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Ateliers d’écriture créative, de fictions, animés par Francis Mizio

Texte de Melle47 – « Gorilles, portraits intimes… » *

Bip, bip, bip… Une grosse paluche se soulève pour s’aplatir lourdement sur le réveil. Un grognement l’accompagne. Puis la couette se déploie.
L’homme, nu, s’assied sur le bord du lit. Pose les pieds à terre, les coudes sur les genoux. Il courbe le dos, baisse la tête et plonge une main dans ses cheveux noirs hirsutes. Il frotte son épaisse tignasse, se masse le cou. Il déplie finalement son grand corps costaud, s’étire longuement les bras tendus vers le plafond, bandant ses muscles. Dans un dernier grognement, il se dirige vers la salle de bain. Ses larges mains poilues agrippent le rebord du lavabo, il se penche s’examine de près dans le miroir, tourne la tête à gauche, à droite, et décide que ce matin, il est temps de tailler un peu cette barde noire et fournie qui entoure son visage.
Elle se réveille en sursaut. Son bébé couché près d’elle vient de se réveiller et commence à produire les sons caractéristiques du marmot affamé. Elle s’étire dans un sourire d’émerveillement. C’est son premier né. Elle redécouvre chaque matin le bonheur d’être maman dans le regard tendre de sa progéniture. Elle tend la main, caresse tendrement le menton volontaire de son petit. Lèche doucement le bout de ses doigts pour lisser l’épis qui s’est dressé sur sa tête pendant son sommeil, puis l’attrape avec délicatesse pour le lover contre son cœur. Le gourmand se met à téter sans attendre.
L’homme a l’habitude, en semaine, d’effectuer quelques tractions suivies de pompes et de séries d’abdos. Dans son métier, il est important d’être en forme. Et puis, il y tient ! Son apparence l’importe. Il aime, quand il passe devant le miroir du dressing, se voir musclé et bien fait de sa personne. Il se douche et passe son uniforme de vigile. La cravate, chaque boucle trouve sa place exacte, serrée comme il convient dans un rituel immuable. A présent, il tient sa tasse de café dans une main, sa tartine entre les dents. Il ouvre le rideau du salon et comme chaque jour, prend cinq minutes pour déguster son petit déjeuner, debout, en observant de l’autre coté de la rue l’agitation matinale du zoo de Vincennes juste sous sa fenêtre. Il ne pense à rien. Il observe. Simplement !
Le petit, repu, commence à gesticuler dans tous les sens. Sa maman le fait glisser doucement dans son dos et saisie ses mains pour les tenir fermement mais avec tendresse autour de son cou. Elle sait qu’il adore se promener ainsi suspendu à elle. Elle descend lentement de son perchoir. Il s’agirait là de ne pas glisser. Elle rejoint ensuite les autres mères du groupe et, comme chaque matin, elles vont surveiller leurs petits qui jouent autour d’elles. Pendant ce temps, elles en profitent pour s’épouiller mutuellement ou simplement rire et échanger comme sait si bien le faire la gente féminine.
L’homme, les pouces coincés dans son ceinturon fait sa ronde avec grand soin le long des galeries du centre commercial. Il a l’œil plissé, le regard affuté, la mâchoire crispée. Ses collègues le trouvent taciturne et fort peu souriant. L’un d’eux dit même volontiers en le singeant qu’il ressemble assez à un gorille. Il passe ainsi sa matinée, le torse bombé à surveiller cet endroit comme si c’était son territoire. Rien ne lui échappe. A 11h50, si tout c’est bien passé et que sa ronde n’a été perturbée par aucune infraction notoire, ses pas l’amènent au bout du couloir devant une lourde porte fermée qui ne sert normalement qu’à l’évacuation en cas d’incendie. Avec son passe, il l’ouvre et sort au soleil. C’est l’heure de la pause. Il ôte alors son képi, le pose sur le muret, pose ses fesses à côté, fait le dos rond en vidant ses poumons. La détente le gagne. Plus personne n’est là pour le voir, il peut enfin se laisser aller. Il sort son casse-croute du sac qu’il a pris au passage dans les vestiaires et mord dedans à pleines dents dans un râle de satisfaction.
Le soleil est à présent haut dans le ciel au-dessus des arbres. Elle tire doucement à elle son petiot. Il lui faut se nourrir d’autre chose que de lait maternel. Elle sait qu’il est exigeant et difficile aussi s’éloigne-t-elle du groupe et prend soin de choisir pour lui les mets les plus fins, les plus frais pour que chaque bouchée soit à sa convenance. Une fois son chérubin satisfait, la maman se permet de grignoter. Lui d’abord. Elle ensuite. Après quoi, elle le câline doucement contre son corps chaud et tendrement entreprend de le débarbouiller avant de s’installer confortablement pour qu’il puisse faire un somme avec elle. Pourtant, même si ça n’est pas encore le week-end, en début d’après-midi, ici, c’est toujours un peu bruyant.
L’homme repose son sac et reprend sa ronde dans les galeries du centre. L’après-midi ressemble au matin. Aujourd’hui, aucun grabuge n’est à déplorer. Dommage, il n’aura pas à jouer les durs. Pourtant, il aime cela, impressionner son monde. Quand arrive l’heure de la débauche, il attrape son sac, salue ses collègues d’une main tendue en ronchonnant et s’enfuie vers le métro. Heureusement son apparence renfrognée tient loin de lui la foule oppressante des heures de pointes. Ce soir, il rentre directement chez lui. Le match de rugby l’attend accompagné d’une bonne bière fraiche et d’une pizza. Un exutoire à l’excès de testostérone. Demain, c’est week-end !
Après la sieste, la maman s’isole dans un coin avec son petit. Les jeux avec les autres c’est bien mais il faut aussi faire son éducation. Savoir grimper aux arbres sans choir, se défendre contre les autres du groupe pour assoir son autorité de fils de chef. Le gaillard doit aussi apprendre à reconnaitre ses prédateurs, assimiler ce qui est bon de ce qui ne l’est pas. Un peu de tout cela est au programme de l’après-midi. Le tout, entrecoupé de câlins, de jeux, de poursuites et d’explications tendres ou musclées. Eduquer un petit ne se fait pas sans effort ! La nature est dangereuse, c’est tous les jours un nouveau combat se dit maman gorille. Elle baisse le nez sur son loupiot. Une larme coule le long de sa joue. Elle aimerait beaucoup lui enseigner toutes ces choses mais très peu lui serviront ici. Alors, elle le tire doucement le long des barreaux de l’enclos. Il est temps de faire le singe pour cette foule d’enfants qui se presse au zoo de Vincennes.
Une journée décidément bien ordinaire…


