« Salut frérot ! »
Je claque la porte de l’appartement comme chaque soir pour me faire entendre par-dessus l’indispensable PS4. Je lâche mon sac à dos près de la porte d’entrée. Laisse glisser ma parka par-dessus. Ça caille dehors et il fait déjà nuit noire. Je déteste l’hiver. J’avance… L’atmosphère est une fois de plus étouffante.

« Hey…. Nan mais c’est juste plus possible tout ça ». Je souffle, écarte les bras. Les laisse retomber. Impuissante. «Mam’ va arriver et t’es encore en train de jouer. Ça fait combien d’heures que t’es là-dessus ? »
Pas de réponse ! Mon regard embrasse vite fait la minuscule pièce qui nous sert de salon. Les rideaux sont tirés. Il a dû passer la journée dans le noir ! je compte au moins trois paquets de chips sur la table basse et au moins une demie douzaine de cannettes de soda vides. Le canapé orienté vers l’unique fenêtre comme un appel au secours vers l’extérieur, tourne le dos à l’entrée. Voilà à quoi se résume notre univers commun depuis que le père est parti nous laissant seuls et sans argent. Maman ne va pas tarder à rentrer du travail et si elle trouve ce bocal une fois de plus confits dans un nuage odorant et détestable elle va encore nous faire une crise et moi, j’ai besoin de respirer ce week-end. Pas question d’être punie encore une fois.

Je m’approche derrière mon aîné, lui claque la main derrière la tête pour le faire réagir. Il jette la manette sur la table devant lui. Se retourne. Ses prunelles noires cernées gris plomb me foudroient. Il grogne haut et fort son profond mécontentement. Frotte sa tête déjà en bataille d’avoir été maltraitée par d’incessants triturages. Cheveux sombres, t-shirt noir, pantalon foncé, bras noirs d’encre. Noir, noir, noir et encore noir… La couleur de ma vie en ce moment.

« Non mais, ça va pas non ? Pour qui tu t’prends ? Fous-moi la paix. Elle est passé en coup de vent. Elle a dit qu’elle partait faire un truc. Qu’elle en avait pas pour longtemps et qu’elle rev’nait vite. Là, t’es contente ? » Sur ce, il pivote, agrippe sa manette d’un geste brusque. Fin de la discussion !

Je hausse les épaules. Peine perdue. Non, mais quel accro je vous jure. Qu’est-ce qui m’a foutu un frangin pareil ? Paresseux comme pas deux. Chômeur dans l’âme. Squatteur au possible. Vraiment, je ne comprends pas maman. Moi, je l’aurais fichu dehors depuis déjà belle lurette.
J’attrape mon sac à dos et me dirige vers ma chambre. L’endroit est aussi minuscule que le reste de cet appartement bruyant et vieillot, mais c’est mon nid à moi. Je ferme la porte, pose mon sac, ma parka, ôte mes Converses. Je regarde mon lit avec envie. Souffle un grand coup. Si je ne retourne pas mettre un peu d’ordre et aérer, quand maman va rentrer, ça va exploser. Je glisse mes écouteurs dans mes oreilles, soupire, coince mon portable dans la poche arrière de mes jeans, rebrousse chemin vers l’antre du loup noir.

Un quart d’heure plus tard, peut-être, faut dire que c’est pas grand ici, je relève le nez, sort un écouteur regarde le corbeau noir, immobile, sur le bord de son canapé, perché dans son monde, le cou tendu vers l’écran. Je tente encore :
« À quelle heure elle est partie maman faire “son truc” ? D’habitude, elle est déjà rentrée là… »
Silence… Enfin, si l’on peut dire ! La télé continue de cracher les déflagrations infernales d’une guerre absurde.
Je me plante devant le poste, pose les mains sur les hanches, répète la question. Deux yeux d’onyx furieux se lèvent sur moi.
« Hein ? Quoi ? Mais qu’est-ce que t’as ce soir ? »
Je garde mon calme, ne bouge pas et reprends la question pour la troisième fois.
« Mais je sais pas moi ! », articule t’il en agitant le bras pour me faire signe de dégager. « Il était peut-être quatre heures. Je me souviens que quand elle est partie, je m’suis levé pour chopper des chips et du coca. »
J’insiste : « Et, c’est quoi ce truc qu’elle est allée faire ? »
« Bah » fait le primate en se grattant la tête. « Elle a dit qu’elle sortait chercher des clopes… Je crois !»
Moi, ce que je crois à l’instant même, c’est que l’idiot se rend compte de la balourdise qu’il est en train de me sortir ! Mes pieds s’enfoncent dans le sol, mon corps se raidit, ma tête pique du nez vers le canapé où se trouve mon frère. Je sers les poings. Cette fois ce sont mes yeux noirs tonnerre qui se plantent dans les siens.
« Non mais, tu te fous de moi là ? » gronde l’orage en moi. « Depuis quand maman fume ? Elle est où bon sang ? » je tempête en écartant les bras.
« J’en sais rien! » concède-t-il enfin penaud.

Je me retourne, éteins la télé. Fin du vacarme… Le funeste silence qui s’abat sur la pièce me file le tournis. C’est comme si l’ouragan s’était éloigné d’un coup. J’attends… J’attends que mon cœur se calme… Que le sang se remette à circuler dans mon corps prisonnier d’un vertige glacial. Que la terre se remette à tourner normalement. Que je me réveille sans doute d’un obscur cauchemar. Je ne sais ce que j’attends, mais mon visage sombre et blême doit finir par surprendre l’abruti qui me fait face car il se lève. Mes bras tombent le long de mon corps qui tout à coup pèse si lourd. L’apprenti noirceur attrape doucement ma main dans la sienne. Il a soudain compris. Il m’attire contre lui. Me fait asseoir sur le canapé couleur charbon défoncé. M’enlace. Pose sa joue sur ma tête.
« Ça va sœurette, t’es toute pâle ? »
Silence…
« Hey… »
Il soulève mon menton du bout du doigt. Je lève un regard brillant. Suppliant.
« Elle est où maman ? Dis, elle est où ? »


Photo : Francesco Ungaro – Pexels