Entre les barres d’immeubles de la ZUP de Wattignies, ville de la banlieue lilloise, une silhouette presse le pas, retranchée derrière un parapluie à rayures. Un bien maigre rempart de tissu imperméabilisé contre ces giboulées de mars cinglantes, déversées par un ciel de plomb et violemment encouragées par le vent qui se déchaîne pour désarmer cette frêle silhouette de sa défense dérisoire maintenue très fort par ses deux mains. Résister encore le temps de franchir les quelques mètres qui la séparent de son immeuble.

Le slogan d’une publicité passée ces derniers jours à la télévision se met à chantonner ironiquement dans sa tête “Cette année plus de jours gris avec les parapluies à rayures » aujourd’hui est sûrement l’exception qui confirme cette règle. Elle met toute son énergie dans le sprint des derniers mètres… trop tard, une impétueuse bourrasque de vent retourne les baleines sans sommation, c’en est fini du parapluie. Les giboulées cessent, le vent se calme, elle peste, trempée, contre son parapluie plus bon à rien en poussant la porte du hall de son immeuble.

“Bonjour Anne-Solange, un temps à ne pas mettre un chien dehors, hein ?
– Bonjour madame Vandeweghe. Ni qui que ce soit, mais Tic est bien protégé avec son bel imperméable.”

Anne-Solange se penche vers le corniaud mi-caniche, mi-multi races de madame Vandeweghe, la locataire de l’appartement de droite du rez de chaussée, mi-la quarantaine mi-multi âges.

“Comment vont tes parents ? Tu leur passeras le bonjour. Allez Tic, courage, c’est l’heure de sortir.
– Ça va. Oui. Bonne promenade à vous deux.”, répond-elle, cherchant ses clés au fond de son sac aux motifs floraux psychédéliques bleus et orange.

Elle se sent aussi lourde qu’un seau d’eau ; son pantalon pattes d’eph a servi à éponger toutes les flaques sur le chemin du retour, son imper en skaï dégouline comme une toile cirée sortant de la douche. Elle renonce à prendre l’ascenseur, y monter derrière Tic est un vrai défi, celui de retenir son souffle durant le voyage jusqu’au 6ème étage. Ce chien minuscule possède une multitude d’odeurs indéfinissables ; un vrai pot pourri contre lequel un flacon entier de patchouli serait inefficace.
L’apnée après avoir subi le déluge est au-dessus de ses forces, c’est parti pour la cage d’escalier, aux marches en béton et aux murs en crépi blanc sale.

Anne-Solange habite avec ses parents depuis deux ans, dans la zup de Wattignies, au 16 rue Fleming l’appartement palier gauche du 6e étage de l’immeuble “L’albatros” entrée A .
Un quartier en pleine urbanisation fulgurante avec ses blocs d’immeubles encadrant de vastes parkings agrémentés de quelques arbres ; ses terrains vagues où jouent les enfants au foot avant que d’autres bâtiments y poussent du jour au lendemain ; une aire de jeux avec bac à sable, tourniquet, cage à poules, balançoires. Au milieu, le cœur de ce “village” très urbanisé, le petit centre commercial grâce auquel on n’a pas encore totalement basculé dans l’anonymat des grands ensembles. La Coop, petit supermarché avec ses rayons remplis, vrai bonheur des ménagères, la boulangerie, le marchand de légumes, le bistrot bureau de tabac, la bijouterie, le salon de coiffure, le photographe, le local aménagé en cabinet médical sont les lieux de croisement de tous les voisins.
Ce cœur se trouve derrière son immeuble, côté cuisine, seule pièce ouvrant sur un balcon avec vue sur le centre commercial, son parking avec une cabine téléphonique aux vitres cassées.
De son balcon de cuisine, la jeune fille aime avoir la sensation d’être au théâtre. Elle regarde les gens aller faire leurs courses avec un simple cabas ou un caddie deux roues ; les enfants dessiner une marelle sur le parking, imaginer les discussions entre les badauds devant la Coop. Le clou du spectacle est l’installation de la fête foraine, la ducasse, sur ce parking à la mi-juin. Rendez-vous des amoureux, des familles, tout le quartier et les autres y viennent ; du monde, du bruit, de la bière jusqu’à minuit et des bagarres aussi.

