C’est quand ce type aux yeux fatigués m’a pris en stop, quand j’ai vu son camion ralentir et s’arrêter à ma hauteur, que j’ai su clairement ce que je devais faire.
Je lui ai juste dit que j’allais vers le nord. Rien de plus. Il a grogné un ok et a hoché la tête, l’air blasé. Il avait compris. Le type m’avait cerné et ne voulait pas d’ennuis. Je devais vraiment avoir une sale gueule…
Le semi-remorque a démarré pour se réengager dans la circulation et je me suis enfoncé dans mon siège. Essaye de ralentir les battements de ton cœur…
La seule solution c’était partir, loin. Être quelqu’un d’autre. Et surtout faire vite. Que cette bande d’enfoirés me mettent pas la main dessus…
Trouver le courage pour me tirer, ça avait été facile. Mais ce que je pouvais plus supporter, c’était ces putains de flashes qui me pourrissaient la vie.
Quand tout ça remontait, mes mâchoires, elles se vissaient l’une à l’autre, et là, je voulais crier, mais ça sortait pas. Ça restait à l’intérieur et c’est là que ça hurlait et que ça rugissait… Dans ma tête.
Je me sentais sacrément dégueulasse depuis que tout ça était arrivé. J’avais merdé. Mes potes m’avaient prévenu et quand je m’étais pointé là-bas, je savais que j’avais pas droit à l’erreur. « Y a personne derrière toi. Si tu déconnes, après tu te démerdes. T’es seul mec… »
Et maintenant, j’aurais donné n’importe quoi pour revenir en arrière, que j’aie plus toute la scène qui défile devant mes yeux. Ces gens qui n’avaient rien fait. Leurs visages déformés qui me donnaient envie de gerber. Fallait que j’oublie, et j’y arrivais pas.
Ça revenait sans arrêt, surtout la nuit. Parce qu’ils étaient comme des bêtes, même le môme, à me demander des comptes. À me répéter « pourquoi tu nous as fait ça ? ».
Je pouvais plus dormir, je les sentais se pencher au-dessus de moi… Et ils voulaient me punir, me faire la même chose…
Le camion avait pris un virage serré et ma tête avait tapé contre la vitre. Elle était froide comme du métal.
Pour oublier je pouvais tenter un truc. Un truc que mon frère m’avait appris. Mais y a si longtemps… Si ça marchait, je pouvais m’en sortir. Fallait que j’essaie… Pour pas devenir dingue.
J’ai repensé à quand j’étais môme. Quand la vie m’avait pas encore mordu avec ses dents de clébard enragé, et que j’avais pas encore fait de conneries.
Je me suis rappelé de mon frère. On n’avait qu’une chambre pour nous deux, et du coup, la nuit on refaisait le monde. On s’était imaginé un château. Et au lieu de dormir, on s’inventait des tas d’histoires. Y’avait pas de limite… Là-bas tout était possible.
Alors j’ai fermé les yeux. La vitre du camion était froide et humide.
Je me suis laissé bercer, et j’y suis retourné…

Lentement, j’ouvre les yeux. Comme je m’y attendais les contours du monde oscillent et je sens mon corps se dérober.
Je suis assis sur les marches qui mènent à la poterne, le visage appuyé contre la pierre.
Le soleil se lève et les couleurs sont si vives et si chaudes que le château semble vibrer de toutes parts.
Derrière cette porte se trouve mon royaume. Ce lieu où personne ne peut me suivre et où nul ne me connaît.
Ici, je ne suis plus la petite frappe qui a tout fait foirer et dont tous veulent la peau. La vérité est en mon pouvoir et je peux la faire et la défaire à mon gré.
Je pénètre les tréfonds de ma mémoire, traverse des couloirs éclairés aux flambeaux, laissant derrière moi des pièces ouvertes noyées d’or frais et d’éclats veloutés.
Les refrains de mon enfance y sont gravés dans les murs. Ici et là, j’aperçois le souvenir d’un jouet. Je sens la douceur de ma première peluche, devine l’ombre de mon vélo. J’entends comme étouffées les répliques d’un film que je connais par cœur. Et puis il y a le bruit de la porte que je claque quand je rentre de l‘école… Et cette odeur d’automne, d’herbes et de feuilles mouillées…
Je voudrais ralentir, m’attarder mais ce que j’ai à faire ne peut attendre. Je me dirige vers le donjon. Les chambres se succèdent et j’y traverse mes souvenirs. Dans la toute dernière pièce je distingue sa silhouette. Elle est assise au milieu de toutes nos photos, auréolée d’amour. Elle ne bouge pas, ne me regarde même pas et pourtant je sens, son souffle et sa force… Je me souviens du parfum de nos nuits et je sais qu’elle m’attendra toujours.
Mais déjà, je crois entendre les plaintes à l’étage. Alors je grimpe les marches quatre à quatre et suis maintenant devant la seule porte de mon château qui mérite de posséder un verrou.
Cette pièce est lugubre et je ne m’y attarderai pas. Le sac est là et c’est le pire de tous. C’est le dernier que j’ai jeté au milieu des autres… Celui qui contient le plus épouvantable de tous mes gestes et je dois l’oublier pour continuer à vivre.
Le nombre de mes victimes me semble infini et me remplit de terreur.
Tous ils puent la honte la culpabilité et la tristesse. Certains sacs sont à demi ouverts, et laissent échapper leur colère, leur rancœur, éclaboussant le sol et refluant dans l’obscurité. D’autres s’agitent emplis de peur, m’accusent, remuent et rampent vers moi.
Je me saisis du sac que je suis venu chercher. Je resserre le nœud si fort que la corde m’entaille la paume des mains.
Rien ne doit sortir de ce sac de toile que je vais devoir trainer derrière moi. Pas même un son. Je recule, tire mon fardeau hors de la pièce et referme l’épaisse porte de mes souvenirs les plus sombres.
Le semi a brusquement freiné. Mes doigts se contractent sur la corde et se mettent à trembler. Je vérifie le verrou. Il est bien poussé.
J’entreprends alors une longue descente. Le sac est lourd, je le tire et le traine comme s’il était rempli d’immondices. Il s’accroche à l’angle des marches, reste parfois coincé au tournant d’une coursive. Je le soulève, le hisse, le portant parfois.
Au bas de l’escalier la lumière devient verdâtre, et un long boyau s’ouvre face à moi, pavé de larges pierres. C’est l’entrée des souterrains.
Les ombres s’épaississent, tandis que des herbes malsaines et diaboliques me caressent la peau, tentant de me retenir.
Le puits béant n’est plus qu’à quelques mètres. J’aperçois la trappe.
C’est alors que le conducteur accélère. Je sens le moteur du camion monter en régime. Le monstre d’acier prend de la vitesse, et la cabine se met à trembler. Mais rien ne doit me troubler, rien ne doit me faire ouvrir les yeux. Je me retiens d’une main aux aspérités du mur et tente de retrouver mon équilibre.
Du pied, je pousse la trappe qui ferme le trou et bascule brusquement le sac dans la profondeur absolue des oubliettes.


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