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Ateliers d’écriture créative animés par Francis Mizio

Texte de Ptiteco – « Et un jour on respire à nouveau » *

Ces mots prononcés par les neurologues dans cette pièce blanche et froide résonnaient encore en lui : « maladie grave », « incurable », « quelques mois tout au plus ». Ils leur avaient annoncé cela un peu comme quand on annonce le gagnant d’un prix, en y mettant les formes, en jouant sur un drôle de suspense : « au vu de l’évolution des examens de votre épouse », « compte tenu des observations cliniques », « nous nous sommes réunis pour évoquer son cas », « et aujourd’hui nous pensons que malheureusement…»

En quelques secondes on avait terni un avenir qui s’annonçait radieux. Sa femme allait le quitter, lui, ses enfants, et ses petits-enfants. Les médecins ont dit que cela irait vite, qu’il n’y avait pas de traitement, qu’il fallait juste l’entourer de tout l’amour possible, qu’ils étaient là si besoin.

Pendant deux mois, il l’a vue diminuer doucement, perdre son autonomie de plus en plus. Les déplacements dans l’appartement sont devenus difficiles, il a fallu prendre un fauteuil roulant, puis un lit médicalisé, même une chaise percée, un lève-personne… Son appartement ressemblait tristement à un showroom de marque de matériel médical.

Pendant deux mois, il est resté en apnée, redoutant chaque difficulté qui allait s’ajouter, tout en sachant qu’aujourd’hui serait toujours moins difficile que demain. Il a mis tous ses loisirs de côté. Il ne vivait plus que pour Marianne. Il dormait Marianne, il respirait Marianne, il riait Marianne, il pleurait Marianne.

Il pensait souvent à la vie qu’ils n’auraient pas, à sa retraite qu’il devrait vivre seul, les petits enfants dont il s’occuperait seul. A cette maison dans le sud dont ils rêvaient et qu’ils n’auraient jamais. Au bonheur qu’il avait imaginé, d’être « des petits vieux » à deux

Deux mois pendant lesquels sa vie s’est arrêtée, où le pilote automatique avait été enclenché.

Et un matin d’hiver, un appel de l’hôpital auquel il avait fini par la confier. « La respiration de votre épouse est de plus en plus difficile. C’est pour bientôt. Vous devriez venir lui dire au revoir ».

Il fallait désormais apprendre à vivre seul. Dormir seul, manger seul, gérer l’appartement, les papiers, surmonter sa phobie administrative, lui qui s’était toujours reposé sur sa douce. Il avait disposé sur les meubles de photos de Marianne, pour qu’elle soit là quand même, pour sentir son regard sur lui.

Il fallait cuisiner aussi, 35 ans à se faire servir, à ne pas accéder à la cuisine parce que « tu vas en mettre partout et tu ne vas rien ranger ! ». Chez lui, les placards étaient pleins, Marianne était bonne cuisinière, elle savait toujours comment marier les saveurs, quelle épice ajouter pour apporter à un plat un petit je ne sais quoi d’exceptionnel. Lui savait à peine faire cuire un œuf, et encore…

Quelques mois après la disparition de sa femme, il a reçu ses trois enfants, leurs conjoints, les petits-enfants. C’était la première fois depuis le décès de Marianne qu’ils se réunissaient au complet. Sa femme se réjouissait de ces occasions et aimait que tout soit parfait, elle mettait les petits plats dans les grands et on repartait toujours de ces dîners le ventre tendu et les papilles satisfaites.

Il avait envie de perpétuer cela et se mit à la recherche d’une « recette facile ». Ce sont du moins les mots qu’il avait tapé sur un moteur de recherche internet. « Curry d’agneau facile ». Bon, essayons…

A sa grande surprise, et à celle de ses enfants ce plat remporta un certain succès. Succès suffisant pour lui donner envie d’aller plus loin, essayer d’autres recettes, parfois moins faciles, parfois moins réussies, mais toujours sous le regard bienveillant de Marianne, affiché au mur de la cuisine.

