La photo ci-dessus, ambiance film d’angoisse et de zombies, a été prise mercredi dernier 22 septembre 2021 à 18h16 au Aburi Crafts Village, un village réputé d’artisans ghanéens près d’Accra la capitale ; village mitoyen d’un habitat très pauvre et délabré : tissus, vêtements, statuettes, et mille choses belles ou hideuses, artistiques ou merdasseries navrantes pour touristes…  La nuit venait de tomber brutalement sur le pays, et nous, en panne de batterie depuis quelques minutes à cause d’une voiture trop peu récente d’un copain du cousin du mec qui connait un gars qui a une bagnole à louer pour trois fois rien (ce qui là-bas correspond à 7 fois 3 fois rien). Nous étions au  bord de la route, avec ma compagne et ma fille et nous nous demandions comment nous allions nous sortir de cette situation. Il n’y avait pas de couverture téléphonique à cet endroit, pas de GPS ni d’internet sur nos smartphones (mais comment ont fait Mungo Park, Stanley et Livingstone ?). Peu de circulation sur la route. Je ne parle pas la langue locale (et très mal l’anglais, que s’en est pathétique), On a du mal à comprendre l’anglais avec l’accent africain, même quand ils ne portent pas de masques. J’ignorais si la notion de garage et de garagiste existe même à cet endroit… Et soudain dans la brume et la fumée apparurent ces silhouettes. J’ai pris aussitôt une photo pour qu’on la retrouve sur les restes de mon corps de touriste en panne dévoré par des walking deads. De nos jours il faut tout documenter en temps réel.
Bon : en vérité l’endroit n’était ni perdu ni dangereux, et il n’y avait absolument rien à craindre. « Au Ghana », m’a expliqué un Ghanéen chez qui nous dinions quelques heures plus tard, « dès que tu tombes en panne dix personnes surgissent d’on ne sait jamais où dans les minutes qui suivent, avec dix compétences différentes dont certaines qui restent à prouver, et elles s’occupent de ton problème parce que tu vas être tellement content que tu vas leur lâcher des billets en les remerciant d’exister ».  Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. J’ai d’ailleurs à cette occasion assisté à une méthode inédite et créative de redémarrage de voiture et de batterie sans câble à l’issue de discussions animées entre les intervenants qui semblaient savoir de quoi ils parlaient, mais qui étaient aussi déchirés semble-t-il entre plusieurs courants épistémiologiques portés sur la science de l’électricité automobile ; lesquels les ont beaucoup fait débattre. Au final nous fûmes dépannés. Certes, ils ont perdu un petit boulon, mais il en est toujours ainsi de la vie des petits boulons.
J’ai bien conscience que mon aventure est dérisoire, qu’il y a plus spectaculaire et palpitant comme aléas de voyage — sachant que le désarroi (ce qu’on appelle maintenant bizarrement « le grand moment de solitude » et je ne sais qui a lancé cette expression fatigante) n’a nul besoin de se situer aux antipodes : tombez en panne brusquement comme moi par exemple il y a une vingtaine d’années sur la quatrième voie de gauche porte de Bercy à Paris alors que les voitures vous frôlent à plus de 120 en klaxonnant, ou il y a deux ans dans la côte du village de Mouzillon (44) près de chez moi en créant un bouchon de près de 2 kilomètres de gros beaufs hurlant derrière vous et vous saurez que ça vaut largement Les Contrées Hostiles De l’Afrique Noire Avec Ses Dangers Et Ses Mystères ou les récits d’aventuriers divers et variés façon La Croisière Jaune, Les Secrets de la Mer Rouge (quoique les boutres tombent peu en panne de batterie), Apollo XIII « Allo Houston, we have a problem » ou L’Expédition Polaire à bicyclette
