going on
Nothing’s fine, I’m torn
I’m all out of faith
This is how I feel
I’m cold and I am shamed
Lying naked on the floor
Illusion never changed
Into something real
I’m wide awake and I can see
The perfect sky is torn
You’re a little late,
I’m already torn
So I guess the fortune teller’s right
I should have seen just what was there
And not some holy light
But you crawled beneath my veins
And now
I don’t care,
I have no luck
I don’t miss it all that much
There’s just so many things
That I can’t touch, I’m torn
I’m all out of faith
This is how I feel
I’m cold and I am shamed
Lying naked on the floor
Illusion never changed
Into something real
I’m wide awake and I can see
The perfect sky is torn
You’re a little late,
I’m already torn,
Torn
There’s nothing where he used to lie
My inspiration has run dry
That’s what’s going on
Nothing’s right, I’m torn
I’m all out of faith
This is how I feel
I’m cold and I am shamed
Lying naked on the floor
Illusion never changed
Into something real
I’m wide awake and I can see
The perfect sky is torn
I’m all out of faith
This is how I feel
I’m cold and I’m ashamed
Bound and broken on the floor
You’re a little late,
I’m already torn,
Torn

So I guess the fortune teller’s right  : « J’espère que le diseur/la diseuse de bonne aventure a raison ». Cette phrase a déclenché chez moi immédiatement un afflux de fictions possibles, et comme pour l’histoire des coffres-forts, cela m’a obsédé durant des années. Je me disais : j’en ferai, un jour, un roman. Le type de phrase qui vous fait penser : « woaa, ça c’est un p… de sujet ». Cette même vibration qui peut également motiver un journaliste durant des années, parce que « c’est un vraiment un beau sujet, et donc, il faut l’écrire ». 
Un jour, justement, et bien des années plus tard, un éditeur de chez Lattès m’a demandé un sujet de roman pour débuter un projet de collection. Je lui ai écrit un synopsis à partir de cette phrase du fortune teller. L’idée avait été retenue, mais finalement (comme toujours) la collection ne s’est pas faite. Mon histoire était simple : un homme, veuf, réalise sur le tard que tout ce que lui a prédit un diseur de bonne aventure à Hong Kong (à Hong Kong il y a une rue ou les fortune tellers sont alignés le long d’un mur, assis devant de petites tables, recevant des files de jeunes couples qui veulent connaître leur avenir) s’est effectivement, et incroyablement, réalisé. Mais voilà : il ne se souvient plus de la fin qui lui avait été prédite. Son esprit a sans doute chassé cette fichue fin de la prédiction. Alors il repart aux quatre coins du monde, emportant avec lui ses deux jeunes enfants avec qui il vit, pour retrouver l’homme, le vieux fortune teller chinois dont il ne sait même pas le nom. Il veut qu’on lui rappelle cette fin qu’il a curieusement oubliée, afin de prévenir ses enfants. Car le diseur de bonne aventure avait eu, jusque là, raison.

Cela aurait été un beau roman de quête initiatique (en supposant que je le réussisse). Un roman sur la destinée et la transmission. (Jamais écrit, mais c’est pas grave). Si je vous raconte ma vie, et vous parle de tout cela, ce n’est pas par égotisme, mais pour tenter (et j’espère que ça marche) de vous mettre en condition d’inspiration, de bouillonnement (mais, sans doute, n’en avez-vous pas besoin!).

Bref (voici enfin le sujet)  : c’est à vous, cette fois d’utiliser cette phrase, si vous le voulez bien. So I guess the fortune teller’s right. De la voyante dans sa carriole avec boule de cristal, à la gitane qui vous déchiffre la main au pied de la Cathédrale de Séville, de l’ami ou du thérapeute qui établit un pronostic sur vous, du livre qui prétendait tout vous apprendre et tout savoir que vous ignoreriez, en passant par toutes ces choses prétendument écrites par avance, en convoquant la chance, la providence, le hasard, les horoscopes, les diagnostics ou les rencontres… Il y a mille façons de reconsidérer ce qu’a pu dire ou qu’aurait pu dire un(e) fortune teller;  mille façons d’envisager les questions de prédestination, de fatalité, de destin… C’est aussi la pensée magique, la superstition. C’est aussi notre incertitude, nos doutes, face aux aléas de l’existence lorsqu’il s’agit de se rassurer. Nos faiblesses ou alors nos stratégies de survie (une croyance, un alibi moral) déployées pour avancer.

Bon, j’ai tendance à choisir des sujets existentiels… Mais la littérature parle-t-elle d’autre chose ? (Je ne peux pas ici proposer des thèmes trop restrictifs, soit dans des genres trop définis, — type polar, SF, fantastique, cape et d’épée, western, sentimental— car il y a diversité d’expressions parmi vous). Mais je sais que vous allez  surprendre car contrairement au vers 44 de la chanson de la Natalia (laquelle porte dans son clip un T-shirt avec un dragon chinois, coïncidence ?) qui nous dit « My inspiration has run dry » (« mon inspiration est à sec »), la vôtre, je le sais, va être fertile…