Nino, les pieds bien campés dans le sable et les mains enfoncées dans les poches de sa vareuse, regardait au loin le Soleil se couler dans la mer calme. Il s’imprégna du léger ressac qui faisait monter à son nez des odeurs d’iode familières. Quelques mouettes criaient, là-bas au loin. À part ça, personne. L’attention avait quitté les plages. Les Hommes avaient bien d’autres soucis en tête ces derniers mois.
Il n’était pas si tard que ça. On était fin septembre et les jours raccourcissaient rapidement. Un petit vent frais se leva avec l’extinction des derniers feux de l’astre, et le jeune garçon cacha la tête dans les épaules. Il était temps de rentrer.
À six heures du matin, Nino sortit du lit. Il s’étira tentant de faire sortir de ses muscles la tension d’une nuit sans sommeil. Le dîner de la veille avait été pesant. Sa mère, épuisée par une année difficile, avait du mal à ne pas montrer toute l’angoisse qu’elle ressentait à l’idée de voir partir son grand. Elle allait devoir rester seule avec les deux jumelles et le petit dernier. Le père était parti depuis presque un an. Les nouvelles avaient été rares et puis plus rien depuis trois mois déjà.
Dernier petit déjeuner autour de la table de la cuisine. Sa mère, le nez dans son bol, tentait de faire avaler quelque chose à son fils.
« Mange mon grand, tu ne sais pas ce que tu vas trouver là-bas. Prends des forces. »
Nino savait ce que ce repas avait coûté à sa mère, tout devenait compliqué, le ravitaillement, les prix. Les filles étaient encore au lit et le petit Paulo se balançait sur les genoux de sa mère, suçant son pouce. Le silence était pesant. Le bruit de sa chaise raclant le sol de terres cuites rappela à chacun que l’heure était venue.
Mère et fils se serrèrent dans une étreinte qui ne voulait plus prendre fin. Nino plongea son nez dans le cou de sa mère si douce autrefois et s’imprégna de l’odeur du bonheur avant de soulever son petit frère dans ses bras.
« Je te confie maman, p’tit gars. Sois bien sage. »
Il posa ses lèvres sur le front du bambin et le rendit à sa mère. Il attrapa le mince sac à dos dans l’entrée avant de se retourner une dernière fois.
« Je vais peut-être retrouver le Père, qui sait ? Je te donnerai des nouvelles. T’en fais pas trop et prenez soin de vous. »
Nino referma doucement la porte et la peur au ventre se dirigea vers la gare centrale de Marseille. Il allait sans doute retrouver là-bas quelques potes de classe. Les incorporables en 1916 avaient tous été appelés, avec une année d’avance, à rejoindre Paris dans les plus brefs délais pour une incorporation hâtive. On avait besoin d’eux sur le front de la Marne. La guerre qui devait durer le temps d’un éclair s’enlisait salement. Il fallait y aller.
Le train était en gare et crachait déjà sa fumée, prêt à partir. La locomotive arborait une banderole « Honneur à la France » surmontée d’un écusson aux couleurs du drapeau barré du RF. Une banderole de petits fanions bleu, blanc, rouge reliant la cheminée de la loco au poste de pilotage volait semblant appeler les recrues à se joindre à la fête. Les gradés faisaient l’appel, les mobilisés, à la fois excités et angoissés allaient et venaient entre les rangs qu’on leur demandait de former et les parents qui les accompagnaient et ne voulaient plus les lâcher.
« Nino Dantes ? », hurla un militaire tout à l’avant.
Nino se dressa sur pointe des pieds pour dépasser la foule bruyante. Agita son bras au-dessus des têtes.
« Par ici, par ici. J’arrive. »
Il joua des coudes et rejoignit l’officier.
« Nino Dantes ?
— Oui, m’ssieu.
– Sergent, mon garçon, Sergent… Va falloir t’y faire. »
Le sous-officier abandonna sa liste et plongea ses yeux dans ceux de la nouvelle recrue, plein de bienveillance. Quel âge pouvait bien avoir ce minot ? C’était terrible de devoir les envoyer là-haut.
« T’as quel âge, gamin ?
— 18 ans Sergent », répondit Nino fièrement.
L’homme jeta un œil à son sac.
« Que le nécessaire, hein ? On vous l’a dit ? Tabac, stylo pour la correspondance. On vous fournira papier et timbres là-haut. T’as pas oublié tes chaussettes chaudes p’tit gars ? C’est qu’il fait froid là-haut. Bon, vous avez de la chance, les nouveaux uniformes sont arrivés. Fini le rouge Napoléon qui attire les balles », ajouta-t-il, semblant plaisanter. « Bon, tout le paquetage sera distribué à Paris avant la période de formation, là-haut, dans la Marne. Tu verras, les anciens vont bien s’occuper de vous. Ça va aller. »
Le Sergent donna une tape amicale sur l’épaule de Nino, le poussant vers le wagon sur sa droite. Il hurla de nouveau :
« Bastien Giraud ? »

