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Ateliers d’écriture créative animés par Francis Mizio

Texte de Lulu – « Aujourd’hui peut–être… » *

Aujourd’hui peut–être…
C’est un après-midi d’automne.

Ciel bas, bourrasques, froid humide qui pénètre jusqu’à l’os et fait refermer autour de soi l’imperméable.
Il va faire nuit tôt.

À cette heure-ci, la place est vide. Les petits enfants font la sieste, leurs nounous s’assoupissent devant un café. Les autres sont à l’école, au lycée, au travail.

Seule une jeune fille est là, présence incongrue. Peut être l’absence du professeur l’a-t-elle libérée de son ennui mathématique.

Elle est assise sur le banc humide. Tranquillement adossée, ses mains inoccupées gisent sur ses cuisses ; ses pieds battent on ne sait quel rythme…

13… 14 ans ?  Sa jupe plissée et son pull bleu marine la font paraître bien sage encore mais, déjà, on devine la femme dans son port de tête, dans sa façon de sourire a l’écoute de la chansonnette que lui délivre ses écouteurs : « dans son bain c’est fou Marilyn chante son nom ».

Déjà jolie, mais pas encore très définie, elle est là, comme en suspens…

Devant elle des feuilles en tas sont dispersées d’un côté, puis de l’autre, par des coups de vent soudains. Vaguement attentive aux bruits lointains de la ville, circulation automobile, travaux, sirènes, elle suit du regard leur mouvement erratique, le défilement flou des nuages. Le temps passe sans qu’elle y pense, absorbée qu’elle est par la vacuité du moment.

Bien sûr, elle sait qu’elle va devoir se lever. Bientôt. Prendre à droite en sortant de la place et rentrer à la maison. Si elle tarde il fera nuit et sa mère sera inquiète.

Oui mais… Pourquoi ne pas tourner à gauche … ? Si elle tournait à gauche elle irait vers les bruits de la ville…

La rue d’abord étroite et sombre s’élargirait au fur et à mesure que les vitrines se feraient plus lumineuses. Tout un monde brillant s’offrirait à elle, si elle tournait.

À gauche… Elle imagine…

Elle voit dejà dans une vitrine la petite robe noire qui surement lui irait si bien.

Elle s’enivre à l’idée de parfums aux noms magiques : L’Heure bleue de Guerlain… Mademoiselle Chanel… , se mire par avance dans les reflets du bijou en or qui l’appelle dans la vitrine luxueuse. Elle continuerait et, oui, pourquoi pas?, entrerait dans le cafe, se hisserait sur l’un des tabourets de bar et commanderait un chocolat chaud, consciente des regards étonnés (flatteurs?) qui se poseraient sur elle. Un jeune homme se lèverait et viendrait vers elle…

Une douce frayeur l’envahit à l’idée de cette aventure.

Dans la maison qui s’assombrit déjà, la mère a fermé les rideaux, mis à chauffer l’eau pour le thé. Elle a mis le disque préféré de la petite : « Maxou maxou maxou… »

La petite aura froid, ce sera bon de s’installer toutes les deux devant le poêle. Elles grignoteront quelques gâteaux comme tous les soirs.

Pourquoi n’est-elle pas encore rentrée ?

La mère s’active, un peu trop fébrile, elle ne veut pas encore s’avouer son inquiétude … Il est tard et le monde est si dangereux. De nos jours les enfants grandissent si vite… trop vite ! Mais pas la petite, non, elle ne pense pas a mal.

Dans la maison il fait chaud, la lampe répand sur les choses une lumière dorée. Pourquoi n’est elle pas encore rentrée ?
Un pas dans l’allée… son pas ?

Viens vite ma chérie, ton thé est infusé. Tu n’as pas eu froid ? Tu avais oublié le chemin de la maison ?

