La première quinzaine d’octobre est traditionnellement consacrée à la remise des Prix Nobel : si cette année pour cause de scandale, de crimes sexuels  et d’incarcération de son responsable le prix Nobel de littérature ne sera pas attribué, la valse des prix scientifiques, elle, continue comme chaque année. Ce rendez-vous — assez passionnant en général (on découvre que cet homme où cette femme (très rare, mais ce n’est pas de la faute des femmes…) en blouse blanche dont on ne savait rien, —même qu’on se demandait ce qu’il ou elle pouvaient bien bouiner dans leur labo— ont en fait permis de soigner la myopie au laser ou de calculer on ne sait quel truc qu’on a du mal à comprendre, mais qui fera qu’en cuisine finalement nos carottes seront bien cuites — ; ce rendez-vous, donc, m’a donné l’envie de vous proposer pour thème d’écriture la notion de découverte, que l’on peut décliner de nombreuses façons :

  • Très classiquement (c’est un peu une tarte à la crème des ateliers d’écriture, certes, mais bon), sous l’aspect de « la première fois » : la première fois que j’ai vu la mer (voir ci-dessous par exemple ce qu’en dit Pierre Loti), que j’ai fait du parapente, que j’ai assisté à une comédie musicale, que j’ai eu un diplôme, que j’ai fumé une cigarette, que j’ai embrassé quelqu’un, que j’ai trouvé un boulot, que je suis parti en camping… Que sais-je… qu’il convient de décrire avec sensibilité, luxe de détails, de vocabulaire et de nuances. C’est la découverte-nouvelle expérience ou la découverte-voyage. « Figure-toi que j’ai découvert Chateaudun… », m’a-t-on affirmé un jour en ménageant son effet, le visage quelque peu exalté… « Hé ben c’est vraiment moche » (J’ai éclaté de rire. Je m’attendais paradoxalement aux merveilles de l’Orient, à l’irruption des beautés immarcescibles du monde… Chateaudun, semble-t-il, n’en serait donc vraiment pas).

    La première fois que j'ai vu la mer, par Pierre Loti (qui la verra beaucoup par la suite :-) ) :

    « Puis, tout à coup, je m’arrêtai glacé, frissonnant de peur. Devant moi, quelque chose apparaissait, quelque chose de sombre et de bruissant qui avait surgi de tous les côtés en même temps et qui semblait ne pas finir ; une étendue en mouvement qui me donnait le vertige mortel. Évidemment c’était ça ; pas une minute d’hésitation, ni même d’étonnement que ce fût ainsi, non, rien que de l’épouvante ; je reconnaissais et je tremblais. C’était d’un vert obscur, presque noir ; ça semblait instable, perfide, engloutissant ; ça remuait et ça se démenait partout à la fois, avec un air de méchanceté sinistre. Au-dessus, s’étendait un ciel tout d’une pièce, d’un gris foncé, comme un manteau lourd. Très loin, très loin seulement, à d’inappréciables profondeurs d’horizon, on apercevait une déchirure, un jour entre le ciel et les eaux, une longue fente vide, d’une claire pâleur jaune… Pour la reconnaître ainsi, la mer, l’avais-je déjà vue ? Peut-être ; inconsciemment, lorsque, vers l’âge de cinq ou six mois, on m’avait emmené dans l’île, chez une grand-tante, sœur de ma grand-mère. Ou bien avait-elle était si souvent regardée par mes ancêtres marins, que j’étais né ayant déjà dans la tête un reflet confus de son immensité. Nous restâmes un moment l’un devant l’autre, moi fasciné par elle. Dès cette première entrevue sans doute, j’avais l’insaisissable pressentiment qu’elle finirait un jour par me prendre, malgré toutes mes hésitations, malgré toutes les volontés qui essaieraient de me retenir… Ce que j’éprouvais en sa présence était non seulement de la frayeur, mais surtout une tristesse sans nom, une impression de solitude désolée, d’abandon, d’exil. Et je repartis en courant, la figure très bouleversée, je pense, et les cheveux tourmentés par le vent, avec une hâte extrême d’arriver auprès de ma mère, de l’embrasser, de me serrer contre elle ; de me faire consoler de mille angoisses anticipées, inexpressibles, qui m’avaient étreint le cœur à la vue de ces grandes étendues vertes et profondes. »

    Pierre Loti, Le roman d’un enfant, Flammarion, 1993.