Non, je vous rassure, la proposition d’écriture de ce mois-ci n’est pas portée sur la panne de batterie d’automobile. Le sujet m’a paru être tout de même un peu trop limité ou alors il faudrait varier les voltages et les rebondissements quant à ce que deviennent les petits boulons. En revanche, l’idée de panne en elle-même me paraît être intéressante. Panne de quoi que ce soit de mécanique bien sûr qui va vous pourrir la vie (un jour ma mère m’a dit avec perspicacité devant je ne sais plus quel robot de cuisine crucial — un épépineur électrique de kiwi, ce genre : « le problème avec ces trucs c’est que ça tombe toujours en panne quand on s’en sert ») ou, qui sait, par un hasard heureux, va vous l’améliorer (usez de vos souvenirs, mésaventures, faites-en des tonnes, romancez !) parce qu’elle vous aura évité ou fait découvrir telle ou telle chose.  Mais il y a d’autres pannes, comme celles dans lesquelles on est : par exemple, d’inspiration (j’espère d’ailleurs ne pas la déclencher chez vous), de réflexion, d’énergie (le burn out et l’ancien nervous breakdown). Il y a « mettre en panne », soit « orienter les voiles d’un navire de telle sorte que celui-ci reste presque immobile en travers du vent » ; une pratique qui peut être soit dit en passant pas seulement nautique (*), mais également métaphorique. Il y a le fameux et trop connu « coup de la panne » (bien longtemps avant la panne amoureuse ou sexuelle (**), évidemment, qui confinera alors à la panne sèche, notion qui regroupe 3 possibilités : « arrêt du véhicule par manque de carburant (***) ; arrêt dans une activité quelconque ; défaillance de quelqu’un ». Notons la panne institutionnelle (l’entreprise est en panne parce qu’il n’y a plus de formulaires 256 ; la réforme des retraites qui est en panne — mais de toute façon personne n’en voulait), la panne d’oreiller et le réveil en catastrophe (aux conséquences multiples comme par exemple n’être jamais vraiment réveillé de la journée). Et puis le collatéral : le garagiste fourbe et toujours suspecté d’arnaques (“Garages : établissements devant lesquels l’automobiliste passe quand il roule et loin desquels il se trouve lorsqu’il est en panne” d’après Pierre Daninos), sachant qu’il existe le Garage Gaudin ; le service après-vente, l’obsolescence programmée, tous les réparateurs de pannes diverses et variées (psys, médecins, consultants d’entreprise, chamans, amis qui vous veulent du bien….)
En matière de panne il existe un roman formidable d’un auteur suisse défunt que j’aime beaucoup, Friedrich Dürenmatt qui mène à des réflexions métaphysiques et sociales de haute volée et que je vous recommande fortement. Parce que dans la panne, ce n’est pas toujours elle en tant que telle, soit en tant que sujet ou objet lui-même à traiter dans le récit ou prédominant dans celui-ci, qui est toujours le plus intéressant.  C’est davantage le fait qu’elle soit prétexte au récit : arrêtant le cours du temps, elle vous immobilise là où vous ne devriez pas être, vous plonge dans un endroit inattendu et vous fait basculer immédiatement dans autre chose, d’insolite, curieux, étrange, dangereux, profond, exaltant, poétique, enrichissant…. Que sais-je. Et là, la panne n’est plus importante. Ce qui l’est, c’est ce qu’elle déclenche, fait fonctionner. Une panne pour avancer, c’est un comble, non ?

Bon ben, voilà. : c’est la panne.
Alleeeez, maintenant… Alleeeez , démarrez quoi !
Alleeeez…
Eh m…

(*) Autre sens nautique pour mettre en panne : « sur un voilier, position d’équilibre prise à sec de toile en se servant seulement du gouvernail. »
(**) Définition du cruciverbiste Guy Brouty pour impuissance : « défaut d’allumage joint à une panne des sens ».
(***) Citation de Geluck : ‘Il y a malgré tout un avantage à tomber en panne sèche c’est que c’est moins lourd à pousser que si le réservoir était plein »