Nino grimpa dans le train, chercha un moment le long de la travée centrale pour voir s’il trouvait un visage ami. Devant l’incroyable cohue, il abandonna bien vite et carra ses fesses sur un banc libre près d’une fenêtre. Il posa son front contre le carreau froid et laissa son regard suivre la foule au-dehors. Ça y est, il était en route. La Guerre, là-haut, les attendait tous. Il n’avait plus qu’à se laisser entraîner vers un monde que tous redoutaient, chacun à sa façon. Lui se retrancha dans le silence. Son esprit, si soudainement mi sous tension à l’annonce de son enrôlement, était épuisé et, malgré le tumulte, le sifflement du chef de gare, les chants enthousiastes des courageux, les fessiers qui le tassaient de plus en plus contre la vitre, il s’endormit rapidement.
Il leur fallut une journée de trajet pour rallier Paris. La locomotive crachotante, ras la gueule d’enfants du pays, arriva en gare et Nino fût happé par la marée humaine, vers la caserne de rassemblement. Il dut sortir ses papiers un certain nombre de fois pour prouver son identité afin de permettre des formalités qu’il ne comprit pas toujours. Puis vint le moment de la distribution de ci, de ça : un sac à dos, des brodequins, un uniforme complet. Le tout emballé de consignes et de conseils tous azimuts. Quelle foire d’empoigne.
Il fallut ensuite remonter dans le train, sans plus attendre. Ils traversèrent des paysages que Nino n’avait jamais vus, des campagnes qui ne ressemblaient en rien à son pays natal, calme et ensoleillé, des calanques marseillaises. Il lui semblait qu’il faisait plus froid, plus gris aussi. Ils passèrent Reims, puis Soisson. Ils appelaient ça Le Chemin des Dames. Franchement, comment y croire ? Fatigué et totalement déboussolé, il parvint à s’assoupir encore un moment.
Le convoi parvint enfin à Arras. Nino descendit, remonta le col de sa vareuse, il faisait froid. Étaient-ce ces soldats, ces lambeaux d’hommes couverts de pansements improbables, portés pour les uns, branlants pour les autres, qui attendaient là, immobiles, prêts à remonter dans les wagons qui les ramèneraient vers leurs familles, ou bien était-ce le froid du Nord ? Il n’y avait là, plus aucun enthousiasme, plus aucun brouhaha. C’était dans un silence quasi mortuaire que ces rescapés rentraient, tête basse. Il semblait à Nino qu’ils évitaient même de croiser le regard interrogatif des nouveaux venus, comme pour ne pas leur porter la poisse, comme pour éviter toute question à laquelle ils ne voudraient pas répondre.
Les appelés, soudain sans voix, furent dirigés vers les lieux d’entraînements. On leur attribua fusil, baïonnette et munitions. Ils notèrent, que dorénavant, c’était devenu leur meilleur compagnon, qu’ils ne devaient en aucun cas s’en séparer, ni la nuit, ni même pour aller pisser, plaisanta le sergent formateur.
Ils eurent dix semaines pour apprendre à la va-vite et à la dure à assembler le tout. Les séances d’escrime à la baïonnette succédaient aux marches forcées. Toute personnalité fut réduite à l’anonymat de simple soldat, prêt à exécuter l’ordre sur le champ. Automatismes, discipline et sang-froid avaient remplacé tout instinct de survie. Ils étaient enfin prêts.
« Vous allez passer une semaine sur les lignes arrière, puis vous monterez au front. »
L’officier n’en dit pas plus. Point n’était besoin, avant l’heure, de leur expliquer que la France en était à sa troisième bataille de l’Artois. Que l’état-major tentait des attaques simultanées en Champagne et ici même, que malgré quelques avantages sur le terrain, les pertes françaises atteignaient des proportions terrifiantes.
La colonne de soldats, lourd barda au dos, s’ébranla pour une longue marche.
À l’arrière, la semaine passa vite. Nino avait perdu alors, toute notion du temps, tout repère.
Le bataillon fut enfin déplacé en première ligne dans d’immondes tranchées qui n’offraient qu’une protection fort précaire face aux bombardements ennemis. Il fallut s’accoutumer à tout. La pluie, les godillots boueux et trempés, le froid du nord, le sifflement des rafales, les obus qui éclatent. L’odeur de la poudre, celle de la mort et de la peur qui vous fouille les entrailles. Les cris de douleur, le silence aussi parfois, lourd d’inquiétudes. Les blessés, la compassion, le sang, la saleté et les poux. Tous cohabitaient, soldats, rats, estropiés et cadavres abandonnés, dans une même fraternité incongrue. Les rares moments de calme permettaient aux hommes d’écrire quelques mots aux familles, de fumer en silence, casque enfoncé sur la tête de peur que le ciel ne les foudroie. L’ennui succédait à l’horreur. On passait son temps sur la défensive.
Puis un matin, au point du jour, l’ordre fut lancé. Le peloton d’hommes juché sur la banquette de tir, prêt à l’attaque, se rua hors de la tranchée et avança vers l’ennemi. Nino fut stoppé net. Alors que le soleil froid se levait tout là-bas, il fut frappé par la vision d’une vague bleu horizon de soldats inconscients se déployant sur la campagne meurtrie.


PS L’uniforme des poilus était couleur « bleu horizon ».

Photo : train militaire en 1914.