» Bonjour Jo. »
L’interpelée leva les yeux de son portable, sourit et fit un décroché pour saluer Bernard. Cela lui coûtait, mais elle le fit de bon cœur, comme chaque matin. L’homme gras sentait déjà fort la transpiration, malgré le frimas de l’automne. Il lui tendit la joue. Elle retint sa respiration, s’acquitta de la tâche.
« Alors ma belle, dernier jour ? »
Le visage de Jo s’éclaira. Sa tête rentra dans ses épaules dans une mimique excitée. C’est juste si elle ne se mit pas à trépigner de joie.
« Ouiiiii… » lui lança-t-elle avant de se reprendre et de demander comment s’était passé cette matinée de chargement.
Son enthousiasme fit sourire Bernard. Il était Responsable des quais chez Defex depuis toujours, semblait-il à la jeune fille. Il embauchait de super bonne heure et supervisait les tournées de livraisons qui partaient chaque matin à l’heure où les automobilistes s’embrouillaient déjà dans les rues de Bordeaux. Il compulsa avec elle une liste d’incidents qui allaient occuper Jo pour les heures à venir. Ils échangèrent un moment. L’un commentait en caressant sa moustache, l’autre écoutait, triturant son piercing. Ce tour d’horizon fini, Jo embarqua la liasse. Elle se dirigea vers les escaliers de fer et grimpa jusqu’aux bureaux dans un bruit métallique assourdissant qui raisonna dans l’immense espace vide des quais.
Elle suspendit son manteau au perroquet de l’entrée, son bonnet et sa longue écharpe. Elle souffla dans ses mains, lança un bonjour sonore et collectif aux présents qui s’agglutinaient déjà à la machine à café et se faufila au milieu du petit groupe pour atteindre ledit breuvage. Elle se mêla un instant à la conversation, puis fit demi-tour et se coula sur son siège. Ces bavardages matinaux retentissaient à ses oreilles comme les cris d’une cane tentant de rassembler ses petits. Elle prit plaisir à savourer son café chaud, le premier du matin, tout en allumant son ordi.
Jo travaillait ici depuis une bonne année. En fait, depuis qu’elle avait décroché son diplôme. Elle s’assurait le matin du traitement des litiges. L’après-midi, elle assistait les deux commerciaux dans la prise de rendez-vous, toujours à l’affût d’un nouveau client. Elle aimait cela. Elle n’avait pas été engagée pour ce job, mais elle se sentait à l’aise dans la prospection et tous aux bureaux appréciaient son aide, sentait-elle.
Le téléphone se mit soudain à sonner, mettant fin au brouhaha matinal. Comme un signal pour tous, chacun se mit au travail.
« Alors Jo, dernier jour ? Régine était enfin arrivée, bonne dernière, comme d’habitude. La plus ancienne de l’agence faisait toujours une entrée remarquée. Grande gueule et sûre d’elle, elle aimait se faire entendre, être au courant de tout et, à l’occasion, faire savoir qu’elle avait raison. »
Jo, le combiné coincé au creux de l’épaule, pianotait sur son clavier. Elle balança la main par-dessus son épaule pour lui rendre son salut sans pour autant perdre le fil de sa conversation.
« Non, Monsieur Henri, je vous assure, cette grève des aiguilleurs du ciel nous empoisonne la vie autant qu’à vous. Nous allons faire de notre mieux et vous livrer le plus rapidement possible. Oui, il sera là pour l’anniversaire de votre petit gars, je m’y engage. »
Maintenant, trouver ledit colis, pensa Jo en raccrochant. L’open-space s’était irrémédiablement éveillé. Les bavardages matinaux avaient fait place à une cacophonie abrutissante de sonneries de téléphones, de cliquetis d’ordi, de ronflements d’imprimante et de conversations animées. Jo souffla. Elle détestait plus que tout, ces espaces ouverts. Certes, c’était un bon moyen de contrôler que personne ne roupille derrière son bureau, mais cela fatiguait aussi. Elle se redressa, étira les bras au-dessus de sa tête, fit le dos rond. Se replongea dans son boulot avec la patience du détective à la recherche de son colis.
