Ces mots prononcés par les neurologues dans cette pièce blanche et froide résonnaient encore en lui : « maladie grave », « incurable », « quelques mois tout au plus ». Ils leur avaient annoncé cela un peu comme quand on annonce le gagnant d’un prix, en y mettant les formes, en jouant sur un drôle de suspense : « au vu de l’évolution des examens de votre épouse », « compte tenu des observations cliniques », « nous nous sommes réunis pour évoquer son cas », « et aujourd’hui nous pensons que malheureusement…»

En quelques secondes on avait terni un avenir qui s’annonçait radieux. Sa femme allait le quitter, lui, ses enfants, et ses petits-enfants. Les médecins ont dit que cela irait vite, qu’il n’y avait pas de traitement, qu’il fallait juste l’entourer de tout l’amour possible, qu’ils étaient là si besoin.

Pendant deux mois, il l’a vue diminuer doucement, perdre son autonomie de plus en plus. Les déplacements dans l’appartement sont devenus difficiles, il a fallu prendre un fauteuil roulant, puis un lit médicalisé, même une chaise percée, un lève-personne… Son appartement ressemblait tristement à un showroom de marque de matériel médical.

Pendant deux mois, il est resté en apnée, redoutant chaque difficulté qui allait s’ajouter, tout en sachant qu’aujourd’hui serait toujours moins difficile que demain. Il a mis tous ses loisirs de côté. Il ne vivait plus que pour Marianne. Il dormait Marianne, il respirait Marianne, il riait Marianne, il pleurait Marianne.

Il pensait souvent à la vie qu’ils n’auraient pas, à sa retraite qu’il devrait vivre seul, les petits enfants dont il s’occuperait seul. A cette maison dans le sud dont ils rêvaient et qu’ils n’auraient jamais. Au bonheur qu’il avait imaginé, d’être « des petits vieux » à deux

Deux mois pendant lesquels sa vie s’est arrêtée, où le pilote automatique avait été enclenché.

Et un matin d’hiver, un appel de l’hôpital auquel il avait fini par la confier. « La respiration de votre épouse est de plus en plus difficile. C’est pour bientôt. Vous devriez venir lui dire au revoir ».

Il fallait désormais apprendre à vivre seul. Dormir seul, manger seul, gérer l’appartement, les papiers, surmonter sa phobie administrative, lui qui s’était toujours reposé sur sa douce. Il avait disposé sur les meubles de photos de Marianne, pour qu’elle soit là quand même, pour sentir son regard sur lui.

Il fallait cuisiner aussi, 35 ans à se faire servir, à ne pas accéder à la cuisine parce que « tu vas en mettre partout et tu ne vas rien ranger ! ». Chez lui, les placards étaient pleins, Marianne était bonne cuisinière, elle savait toujours comment marier les saveurs, quelle épice ajouter pour apporter à un plat un petit je ne sais quoi d’exceptionnel. Lui savait à peine faire cuire un œuf, et encore…

Quelques mois après la disparition de sa femme, il a reçu ses trois enfants, leurs conjoints, les petits-enfants. C’était la première fois depuis le décès de Marianne qu’ils se réunissaient au complet. Sa femme se réjouissait de ces occasions et aimait que tout soit parfait, elle mettait les petits plats dans les grands et on repartait toujours de ces dîners le ventre tendu et les papilles satisfaites.

Il avait envie de perpétuer cela et se mit à la recherche d’une « recette facile ». Ce sont du moins les mots qu’il avait tapé sur un moteur de recherche internet. « Curry d’agneau facile ». Bon, essayons…

A sa grande surprise, et à celle de ses enfants ce plat remporta un certain succès. Succès suffisant pour lui donner envie d’aller plus loin, essayer d’autres recettes, parfois moins faciles, parfois moins réussies, mais toujours sous le regard bienveillant de Marianne, affiché au mur de la cuisine.

En même temps que son intérêt pour la cuisine grandissait, sa mélancolie diminuait, pour laisser place à une certaine douceur de vivre. De nouveaux rituels rythmaient à nouveau sa vie : le marché du dimanche, où il se plaisait à choisir ses produits et à imaginer les recettes qu’il pourrait élaborer, l’atelier cuisine du vendredi, où il s’était lié d’amitié avec Yves, veuf lui aussi, et fin gourmet depuis toujours.

Comme il était souvent seul, il n’était pas rare qu’Yves l’invite à ses repas de famille. Ensemble ils élaboraient un menu qu’ils cuisinaient à quatre mains, et régalaient régulièrement les convives. Un soir le fils aîné d’Yves, à la fin d’un repas copieux dit « Franchement vous devriez vous associer et monter une boîte de chefs à domiciles, style « les papys aux fourneaux », ça peut le faire, et c’est super à la mode en plus ! ».

Regards gênés des deux acolytes, sourire retenu…

Et pourquoi pas ?


Je voudrais dédier ce texte à ma chère maman, Patricia, qui nous a quittés le mois dernier, et à mon papa qui (c’est peine perdue) ne deviendra jamais chef à domicile.