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8 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    16 décembre 2018 at 8 h 38 min

    C’est un texte qui fait preuve de beaucoup d’acuité : tant dans la description méticuleuse et l’alternance habile, que du coup, dans les effets d’une puissante mais discrète ironie. On sent l’auteure s’amuser derrière à observer les deux personnages, à les décrire et à les confronter en se disant que la confrontation fera sens (ce qui est bien le cas).

    Je me suis demandé toutefois si j’aurais fini ainsi : je pense que j’aurais essayé de vraiment faire se rencontrer, se retrouver face-à-face les 2 personnages… (la guenon s’échappe du zoo, elle entre dans le mall… Ça doit pouvoir se bricoler). Et de finir sur chacun en train d’observer l’autre, d’essayant de le comprendre, de l’interpréter… en vain. Chacun finalement n’étant pas à sa place, ni l’homme, ni l’animal. C’est un texte qui est abouti ainsi, mais qui pourrait servir de socle à plus encore je pense.

  2. Les 2 cotés du miroir. L’humain qui sommeille dans l’animal. Contre-pied difficile à manier. J’ai appécié le traitement du gorille qui à la fin fait le singe car c’est que l’on attend de lui. Et le vigile qui est la bête à peine débourré. Et le cliché de celui qui regarde un match à la télé avec bière et cahuètes …

    C’est un texte fin. J’aurai souhaité plus de punch (ça doit être mon coté animal)

    Je pense que le thème traité dans ce sens ne doit pas aboutir à une nouvelle trop longue. Cette nouvelle est assez longue. Il faut savoir s’arrêter et vous l’avez fait à temps. c’est un texte poétique.

    Bernard

  3. Personnages bien campés.
    Je verrais bien une interligne entre chaque paragraphe pour passer d’un « personnage » à l’autre.
    Le vigile vigilant pourrait avoir quelques poils blancs sur le torse et déguster une banane à goûter. La maman gorille pourrait trouver un petit miroir…
    Quelques détails de plus qui pourraient humaniser l’une et déhumaniser l’autre…

  4. Qui est l’homme, qui est la bête ? C’est pour ma part une question que je me pose souvent et qui est bien retranscrite ici. J’ai beaucoup aimé cette mise en parallèle. Trados n’a pas tort. On aurait pu en faire plus. Je me demande si ça aurait un peu « too much » ou si l’enphase aurait été encore plus violente.

  5. Melle 47,

    J’ai beaucoup aimé les paragraphes sur la mère et son petit. J’y ai trouvé beaucoup de douceur et de tendresse. J’ai juste un peu moins accroché avec le personnage de l’homme. J’aurai eu envie d’en lire plus sur la tribu des gorilles. Vous décrivez leur quotidien, l’apprentissage mère-petit avec beaucoup de tendresse. C’est çà qui m’a plu. Et peut être qu’au final j’y aurai bien vu une mère avec son enfant au lieu d’un homme mais pas dans le même registre que la maman singe. Une maman plutôt désemparée, à bout de fatigue. Merci encore pour ce doux moment.

  6. Mlle 47, cette maman gorille et son petit, quelle description ! Je pouvais presque les toucher en lisant le texte. Que de tendresse.
    L’homme gorille qui s’humanise le temps d’une pause au soleil, juste un moment, sa solitude accentuent vraiment le côté représentation quasi-perpétuelle de cet homme. Le parallèle est excellent entre la maman gorille et lui, l’articulation entre les paragraphes fluide.

  7. J’ai beaucoup aimé la description de la maman gorille et de ses gestes maternels.
    Finalement personne n’est vraiment à sa place… Belle invitation à s’interroger!

  8. bonjour,
    Effectivement, superbe description des gorilles. On en oublie que c’est dans un zoo. Du coup, pour moi, la fin donne le sens à cette histoire. Et je n’avais même pas besoin de ce parallèle avec les humains.

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