Quand elle leva enfin le nez, il était dix heures passées. Elle avait bien mérité une petite pause. Elle se versa un café tiède et sortit clope au bec en direction des quais. Elle allait en profiter pour faire le point avec Bernard sur l’imminente livraison du très attendu cadeau de Mr Henri…
Le reste de la matinée se poursuivit ainsi. Jo répondait ici, courait par-là, s’empressant de boucler un maximum de dossiers litigieux. De remettre en livraison le plus grand nombre de colis dévoyés. De rassurer la majorité des anonymes inquiets. D’aider au mieux les limiers des autres agences.
Un vif gargouillement d’estomac rappela à Jo qu’il était temps de déjeuner. Elle se leva, s’étira une nouvelle fois, demanda à droite, puis à gauche qui partait et quand pour ajuster son heure de pause avec celle de ses collègues. L’agence devait absolument rester ouverte entre midi et deux, telle était la consigne.
« Je reste avec toi, Jo », lui dit Nadya, la jolie commerciale toute pimpante qui venait de faire son entrée au bureau après une matinée chargée de rendez-vous. « De toute façon j’ai des choses à voir avec toi. »
C’est bien ma veine, pensa Jo. Voilà encore une mi-temps qui allait se transformer en période de débriefing. Elle acquiesça malgré tout. Aujourd’hui, rien ne pourrait entacher sa joie. Non, rien de rien…
À deux heures, munie d’un énième café, Jo retrouva son poste de travail. Après la pause-pensum, elle avait fait une pause cigarette qu’elle avait savouré avec cinq minutes de sa playlist favorite, écouteurs à fond dans les oreilles. Elle était fin prête et batailla avec des professionnels pressés, souvent fermés à toute suggestion de rendez-vous. Mais Jo savait y faire et avec l’entrain d’une battante elle avait réussi à boucher les quelques trous dans le planning de Nadya. Se frottant les mains et affichant un sourire de vainqueur, elle leva le nez, avisa les autres, qui bougonnaient au téléphone, rongeaient un crayon, chuchotaient dans un coin. Elle ressentit soudain le besoin d’air frais. Elle enfila son manteau, s’enroula dans son écharpe et descendit sur les quais. En fin d’après-midi, il y régnait une agitation qu’elle appréciait. Les chauffeurs braillaient, rompus par leur journée de conduite, se bousculaient, s’invectivaient, se donnaient de grandes bourrades dans le dos en plaisantant. Le bruit lourd des moteurs de camions en attente de déchargement, les gaz d’échappements, complétait ce tableau plein de vie. Bernard avait disparu, le jeune stagiaire qui le remplaçait n’en menait pas large. Jo lui fila un coup de main pour boucler sa journée.
Quand ils eurent enfin mis dehors la horde de chauffeurs, il était presque dix-neuf heures et les bureaux étaient plongés dans le noir. Jo était déçue. Pas un de ses chers collègues n’avait fait le détour pour les saluer.
Elle ramassa son sac, verrouilla les bureaux. Le crissement tonitruant du rideau de fer qui se ferme sur les quais mit fin à cette longue journée. Elle s’arrêta un instant sur le trottoir désert. Respira à fond l’air humide de la nuit. Relâcha toute la tension dans un soupir de satisfaction. Il fallait se dépêcher maintenant. Un sourire fleurit sur son visage. Elle alluma sa troisième cigarette de la journée, fière d’elle, porta ses écouteurs à ses oreilles et se pressa chez elle.
Une bonne douche plus tard, serviette nouée sur la tête, sourire toujours vissé aux lèvres, Jo achevait en hâte sa valise. Ses premières vacances. Elle ne les avait pas volées. Une année de travail. Une année d’économies. Des années d’études… Elle s’affairait entre sa valise et son armoire en sautillant sur un air inventé…
Le boulot… On oublie
Le quotidien la grisaille… On oublie,
Les odeurs du pauvre Bernard… On oublie,
Les collègues pas fun… On oublie…


Photo : hakzelf – CC – Flickr