    > Mais attention cet atelier étant axé très fortement sur l’écriture de fiction (> voir ici mon récent texte à ce propos), il ne s’agira pas d’écriture de soi (en tant qu’animateur d’atelier, je ne suis pas compétent sur ce genre ;  je ne sais que dire et ai l’impression de ne rien avoir à suggérer), mais dans le cadre de cette proposition, il s’agira bien de « fictionnaliser » l’expérience sous forme de nouvelle (expérience que peut-être vous avez vécue vous-même, certes), au travers d’un ou plusieurs personnages qui en tirent une leçon ou nous l’expriment, qui  seront changés par l’expérience, le voyage, Le changement du personnage, et l’apport d’un propos autre que celui de la nostalgie me semblant être le minimum pour une nouvelle de fiction. En l’occurence si Pierre Loti m’avait envoyé le texte ci-dessus, il aurait été félicité pour le style et la sensibilité, les métaphores, les sentiments… mais pas pour la construction du récit (mais cet extrait n’est pas une nouvelle).

  • Ensuite, on peut traiter la notion de découverte au sens premier : à savoir ce qui était caché, dissimulé, ignoré. Soit la découverte qui n’est pas l’histoire elle-même, mais ce qui va déclencher toute une histoire : dans le coffre du grenier, quand on est enfant et qu’on trouve un vieux chapeau de grand-mère qui va décider de notre carrière d’actrice, ou lorsqu’on découvre une maison abandonnée dans le fond d’un jardin et ce territoire merveilleux fera de nous plus tard un archéologue nommé Indiana avec un chapeau et un fouet. Alors s’il s’agit d’une grotte ornée dans laquelle notre chien s’est caché, quelle histoire ! C’est celle, du monde même, qui surgit.
    Adulte, bien plus tard, on continue quoi qu’on en dise, d’en découvrir encore et toujours plus avec plaisir ou dégoût  : l’amour ? la tendresse ? la générosité ?, la cruauté ?, la bêtise ?, la lâcheté ?, la méchanceté ? la vanité des choses ? la faim ?, la misère ?, le succès ?….  Parfois ce sont de doux secrets (encore le coup du coffre) comme ces lettres  qui ouvrent le romantique et lacrymal film de Clint Eastwood, Sur la Route de Madison (attention, on ne voit les lettres que durant les deux premières secondes de la bande-annonce ci-dessous):

Découvertes, toujours, mais aussi et hélas, pas toujours très jojo : c’est une facture d’hôtel dans la poche du conjoint, une ordonnance médicale cachée, un relevé bancaire étrange, des bouteilles vides cachées dans le garage, les traces d’un méfait (*), voire, ça s’est vu chez de miens amis, découverte d’un pied géant d’une variété de plante de la famille des cannabacae — qu’on se demande qui de la famille a bien pu planter cela derrière le potager…

La découverte peut être aussi évidemment, la connaissance nouvelle en sciences (ou dans un autre domaine particulier), (sinon l’invention : notons en passant que la découverte d’une grotte s’appelle aussi aussi une invention, même si elle est due au hasard). Soit la découverte-résultat à l’issue d’un long travail de quête (des origines ?), d’enquête (policière ?, généalogique ?,…) , de recherche (de personne, scientifique, médicale, dans des archives…).
Pour revenir à l’invention (long travail de réflexion, talent impensable, ou coup de génie, — quand ce n’est donc pas la découverte relevant de la sérendipité, soit du hasard) pour finir et pour le plaisir, je vous ai reproduit la meilleure histoire d’invention que je connaisse (elle m’a toujours épaté ; je l’ai relue un nombre incalculable de fois)  : Le Réacteur Worp, de Lion Miller (un auteur américain qui n’aurait écrit qu’un seul texte, celui-ci, en 1953).
(Cliquez sur les pages au besoin pour les agrandir)


Bref…. À vos découvertes !  Le Nobel de Littérature ne sera pas décerné à Stockholm cette année… Mais on va certainement découvrir plus tard que c’est dans cet atelier d’octobre  qu’il est apparu la première fois, non ?
À vos plumes, alors ! : elles sont inventives !


(*) Un aveu : une de mes angoisses depuis toujours est celle de découvrir une horreur en me promenant (ex : le fameux cadavre dans la forêt). Je ne sais pas pourquoi. Je lis chaque fois ce genre de faits divers avec une fascination terrorisée, me demandant comment je vivrais une telle chose.
Image : cc – felixioncool  – Pixabay.