En même temps que son intérêt pour la cuisine grandissait, sa mélancolie diminuait, pour laisser place à une certaine douceur de vivre. De nouveaux rituels rythmaient à nouveau sa vie : le marché du dimanche, où il se plaisait à choisir ses produits et à imaginer les recettes qu’il pourrait élaborer, l’atelier cuisine du vendredi, où il s’était lié d’amitié avec Yves, veuf lui aussi, et fin gourmet depuis toujours.

Comme il était souvent seul, il n’était pas rare qu’Yves l’invite à ses repas de famille. Ensemble ils élaboraient un menu qu’ils cuisinaient à quatre mains, et régalaient régulièrement les convives. Un soir le fils aîné d’Yves, à la fin d’un repas copieux dit « Franchement vous devriez vous associer et monter une boîte de chefs à domiciles, style « les papys aux fourneaux », ça peut le faire, et c’est super à la mode en plus ! ».

Regards gênés des deux acolytes, sourire retenu…

Et pourquoi pas ?


Je voudrais dédier ce texte à ma chère maman, Patricia, qui nous a quittés le mois dernier, et à mon papa qui (c’est peine perdue) ne deviendra jamais chef à domicile.

9 Comments

  1. Francis Mizio - Ecrire en Ligne

    11 février 2018 at 13 h 40 min

    Un texte retenu, très touchant, pudique et à la fois courageux dans sa confession du deuil –la précision finale nous confirme ses correspondances avec la réalité- qui n’a sans doute j’imagine pas été si évident à écrire, à « sortir ». Ce que j’aime c’est qu’on perçoit déjà comme une lumière venue de l’extérieur qui lentement serait en train de regagner une pièce brutalement plongée dans l’obscurité. Le pourquoi pas ? attrapé au vol comme une ouverture, un espoir, une reconstruction, autour de la convivialité et du partage à venir de la cuisine donnent cette tonalité de renaissance et de vie à revenir qui est émouvante.

    Toutefois, le texte est encore plus fort… du fait de la dédicace. On y comprend que la fin est fictionnelle, puisque Ptiteco nous avoue que c’est peine perdue pour avoir un chef à domicile, et donc résonne comme un message que l’auteure s’adresse à elle-même : elle rêve une issue tendre, parce qu’elle l’espère fort, ou parce qu’elle sait peut-être déjà qu’elle aura bien lieu un jour sous une forme ou une autre. Ou pour qu’elle se réalise. Lorsque le temps sera venu. Ce texte est très exactement -mais c’est dit dès le titre- l’inspiration d’une bouffée d’oxygène après l’apnée de la douleur.

  2. Texte émouvant, très réaliste et courageux. Le pourquoi pas ouvrant sur une nouvelle possibilité « joyeuse » sans s’être appesanti sur les pourquoi de la maladie, pourquoi cela nous arrive à nous… Beaucoup de pudeur dans le deuil vécu décrit. Merci

  3. Merci pour vos retours, vous avez vu juste, c’est un texte avant tout thérapeutique pour moi, et l’expression de l’espoir d’un avenir lumineux. Et peut-être l’idée que la disparition d’un être cher, aussi douloureuse qu’elle soit peut aussi être à l’origine d’un pourquoi pas…

  4. C’est un texte qui va légèrement à l’essentiel…pourquoi continuer quand l’autre manque tellement, oui mais il y a le plaisir de cuisiner avec un ami … de continuer à nourrir ceux qui nous aiment…
    Profondeur et légéreté…. Comment mieux parler d’un sujet aussi sensible?

  5. Moi, rien que le titre : j’adore! … et j’ai envie d’ajouter tout plein de courage pour ton père dans la recherche de son nouveau souffle…

  6. Quelle tendresse dans ce texte.. qui a certainement été à la fois difficile à écrire et nécessaire…

  7. Un texte qui ouvre une belle perspective sur l’après deuil avec une touche d’humour et d’émotions mais sans en faire trop . Le pourquoi pas est fait de petites choses qui font la vraie vie.

  8. Merci pour vos retours qui sont aussi salutaires dans mon deuil que l’a été l’écriture de ce texte 🙂

  9. Il est vrai que la dédicace d’un texte lui donne beaucoup de force… Merci pour le partage de cette épreuve de vie. Que l’écriture te soit thérapeutique pour de nombreuses années encore!

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