Pas encore maman, pas encore…

 


Photo by Elijah O’Donell on Unsplash

7 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    11 février 2018 at 13 h 21 min

    Je ne sais si Lulu a voulu sa tonalité de conte fantastique (il y a vraiment un climat de Petit chaperon rouge, là avec des détails bien vus comme ces jambes qui se balancent, signe enfantin), mais en tout cas c’est réussi : suspension du temps, tension de la réflexion, de la tentation. C’est minutieux, de la dentelle. Ce qui me plaît particulièrement c’est qu’il y a déjà de l’inéluctable, et qu’il est sensible. La grosse bêtise n’est pas passée loin, mais elle adviendra car l’imagination de la jeune fille est déjà très précise. Elle est donc au bord de céder. C’est le pas encore car la réponse au pourquoi pas ? est déjà chez elle résolue. Du coup, le suspens s’intaure, au-delà de la fin, quoique on en devine l’issue. Hitchcock dans ses entretiens avec Truffaut explique comment instaurer un suspens : il faut que le spectateur sache ou voit qu’il y a une bombe sous la table, mais pas les personnages. Et c’est le spectateur qui crée en lui même la tension (Ce procédé s’appelle l’ironie dramatique). Dans cette nouvelle de Lulu, nous savons déjà, tandis que la mère ne se doute de rien, ou ne veut pas voir. Mais un jour, pourtant, ça va péter…

  2. Bonjour Lulu,
    Merci pour ce beau texte, qui parle en quelque sorte du passage du monde de l’enfance à celui de l’adolescence… La narration externe est efficace et démontre bien que la mère perçoit toujours son enfant comme son « bébé », alors que la jeune fille en est ailleurs (désir de plaire, songe aux parfums et aux « regards flatteurs qui pourraient se poser sur elle »,…). Ce type de narration donne au lecteur, je trouve, une certaine impression qu’il domine la situation sans pour autant qu’il n’en connaisse le dénouement. J’ai ressenti une certaine connivence avec cette jeune fille lors de la lecture et une certaine culpabilité envers la mère… Ton texte a éveillé en moi des émotions, un certain malaise. C’est donc très réussi! Merci et bonne continuité 😉

  3. Les deux premières phrases m’ont un peu gênées, je les ai relues plusieurs fois sans comprendre le rapport entre « Aujourd’hui peut-être… » et « C’est un après-midi d’automne ». Une autre petite phrase (sans divulguer le suspens) ou simplement un saut de ligne, je ne sais pas… Ou alors, la répétition du « Aujourd’hui peut-être… » avant le « Oui mais »… C’est dommage, ça m’a chiffonné le démarrage. 😉
    Sinon, j’adore les phrases courtes, ton style et le choix des mots, la tension, la monté du suspens. A t’elle pris à gauche? Oui… Non, ouf! C’était pas loin!Ton histoire (ou conte, comme le dit Francis) est originale, j’ai bien aimé!

    Ps : Ici un ennui mathématique, là une comptable frustrée (chez Mélanie). Je me trompe ou il y a une truc mots versus chiffres là?

  4. J’adore le climat créé par la façon dont ton texte est écrit. Tour à tour on est cette jeune fille tentée par les possibles et cette mère pour laquelle rien ne change… pour le moment! C’est rondement mené. Bravo et merci

  5. J’aime beaucoup le climat de ton texte… et l’univers des possibles qu’il ouvre. Ce n’est pas pour cette fois qu’elle ira à gauche, mais elle y est déjà prête.
    Je me trompe où il y a aussi plusieurs clins d’oeil à Vanessa Paradis (chanson, Chanel..) dans ton texte? Peut-être pour boucler la boucle avec le disque de Francis?

  6. L’histoire d’une enfant pas sage. ou qui rêve de l’être. En effet, le style rends bien compte des tourments naissants de la gamine qui n’en est plus une. Et tout cela est suggéré. C’est encore mieux

  7. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    15 février 2018 at 21 h 05 min

    🙂 Peut-être. Si je raconte ma vie de façon loquace dans les propositions d’écriture, c’est pour pallier au « présentiel ». Je m’explique : dans un atelier d’écriture, il faut chauffer la salle, essayer de créer une émulation, un climat, un nuage d’inspirations alors que vous êtes en train de balancer une proposition d’écriture qui vous, l’animateur, vous fait vibrer car en sentez un certain potentiel, mais qui n’est peut-être pas évidente de prime abord pour tout le monde. En atelier « réel », on peut le faire aisément. Je m’aperçois qu’en atelier en ligne, c’est moins évident. D’où l’idée de bavasser beaucoup, d’essayer d’apporter dans les propositions un climat, une conversation pour, j’espère du moins, aider à l’inspiration. Qu’au final des choses réapparaissent dans les textes produits, ce n’est pas étonnant. Mais je dois avouer que là, je ne les avais moi-même pas vues.

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