Je me lève. Il fait déjà froid pour un début septembre. Chaque année, un peu plus froid à la même période. Comme si le soleil n’en pouvait plus de chauffer notre vieille terre. Je m’ébroue dans un long frémissement. Je roule mon sac de couchage. Rassemble mes affaires. Faut pas traîner le matin dans ce quartier.

C’est pas tranquille. Je descends prudemment les marches de béton de cet immeuble en construction et pourtant aujourd’hui abandonné. Délabré. Je croise bien un ou deux anonymes encore endormis, mais le gros des réfugiés qui étaient là hier soir a déjà vidé les lieux. En bas, je porte la main à mon front pour faire barrière à cette lumière crue qui a envahi nos journées. Le ciel oscille entre un gris perle brasillant et un blanc nuage terne. Pas de soleil. Plus jamais de soleil par ici. J’ajuste mon sac à dos et me mets à trottiner d’un bon pas en évitant les pièges.

1988, je me souviens, j’étais étudiante à Bordeaux. J’habitais du côté du cours Pasteur et tous les matins nous prenions tassés comme des sardines le bus direction la fac de sciences éco à Talence. C’était le bon temps. Celui de l’insouciance.

2018. Bordeaux toujours… Le tram a remplacé depuis longtemps la ligne qui desservait les universités depuis la fameuse place de la Victoire. C’était tellement plus pratique. Enfin, je veux dire, quand il n’y avait pas grèves !

2048. Bordeaux encore et toujours. Plus de bus. Plus de tram. Rien que la jungle. Un espace de béton fissuré, cassé, broyé, délaissé par toute civilisation organisée. Que sommes-nous donc devenus ?
Je cours toujours. Je me retourne de temps à autre pour voir si je suis suivie. Rien. Le silence à peine égratigné par le glapissement d’un rapace qui passe au-dessus. Je continue ma fuite en avant. Il faut absolument que je les rejoigne avant la nuit tombée.

Hier, j’ai perdu ma moitié, mon homme, ma vie, mon pilier. On a été repéré et il a décidé qu’il fallait se séparer, encore une fois… « Comme ça, on aura plus de chance d’arriver au bout ! ». Il a posé ses lèvres sur mon front. J’ai fermé les yeux. Quand je les ai rouverts, il avait disparu, encore… J’ai peur. Je dois me débrouiller seule, encore une fois…

Je fais de multiples détours dans cette grande citée autrefois resplendissante que je connais parfaitement. Pas question de rester plus longtemps sur l’interminable cours de l’Argonne qui file en ligne droite vers Talence, je serais trop facilement repérable. J’oblique au niveau de l’hôpital des enfants, enfile la rue l’Hérisson, franchis la barrière d’un jardin déserté, me faufile entre de hautes herbes sauvages et agressives, des maisons ouvertes aux vents, des cours intérieures radicalement transformées par des années de délabrement. J’emprunte un passage que je connais bien, prenant appui sur les poubelles, entrant dans des lieux que je sais déserts. J’écarte avec précaution des volets, entrouvre des fenêtres branlantes, me laisse glisser, retomber sur des sols jonchés de débris. J’essaye d’éviter tout bruit susceptible de me faire remarquer. Je coupe par la rue de Goth sans croiser âme qui vive et me retrouve finalement au croisement Dubourdieu/Puységur. La matinée est déjà bien avancée mais je ne veux pas m’arrêter ici, à découvert.

Je ne cesse de me questionner. Où il est ? Dans quelle galère est-il ? S’il est arrivé ? S’il est sur la liste ? Mon Dieu, faites que oui ! A-t-il été repéré ? Eliminé ? Je réprime difficilement un frisson d’angoisse. Ne pas penser au pire. Y croire. Imaginer que cette année, comme l’an passé, tout ira bien pour lui. Et puis, pour moi aussi cette fois-ci.