Au-dessus de la Coop, il y a l’immeuble de son amie et collègue Irène, 21 ans comme elle, perchée constamment sur des chaussures à semelles compensées mais aussi dans sa tête, et dotée d’un frère aîné très épris de ses études en pharmacie, qui ne lève le nez que pour écouter les confidences des deux amies entre rires et paquets de Treets.
Ils habitent au 6e étage également, leur balcon fait face au sien. Position stratégique qui a développé la communication de balcon en balcon. Moyen moins discret que les signaux de fumée mais efficace.

Anne-Solange a préféré prendre le chemin de l’usine plutôt que de continuer celui de l’école après son échec au bac pro de comptabilité. Elle travaille à la Z.I. de Seclin, à l’usine de la société REVLON, parfums et cosmétiques de luxe. Assise devant le tapis roulant, elle vérifie très vite les flacons de vernis à ongles, jette ceux qui ont le moindre défaut, les autres continuent leur chemin vers son amie Irène qui les envoie au remplissage 4 par 4.
Parfois elle change de chaîne, sa préférée est celle de l’emballage du parfum phare de la société “Charlie”. Elle aime ses notes florales, jasmin, jacinthe, violette, muguet, vanille.
Elle en a un flacon dans sa commode, cadeau de Noël aux employées de la chaîne par la société. Elle s’en parfume rarement, l’économise pour les occasions spéciales, anniversaire, fêtes, sorties ce qui n’est pas souvent le cas. Mais surtout elle le réserve pour le jour où elle aura un vrai rendez-vous amoureux.

L’ascension des six étages est terminée, elle rentre enfin chez elle. Ses parents sont chacun à un bout de la table de la cuisine, le salon est réservé pour les occasions spéciales tout comme Charlie dans la commode. Son père est plongé dans l’épluchage de la rubrique “emploi, annonces” du magazine “Le Chasseur Français”, sa mère dans le “Télé Poche” de la semaine prochaine, celle du 14 mars. Elle se passionne pour un roman-photos de cape et d’épée avec le duo Roger Pierre Jean-Marc Thibault et lit le résumé des prochains épisodes de sa série télévisée préférée, Le jeune Fabre, “Ils sont si mignons”. Mais son grand plaisir est de regarder chaque samedi soir sur la deuxième chaîne de l’ORTF “Le top à …”, émission de variétés de Maritie et Gilbert Carpentier dont le principe est de laisser carte blanche à une star de la chanson française sur l’animation de l’émission. Elle admire ou critique les tenues des artistes, s’indigne du costume des Claudettes dont le tissu se raréfie au fur et à mesure des années, son père hausse les épaules en lui disant “il faut évoluer avec son temps.”

Anne-Solange abandonne le cadavre de son parapluie dans l’entrée, embrasse ses parents et pare à l’urgence : se sécher et se changer. C’est vendredi soir, ses parents vont aller dîner chez les voisins du 2e étage, une famille espagnole avec laquelle ils se sont liés d’amitié rapidement. Elle ne les accompagnera pas cette fois-ci, elle veut lire la lettre qu’ Irène lui a donnée ce matin provenant du Chasseur Français.

Ses parents descendus manger la paëlla, elle s’installe sur son lit, pousse le numéro du mensuel Salut les copains, le mariage de Sheila et Ringo en gros titre avec en cadeau le poster des mariés au milieu du magazine. C’est son amie Irène qui lui donne ces journaux, celle-ci rêve sur la vie des stars, s’imagine à la place de Sheila échangeant les vœux d’amour et de fidélité avec Ringo, sous l’œil bienveillant de Claude François, encore lui, témoin de la mariée.

