Elle est la, tapie dans un coin, embusquée du côté droit où elle a établi son camp, depuis le premier jour de son invasion sans préavis et avec fracas.

Je ne la vois pas, je la ressens ; je crois l’entendre gratter, ramper. Le frisson désagréable de mise en garde file le long de mon échine.

Elle ne déroge jamais à son sempiternel rituel, toujours le même avant de surgir férocement : donner quelques petits coups secs, discrets, espacés offrant la tentation de l’illusion qu’elle rebroussera chemin cette fois-ci…peut-être.

Espérant conjurer le sort, je m’efforce de ne pas lui prêter attention, ignorer prudemment son petit manège, concentrant mes efforts à ne laisser aucune tension musculaire contracter ma nuque, mes épaules, signe précurseur de ma vulnérabilité, signal d’ouverture du feu pour elle.

J’ai mis du temps à comprendre que c’est sa ruse préférée, celle qui me jette dans son abîme tourmenteur, angoissant de confusion,…

Elle espace de plus en plus, jusqu’à laisser un bon moment de répit… je veux croire que mon simulacre d’indifférence l’a renvoyée dans son coin, dépitée.

Je me hasarde à me détendre, souffler de soulagement ; j’ose même dans un enthousiasme inconscient, croquer un carré de chocolat, geste provocateur se voulant être le symbole de mon écrasante victoire. Erreur naïve, une fois de plus. La dégustation à peine savourée, elle entre en scène de tout son éclat, fulgurante, commençant son infernal ballet. Elle explose, rugit, réclame son dû, se délecte du chaos qu’elle crée, tout est sens dessus dessous. C’est un champ de bataille où j’ai appris à ne plus combattre mais à attendre… Elle appesantit sa besogne martelante, je reste prostrée, fermant les yeux, faisant le dos rond, comptant les heures. Elle n’a de cesse de tout faire éclater, tout un côté de ma tête est pris en otage, elle me torture. Je suis “enrayée”, désarmée de toute volonté d’un sursaut d’énergie, l’incapacité de réfléchir et le mutisme m’envahissent.
Je reste recluse dans mon coin, sombre de préférence, les bras sur les yeux pour me protéger de toute tentative d’attaque lumineuse qu’elle n’hésitera pas à lancer. Quelque soit l’endroit où j’aspire à trouver refuge, elle m’y accompagne, accrochée à chacun de mes gestes, décuplant la douleur à chaque mouvement. L’environnement lui-même devient son allié, hostile à ma fuite, tous les bruits semblent soudainement pactiser, engendrant une cacophonie ‘“vrillante”.

Elle éternise son siège, je suis sa proie. La douleur m’enserre si fort qu’elle irradie chaque parcelle de mon corps. La migraine est une prédatrice.

Arrive le moment où je perçois un léger début d’essoufflement ; je n’ose pas bouger, je garde les yeux fermés comme un enfant le fait, persuadé qu’on ne le verra pas. Elle m’accorde quelques minutes d’espoir prudent, le temps pour elle de reprendre de la vigueur. Ce n’est pas encore l’heure…
Cette bête vit en moi, dans ma tête lancinante, qu’elle a envahie, c’est son territoire. Elle me brouille la vue, me fait trembler, la nausée monte, impérieuse.

Lorsqu’elle bat enfin en retraite, repue, regagnant son coin obscur, je suis terrassée, les courbatures de douleur prennent le relais, tout mon corps est fourbu. À l’intérieur de ma tête, j’ai la sensation d’une plaie béante ; elle se refermera, cicatrice fragile qui sera mise à mal, réouverte au prochain caprice dévorant de cette bestiole invisible et implacable.

Elle ne disparaît jamais. Son antre est ma tête. Je reste sur le qui-vive, épie tout ce qui pourrait la réveiller, un mouvement, une lumière brutale, une odeur capiteuse, écœurante, un bruit soudain, strident, une nuit sans sommeil ou un chocolat de trop, elle en raffole ; elle s’étire, s’ébroue et commence son insupportable rituel… De jour comme de nuit, peu importe pour elle. Elle juge que j’ai commis un abus, elle me sanctionne.

Parfois, j’arrive à me dissimuler dans la seule faille de sa carapace, une confiance excessivement présomptueuse en elle, sûre que je serai encore sa pâture sans résistance, bataille gagnée d’avance pour elle. Croyance aveugle qui lui fait baisser sa garde, un peu néanmoins suffisamment pour une contre-attaque qui m’offre une petite mais savoureuse victoire que je déguste, gourmandise raisonnable… la trêve.


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