Je repars. Traverse, me ratatinant sur moi-même comme si je pouvais ainsi prendre moins de place, me rendre invisible. Je remonte un moment la rue Dubourdieu, toujours sur mes gardes, bifurque de nouveau entre les habitations et atterris enfin sur les boulevards. Je grimpe la rue Marceau direction Victor Hugo, contourne une ribambelle de vieilles demeures haussmanniennes et replonge entre deux façades. J’arrive sur la voie ferrée. C’est là, cachée entre deux wagons éventrés que je choisis de faire une pause. J’hôte mon sac à dos. Je m’affale sur le sol poussiéreux. Je remonte les genoux, croise mes bras en travers et plante là ma tête dans un soupir.

Il me reste une demi journée pour boucler cette traversée de Bordeaux qui a commencé pour nous tous il y a déjà plus d’une semaine. Il est impératif que j’atteigne le point de rencontre sur le parking universitaire dans les temps. Je sais, je peux y arriver. Il le faut. Sinon, la différence d’âge entre lui et moi sera devenue telle que plus rien ne vaudra le coup. Tout espoir de vivre encore un peu ensemble sera à jamais perdu. Je respire. Pense lui, à moi, à nous. Mon cœur se gonfle. Je souris, l’énergie renaît !

Un claquement me fait soudain relever la tête. Je plisse les yeux. Retiens ma respiration. Regarde autour de moi.

Rien. Par précaution je décide de me glisser sous le wagon entre les rails. Il faut être prudent, ils sont redoutables et rapides ces ennemis qui nous guettent. Je me recroqueville en chien de fusil entoure mes jambes. Nouveau claquement. J’aperçois les pieds nus et crasseux d’un fugitif cavaler derrière un autre wagon un peu plus loin. D’autres claquements. Des hurlements déchirent l’air. Je ferme les yeux. Pose mes mains bien serrées sur mes oreilles. Je sais que pour cet humain-là, c’est terminé. Si on se fait choper, c’est la mort à tous les coups. Quand le silence semble être revenu, je tire sur mon sac, toujours couché sous le ventre de fer, sort un vieux reste de pain que je me force à avaler avec un peu d’eau. Je sors de ma cachette. Reprends ma route. Mes yeux scrutent. Rien. Plus un bruit. Allez, un dernier effort.

Je trace ainsi une grande partie de l’après-midi dans quelque chose qui ressemble à un véritable parcours du combattant, un grotesque marathon.

Je parviens enfin au point de rencontre. La nuit est tombée. Une foule silencieuse se tasse fatiguée, abattue. Tout comme moi… Je tends machinalement ma cheville cerclée du bracelet de forçat au garde qui contrôle les arrivées. Tous, nous avons conscience que seuls les dix mille premiers recevront la “transfusion” qui leur accordera quelques années de jeunesse supplémentaire. Les autres les perdront et devront continuer à servir avec la fatigue et le poids de l’âge. Les chanceux pourront le faire dans de meilleures conditions. Les plus faibles sont éliminés durant la course. Tout cela n’a pas de sens. N’a pas de prix. Un véritable jeu du plus malin, du plus fort, pour vivre, mais dans quelles conditions ? C’est devenu du chacun pour soi !

Tout à coup, un brouhaha sur ma droite me fait tourner la tête. Je l’aperçois qui s’approche à grands pas jouant des coudes. Il affiche un florissant sourire. Mon cœur fait des bonds. Je respire de nouveau.

« Mamaaan », crie la petite chose toute blonde et toute joufflue perchée sur ses épaules. « Papa, il dit que c’est bon pour toi mais que t’as eu chaud aux fesses. Dis-moi qui t’as fait du mal que j’aille lui dire deux mots avec papa ? »

Mon bout d’homme me tend les bras, se laisse glisser des épaules robustes de son père. Je l’attrape, les sers contre moi. C’est reparti pour un an de dur labeur mais aussi de pur bonheur cette fois.

2050… Bordeaux… Les mutants c’est ici et maintenant !


Photo extraite de « Je suis une légende » (« I am a legend »), de Francis Lawrence, 2007. (Désolé, ce n’est pas très haussmanien).