Je me souviens de ce mardi. C’était il y a pile un an. J’avais acheté des bougies, quelques plats chez le traiteur, une nouvelle petite robe. J’avais envie de le surprendre, de lui montrer à quel point je l’aimais et que notre quotidien pouvait être plein de surprises.

Je me souviens de ce mardi. C’était il y a pile un an. J’avais rencontré cette jolie brune à la machine à café. J’avais besoin de me rassurer sur mon pouvoir de séduction. Elle m’avait clairement fait comprendre ses intentions. Une audace nouvelle m’avait poussé à lui demander si elle était libre dans l’après-midi.

J’avais fini 2h plus tôt. C’était rare que cela m’arrive. J’avais juste le temps d’arriver à l’appartement et d’aller me prélasser dans un bain parfumé. Il allait arriver, j’aurais allumé ces bougies parfumées et je serais là à l’attendre. J’étais montée tranquillement à notre étage et avait ouvert notre porte d’entrée. Sans me l’expliquer, mes pas m’avaient poussée jusqu’à la chambre. Le sac m’était tombé des mains quand je les avais vus. Enlacés. Dans notre lit. Comme un automate, mes yeux allaient à ce qui s’échappait du sac, commençant déjà à tacher la moquette, à eux, impudiques, dans ce lit. Aucun son ne put sortir de ma gorge.

Il y a un an, ma vie se brisait.

Il y a un an, ma vie recommençait.

Quand elle avait accepté de me suivre, je ne m’étais jamais senti aussi fort. Cela faisait 2h que j’admirais son corps nu près du mien. Un sentiment d’allégresse m’avait envahi. Je savais que je ne devais pas être là, ni avec elle. Mais ma vie prenait un piquant que je ne lui avais jamais connu.

Puis un bruit, une porte qui s’ouvre, des pas qui s’approchent. Ma femme dans l’encadrement de la porte. Un sac qui tombe. Une larme qui coule. Une porte qui claque.

J’avais claqué la porte en sortant, et j’avais couru, les yeux aveuglés par les larmes. Ma course m’avait menée vers chez ma meilleure amie. Sans un mot, elle m’avait prise dans ses bras, m’avait accompagnée jusqu’au canapé. Elle m’avait passé un pyjama. M’avait rapporté quelques minutes plus tard une bouillotte tout chaude. Puis m’avait caressé le front pendant que je pleurais contre elle.

J’étais resté contre elle. Je voulais savourer chaque instant auprès d’elle. Je ne réalisais pas la chance que j’avais d’avoir une si belle femme dans mon lit. Je m’étais levé peu après, j’étais allé lui faire couler un café et le lui avais rapporté avec quelques carreaux de chocolat. Puis je m’étais lové contre elle, lui caressant tendrement le front.

J’étais maintenant installée dans un joli appartement. Les premiers mois avaient été difficiles. Le plus dur avait été d’aller récupérer mes affaires. J’en avais brûlé une grande partie quelques semaines après. Cela m’avait fait un bien fou. Mes amis m’entouraient, m’encourageaient à sortir de chez moi.

Je m’apercevais que je n’avais jamais fait autant de choses. Je rencontrais de nouvelles personnes, je découvrais des univers et des passions dont j’ignorais tout. Je ne pensais plus à mon ancienne vie.

J’avais gardé ce grand appartement pour moi seul. Les premiers mois avaient été magiques. Un soir, ses affaires avaient disparues. Une petite pointe de nostalgie m’avait envahie. Mais j’étais persuadé de vivre la vie dont j’avais toujours rêvé.

Puis la passion et la fierté du début avaient laissé place à un sentiment amer. Nous n’avions rien en commun, rien ne la passionnait et elle trouvait mes discussions ennuyeuses. Notre histoire était devenue aussi insipide qu’elle avait pu être passionnée. Elle s’était terminée rapidement. Mon ancienne vie me manquait.

Je me lève, la tête toute légère. Une coupe de champagne traine au pied du lit. Hier j’ai bu à la femme que je suis devenue. Je vais jusqu’à la salle de bain. Je me regarde dans le miroir, passe la main sur mes joues. Mes traits se sont affirmés, mes yeux ont retrouvé leur flamme d’antan, je me sens jolie. Une belle journée m’attend, dans quelques heures, je pars en voyage.

Il y a un an, j’ai recommencé ma vie.

Je me lève, la tête encore bourdonnante, les yeux injectés de sang, injectés d’alcool. Hier j’ai encore bu pour oublier le désert de ma vie et pour oublier ce que je suis devenu. Je titube jusqu’au miroir, passe ma main sur la barbe qui envahit mes joues. Je ne sais plus depuis combien de temps je ne me suis pas rasé, pas lavé. J’ai mauvaise mine, j’ai maigri, la peau pend le long de mon visage. Je ne sais plus quel jour on est, je n’ouvre plus les volets.

Il y a un an, j’ai brisé ma vie.

Par Groux