Masami accrocha délicatement la fleur de pivoine dans la coiffure sophistiquée de Kasuko, posa un tendre baiser sur son front avant d’attraper la main de sa fille.
« Allez, viens ma chérie, je crois qu’on nous attend ».
Emiko se tenait droite dans la salle qui allait accueillir la bénédiction. Les yeux baissés sur ses souliers, mal à l’aise dans son kimono rigide, elle pensait à ces prochaines trente minutes déterminantes pour sa sœur.
Les prêtres avaient bien choisi. Certes, contre leur gré, mais ce jour ‟favorable” de printemps allait marquer le début d’une vie de couple officielle pour Kasuko et Yuki. Elle n’avait guère été simple pour ces jeunes depuis cette décision prise un an plus tôt de s’unir enfin. Emiko se souvint, leurs fiançailles avortées. Leur père, Ichi, qui n’approuvait pas du tout ce mariage. Elle eut une pensée pour lui, grand absent en ce jour de kekkon shinto, célébration de mariage. Tout le monde le savait, il en était ainsi et même Masami, digne épouse de cet homme pétri de coutumes ancestrales, n’y avait rien pu. Yuki et sa promise n’avaient donc pas encore pu faire leurs premiers pas officiels, côte à côte, devant leurs familles et leurs amis. Au Japon, point de vie sociale possible pour un couple sans ce passage obligé. Emiko soupira, ferma les yeux, invoquant les esprits pour que cette suite de petits rituels se passe au mieux et que finalement ces deux-là puissent enfin vivre en paix.
Mère et fille arrivèrent. Chaque personne invitée semblait retenir son souffle, comme si ici, allait se jouer quelque chose de peu ordinaire, que l’on aurait presque peur de ne pas se voir dérouler en bon ordre.
« Ce qu’elle est belle », pensa Emiko. Elle s’autorisa, après la révérence de bienséance, un bref élan de curiosité et son regard s’éleva plus haut que de coutume. Elle voulait graver dans sa mémoire chaque minute de cette journée. Sa grande sœur était rayonnante dans cette robe aux milles couleurs. Leur mère avait fait des folies de l’argent de leur père. Bien fait ! Kasuko portait une version moderne d’un kimono de soie fleuri, à la fois traditionnel dans son tissu imprimé chatoyant et moderne dans sa forme bustier, ajustée par une obi, large ceinture blanche fermée par un lien rouge. La jupe longue s’évasait comme ces robes occidentales très en vogues au Japon aujourd’hui. Le tombé du tissu sur une base de tulle était très joli. Avant de baisser de nouveau les yeux, Emiko jeta un bref regard à l’assemblée de convives qui se tenait debout face à face le long de ce couloir qu’allaient remonter dans un instant sa mère et sa sœur.
Pour l’instant, elles s’étaient arrêtées. Le moment du premier protocole était venu. Masami sortit de la large manche de son kimono, tout à fait conventionnel, le hakoseko, petite bourse décorative contenant peignes et maquillage. Toute femme adulte, se devant d’être à chaque instant présentable ne saurait sortir sans son petit nécessaire. Les deux femmes dans un parfait ensemble s’inclinèrent dans un kerei, salut respectueux, puis Masami accrocha la petite bourse au poignet de sa fille. Cela semblait un peu étrange d’assister à cette pratique en cette occasion, mais Kasuko et Yuki avaient aimé ce petit clin d’œil aux vieux rites et avaient adoré l’idée de la conserver. L’atmosphère se détendit alors que les deux femmes remontaient l’allée. Kasuko souriait, fléchissait dans une succession de petites courbettes informelles, montrait la petite chose qui pendait à son bras, écoutait les paroles gentilles et les encouragements.
Au bout du chemin, sa sœur se retrouva devant le sourire rayonnant de Yuki. S’ensuivit, comme dans un rêve, le partage des coupes de saké symbolisant, l’une, le passé et la reconnaissance aux parents et ancêtres bienfaisants – « Tu parles », pensa Emiko – l’autre, le présent exprimé dans cette célébration et la troisième, le futur, laissant imaginer leur foyer rempli d’amour. Emiko était émue. Sa sœur semblait sur un nuage. Elle buvait et offrait sa coupe à Yuki. Yuki trempait ses lèvres dans une autre, la tendait à Kasuko. Un silence respectueux s’était fait que seul troublait le bruissement des étoffes se frôlant. Les sourires timides de sa sœur trouvaient échos dans les clins d’yeux discrets de Yuki. Le cérémonial était bientôt fini. La Miko, assistante du prêtre et gardienne du sanctuaire, s’approcha et leur tendit de petits papiers pliés. L’assemblée put ainsi être le témoin de promesses et d’échange d’alliance.
Emiko relâcha son souffle. Elle ne s’était pas rendue-compte qu’elle l’avait si longtemps retenu. Tout s’était bien passé. Elle s’autorisa un sourire. Sentit la tension quitter ses épaules. Tout irait bien maintenant. La coutume, en dernier lieu, voulait qu’à présent famille et amis entourent le couple, lui accordant bénédictions et vœux de bonheur. Viendrait ensuite le dîner.
Kasuko et Yuki faisaient face aux invités, s’apprêtant aux embrassades quand la Miko s’approcha d’eux. À demi pliée dans un profond saikeirei, salut très solennel, elle présenta au couple par-dessus sa tête, une petite enveloppe de papier rouge qu’elle serrait à deux mains. Emiko pensa de suite au premier cadeau, celui offert traditionnellement par les parents de la mariée. Il s’agissait là, de faire passer de mère en fille quelques aiguilles à coudre, symbole du travail minutieux qui affirme l’allégeance et le respect de l’épouse soumise à son époux.
Masami porta sa main à sa bouche, étouffant un hoquet. Cela n’était pas prévu. Kasuko, surprise elle aussi, ouvrit l’enveloppe, qui normalement n’a pas besoin de l’être puisqu’on sait ce qu’elle contient. De petits fragments d’aiguilles à coudre brisées tintèrent en tombant au sol.
Yuki en avait assez de cette tension. Ichi n’était vraiment pas drôle. Avec un sourire effronté, d’une main, elle enlaça celle de la femme qui allait maintenant partager sa vie, de l’autre elle retint son kimono et s’avança dans l’allée, foulant le tapis d’aiguilles sans s’en soucier davantage. On n’allait pas gâcher ce jour si merveilleux. Le jour ou enfin, elle avait pu épouser celle qu’elle aimait.


Ps : Les japonais ont un petit nom pour toutes les petites choses de la vie. J’en ai piqué quelques-uns dans la liste. Ma version du Hari Kuyo en fait partie depuis peu, il s’agit de la cérémonie des aiguilles à coudre brisées qui clos les mariages un peu particuliers.
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