Anne-Solange a des rêves plus simples, trouver un garçon gentil, romantique, travailleur et qui ne se moquerait pas d’elle lorsqu’elle lui confiera que son plus grand rêve est d’être vendeuse en parfumerie. Revlon avec ses crèmes dans des pots élégants, les vernis aux teintes chics, et Charlie qui a mis la touche finale à cet ensorcellement. Elle suit la mode sans y mettre le clinquant. Petite brune aux yeux pétillants marrons, des fossettes pour accentuer son sourire, un charme joyeux et léger.
Elle n’aime pas les garçons de son quartier, ceux qui se regroupent le soir, sur le parking à faire vrombir leurs mobylettes, motos, premières voitures. Elle n’aime pas non plus ceux de l’usine.
Elle veut un bonheur simple ; pas dans la zup : elle n’en aime pas les odeurs.
C’est pour le débusquer qu’elle avait fait publier une annonce dans la rubrique “matrimoniale” du Chasseur Français, idée soufflée par Irène et réalisée avec son aide très enthousiaste. Il y avait peu de risques que son père lise les petites annonces matrimoniales mais par sécurité, elles ne mirent aucun indice pouvant la trahir, lui permettre de reconnaître sa fille. Elles avaient choisi l’option d’une description volontairement banale mais qui contenait l’essentiel :

“Une petite ouvrière, 21 ans, célibataire, sérieuse, cherche mari milieu simple”

L’annonce avait été envoyée, illico presto, au “Chasseur Français” avec l’adresse d’Irène, bien évidemment, pour les réponses. Elles n’en avaient parlé à personne sauf à Philippe qui avait été présent à tous les débats de cette entreprise à haut risque mais sûrement capitale pour l’avenir de l’amie du balcon d’en face.

Anne-Solange appelle Philippe ”l’extra-zupien”, seule Irène le sait, gentil garçon qui ne fait pas de bruit sur le parking avec sa nouvelle R5. Il est tout l’inverse des garçons du quartier et aussi de sa sœur, discret, peu bavard.
Il surnomme Anne-Solange “un seul ange”, ce qui en lui déplaît pas.

Au milieu des grosses fleurs roses de son papier peint, assise en tailleur sur son lit, elle ouvre la lettre ; aux premiers mots, son cœur tape un peu plus fort :

“ Anne-Solange,
J’ai été pris de panique par toute cette affaire de petite annonce. Il m’était impossible de penser que tu allais peut-être faire une rencontre et tomber amoureuse.
Irène a eu une idée géniale, celle de saisir l’opportunité de cette annonce pour t’écrire. Elle avait concocté tout un stratagème : je t’écrivais sous un pseudo sorti tout droit de son esprit fantasque “l’extra-zupien”, te séduisais par mes lettres enflammées et tu ne pouvais que tomber dans mes bras lors de notre premier rendez-vous où je t’aurais avoué mon amour caché pour toi. Irène a une voie toute tracée dans la comédie romantique ou les romans-photos.
Mais je n’ai envie d’aucun subterfuge pour te parler d’une belle rencontre que j’ai faite, la plus belle, toi.
Depuis que tu es arrivée dans l’ immeuble d’en face, depuis que tu appelles ma sœur en sifflant de ton balcon, tu as pris tout l’espace dans mes pensées.
 Dans mon cœur, c’est Anne-Solange, un seul ange, mon seul ange.
Je me suis mis à jouer avec des papillons dans ma tête,… et à siffloter “Pour un flirt avec toi”.
 Tu ne ressembles à aucune autre jeune femme, tu as la faculté de les rendre invisibles, tu ne le fais pas exprès, c’est toi avec ton rire spontané, ton regard pétillant, la chaleur du brun de tes yeux, les quelques taches de rousseur sur ton visage, tes mèches échappées de tes foulards aux fleurs multicolores, ta façon de remonter tes boucles en un chignon vite fait qui ne tient jamais. Tes fossettes qui me donnent envie de t’embrasser.
Etre avec toi aujourd’hui, demain et tous les autres demains.
On partira de la ZUP. Une petite maison du côté de l’église du vieux Wattignies ou ailleurs, pourvu que pas très loin, il y ait une pharmacie, une parfumerie. C’est simple, non ?
Ma réponse à ton annonce :
“Jeune homme, 24 ans, sérieux, travailleur, issu d’un milieu simple aimerait un rendez-vous avec vous. Si le cœur vous en dit, faites-moi signe de votre balcon, juste un sifflement. Philippe”

Anne-Solange replie la lettre, ses fossettes en disent long sur son sourire. C’était la plus lumineuse des idées, cette petite annonce… Rien que pour lui, merci Irène.
Demain, Charlie sortira de la commode, elle a un vrai rendez-vous amoureux.